Locarno Film Festival (5) / Ultimes coups de coeur sur la Piazza grande

Première réalisation de l’acteur britannique Simon Bird, Days of the Bagnold Summer est une adaptation de la bande dessinée homonyme de Joff Winterhart, sur une BO de Belle & Sebastian. Ce récit d’apprentissage touchant et intelligent, entre comédie et drame, nous présente un été en tête-à-tête forcé entre une mère et son fils : Sue Bagnold, alerte quinquagénaire divorcée (Monica Dolan), bibliothécaire de son état, qui désespère de ne pouvoir communiquer avec son grand dadais de fils,  David Bagnold (Earl Cave), 15 ans, adolescent taiseux, gothique et fan de heavy metal. Ils vivent dans une petite maison de banlieue, et les nerfs du jeune craquent quand son père –  remarié à une femme beaucoup plus jeune que sa mère et vivant en Floride – annule l’invitation à venir passer l’été, parce qu’une petite demi-sœur vient de naître. Quoi de plus terrible que de passer les grandes vacances en Angleterre avec cette mère qu’il juge tellement ennuyeuse ? Rapports tendus, dialogues lapidaires (paroles de rejet pour toute violence), mais jamais de rupture. Les deux personnages sont écorchés, chacun à sa façon, et doivent encore se reconstruire. C’est la mort de leur vieux chien qui fera fondre la glace et permettra à un nouveau dialogue de s’instaurer. Tendre et drôle, ce film a emporté l’adhésion du public de la Piazza, de tous âges. Le fils de Nick Cave a beaucoup fait rire.

On ne rit pas à la vision de Camille (France 2019) de Boris Lojkine, biopic retraçant les derniers mois de la jeune photographe française, Camille Lepage, tuée dans une confrontation entre factions ennemies centrafricaines en 2014. Le film a été tourné en Centrafrique, cette terre dont la jeune femme était tombée amoureuse en 2013, après avoir pratiqué son métier au Soudan. Elle est jeune, jolie, elle adore un pays qu’elle n’a connue qu’en guerre. Elle y photographie plus de gens morts que de vivants, et on se demande comment elle peut se sentir bien dans cette contrée dévastée. Pourquoi ne suit-elle pas la règle des reporters de guerre (ne s’attacher à personne) ? Comment ose-t-elle se déplacer dans les transports locaux, dans ce pays où sa peau fait tache, ce pays dont elle ne comprend ni le langage ni la culture ? A-t-elle dû prendre parti dans ce conflit purement religieux, elle dont les amis sont chrétiens, anti-Balaka ? A-t-elle aussi frayé avec leurs ennemis, les rebelles musulmans de la Seleka ? On n’aura jamais les réponses. Une enquête sur les circonstances de la mort de Camille Lepage est toujours en cours, ses parents luttent toujours pour connaître la vérité. Le film de Boris Lojkine, tourné avec des comédiens professionnels et amateurs, est porté par Nina Meurisse. Après une première triomphale à Locarno (Prix du Public 2019 sur la Piazza…au nez et à la barbe de Tarantino), et le fait que depuis avril de cette année, une place parisienne porte les noms de Ghislaine Dupont, Claude Verlon et Camille Lepage, tous trois morts en Afrique au service de l’information, Camille va peut-être toucher une audience encore plus vaste ? On ne peut que croiser les doigts.

À propos : la guerre civile du Rwanda, conflit ethnique de quatre ans qui se termina par le génocide des Tutsis en 1994 a déjà inspiré cinq réalisateurs (Roger Spottisoode en 2007, Robert Favreau en 2006, Michael Caton-Jones, Peter Raymont et Terry George en 2005).  Par contre, le conflit meurtrier de Centrafrique n’a pas encore eu droit à pareille vitrine.  Si l’on en croit Wikipedia, la Centrafrique a saigné de massacres récurrents de 2002 à 2014. Locarno a montré un premier documentaire sur le sujet en 2016, dans la section «Semaine de la Critique», Cahier africain de la Biennoise Heidi Specogna, basé sur les courageux témoignages de femmes et d’hommes victimes des atrocités résultant des affrontements religieux. Tout comme Camille Lepage, Heidi Specogna voulait que le monde sache ! Mais on se demande quel est l’impact de ces images atroces prises souvent à grands risques. Tout le monde photographie, filme, publie : plus c’est atroce, plus on en parle. Et pourtant, rien ne change.

Servitude moderne

Inscrit dans la section « Cinéastes du Présent », le dernier film que nous commentons sur se blog,  Overseas (Belgique, France 2019) de Yoon Sung-a, a été fort bien rebaptisé « Desperate Housekeepers » par un rédacteur du Pardo News! Il nous emmène dans un centre de formation au travail domestique pour jeunes Philippines se préparant à aller travailler outre-mer. Elles doivent souvent quitter leurs propres enfants, abandonner leur famille. Dans ces centres, on les prépare au mal du pays, et à toutes les implications de leur statut d’employée de maison. On leur enseigne aussi les rudiments de la langue anglaise, LA langue internationale qui leur permettra mieux servir dans n’importe quel pays (elles sont recherchées dans le monde entier, en particulier au Moyen et Proche-Orient, au Japon, en Israël, en Australie, etc).

Lors d’exercices de jeux de rôles, les femmes se mettent tant dans la peau d’employée que celle d’employeur. On les prépare à tout, y compris aux attaques sexuelles, aux journées de travail sans fin, à la méchanceté et l’iniquité. On leur montre comment soigner des vieux, des grabataires, des bébés, des petits enfants, comment faire le ménage, servir à table, faire la cuisine, être au four et au moulin 24 heures sur 24. Elles signent un contrat de deux ans, et doivent envoyer au moins une fois par année de l’argent dans leur pays (leurs gains constituent une part importante de la rentrée de devises du pays). Il leur est fortement conseillé de ne pas quitter leur lieu de travail avant l’échéance du contrat. Et de ne pas oublier que leurs maîtres ont toujours raison, même s’ils disent tare pour barre, même s’ils mentent éhontément.  Face à l’injustice, on les adjure de ne pas pleurer, au motif qu’une Philippine n’est jamais faible ! Elles peuvent faire appel à l’agence, ou à leur ambassade, en cas de besoin. (Sur ce point-là, le film reste assez discret. Comme il est discret sur le sort des passeports et sur la filière pour envoyer l’argent ou le mettre en sécurité). Overseas dénonce de une servitude moderne, tout en soulignant la détermination de ces femmes, leur courage, leur solidarité et les stratégies qu’elles peuvent envisager face aux épreuves de l’avenir. Le film donne le chiffre de 200’000 femmes qui quittent leur foyer chaque année pour travailler à l’étranger. Peut-être sont-elles mieux à l’étranger que sous la férule directe de l’iconoclaste Rodrigo Duterte ?

Cette année à Locarno, nous avons essentiellement fréquenté la Piazza et la rétrospective, et pour ces deux sections, nous apprécions les choix des comités de sélection. Il y avait là de quoi satisfaire les appétits. Nous ne pouvons que nous réjouir du discours ouvert, intelligent, constructif de la nouvelle directrice artistique, Lili Hinstin. Nous pourrons peut-être mieux en apprécier les retombées l’an prochain, après son bilan 2019 et son impact sur la prochaine édition qui débutera le 5 août 2020.

Suzanne Déglon Scholer

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