SCHWESTERLEIN, pas assez politique pour la Berlinale ?

Les Suissesses Stéphanie Chuat et Véronique Reymond présentaient leur film Schwesterlein (My Little Sister) en compétition internationale cette année à la Berlinale. Le film fut applaudi à tout rompre à l’issue de la projection de presse, encensé par bon nombre de festivaliers, loué dans la presse distribuée pendant le festival. Et pourtant, il ne figure pas au palmarès. Alors ?

Serait-il possible que ce film ait un peu détonné dans un festival qui se veut politique et qui traite les grandes questions : la destruction de la nature, la souffrance des opprimés, la faim dans le monde, le calvaire des immigrants, le racisme, la xénophobie, les guerres, les massacres ? Qu’est-ce que l’agonie d’un être cher et proche face à la misère universelle ? Sans doute infime, mais à l’aune de l’intensité, c’est immense et universel.

Dans Schwesterlein, la relation symbiotique de deux êtres vibre d’authenticité grâce à la performance des deux plus grands interprètes du théâtre et du cinéma allemands, Nina Hoss et Lars Eidinger (photo). Ils incarnent dans le film les jumeaux Lisa et Sven, tous deux grands, blonds, élancés. Lisa est une dramaturge qui n’écrit plus, Sven un acteur de théâtre qui ne joue plus. Il est en fin de vie, rongé par une leucémie invasive. Ni les chimios, ni la transplantation de moelle de sa sœur n’ont pu vaincre le mal, Sven perd ses forces, ce qui l’enrage et le terrorise. Lisa a remué ciel et terre pour qu’il puisse remonter sur scène, y reprendre son rôle de Hamlet qu’il a interprété plus de 300 fois, pour qu’il se sente vivant. Mais il avait été remplacé : un comédien malade représente un trop gros risque…

Lisa emmène son frère en Suisse, à Leysin, où son mari dirige une école internationale huppée. Leysin, dont le nom fait encore un peu peur, parce que ce fut une ville-sanatorium dans la première moitié du XXe siècle. Lisa soigne son frère comme un enfant, avec des gestes touchants et parfois inutiles. Bien plus maternelle avec lui que ne le fut jamais leur mère (Marthe Keller). Elle partage son angoisse, elle prévient ses accès de désespoir. On comprend à la gestuelle des deux acteurs, leurs regards, leurs réactions simultanées et similaires, que leur relation se passe de mots. Ils se comprennent au-delà des mots. Hoss et Eidinger sont magnifiquement entrés dans la peau de leurs personnages. Pour Sven, Lisa délaisse son mari, et sa famille. Le combat pour la survie de son frère prend toute son énergie et sert de révélateur à son insatisfaction viscérale : en optant pour une vie de famille, elle a étouffé en elle la fibre créatrice, celle qui la reliait à son frère, son miroir. L’approche de l’heure cruciale la renvoie à ses aspirations profondes et ravive son désir de créer, de se sentir vivante… Tandis qu’elle accompagne Sven dans ses derniers instants, ils redeviennent un duo d’artistes, elle lui donne à lire le poème que Sven lui a suggéré d’écrire, un dialogue inspiré de « Hänsel und Gretel » : une œuvre d’art qui les soude à jamais dans un ultime adieu. Lisa, grâce à son frère, a retrouvé sa force créatrice, elle a repris possession de sa vie.

Les premières images du film sont accompagnées du magnifique duo interprété par Dietrich Fischer Diskau et Elisabeth Schwarzkopf : « Schwesterlein … Brüderlein… » de Johannes Brahms. Dans le chant (extrait de « 16 deutsche Volkslieder) qui a inspiré le titre du film, la petite sœur danse jusqu’à épuisement et ne trouve le repos que dans la tombe. L’irritation du frère croît : « Petite sœur, petite sœur, quand allons-nous à la maison ? ». Mais elle n’entend rien, elle veut danser, toute la nuit, jusqu’au petit matin. Le ton monte, l’inquiétude aussi. Pourquoi est-elle si pâle ? Pourquoi vacille-t-elle ? La Mort frappe à la porte. La jeune fille, à bout de forces, sombre dans un dernier sommeil. Johannes Brahms a composé un chant de mort (voir texte complet ci-dessous).

On peut se demander pourquoi les réalisatrices ont inversé les rôles. Peut-être ont-elles voulu non pas parler de la mort du frère, mais de la renaissance de la sœur, dont la voix s’était tue depuis qu’elle n’était plus qu’épouse de directeur et mère de famille ? Au travers de la perte de son alter ego, Lisa retrouve sa force créatrice, Sven vivra désormais en elle. Ne serait-ce que pour avoir eu l’idée de fusionner la chanson de « Schwesterlein… Brüderlein »  au conte de Grimm « Hänsel und Gretel » (le frère et la sœur abandonnés par leurs parents), pour illustrer la relation unique de deux êtres qui semblent n’être qu’un, ce film émeut par sa force et sa simplicité.

Suzanne Déglon Scholer

1.
Schwesterlein, Schwesterlein, wann gehn wir nach Haus?
Morgen wenn die Hahnen krähn,
Woll’n wir nach Hause gehn,
Brüderlein, Brüderlein,
Dann gehn wir nach Haus.

2.
Schwesterlein, Schwesterlein, wann gehn wir nach Haus?
Morgen, wenn der Tag anbricht,
Eh end’t die Freude nicht,
Brüderlein, Brüderlein,
Der fröhliche Braus.

3.
Schwesterlein, Schwesterlein, wohl ist es Zeit.
Mein Liebster tanzt mit mir,
Geh ich, tanzt er mit ihr,
Brüderlein, Brüderlein,
Laß du mich heut.

4.
Schwesterlein, Schwesterlein, was bist du blaß?
Das macht der Morgenschein
Auf meinen Wängelein,
Brüderlein, Brüderlein,
Die vom Taue naß.

5.
Schwesterlein, Schwesterlein, du wankest so matt?
Suche die Kammertür,
Suche mein Bettlein mir
Brüderlein, es wird fein
Unterm Rasen sein.

Schwesterlein, Johannes Brahms
 

Cet article a été publié dans Général. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s