Locarno Film Festival (4) / Racisme et blaxploitation à la rétrospective Black Light

En 47 films, la rétrospective 2019 proposait un panorama de la diversité du film « avec et/ou par des Noirs » au XXe siècle. Pour le très charmant curateur de ladite rétrospective (Greg de Cuir Jr), c’était aussi une occasion de montrer des films mythiques ou d’autres qui n’avaient pas eu la visibilité méritée à leur sortie. Pour lui, tous sont « special, iconic, remarkable ». Pour notre part, nous avons fait nos choix (10 titres en tout) d’après des noms que nous connaissions, après tirage au sort entre films projetés à la même heure, ou simplement pour revoir des films aimés.

John Singleton, réalisateur afro-américain disparu en avril 2019, nous avait impressionnés avec le mythique Boyz ‘n the Hood (USA 1991). La rétro nous a permis de revoir sur grand écran ce très sombre tableau de la réalité quotidienne dans le ghetto noir de Los Angeles dans les années 1980, de la quasi impossibilité de s’en sortir, en dépit des efforts désespérés de certains parents comme Reva et Furious Styles (Angela Bassett et Laurence (ex-Larry) Fishburne) pour que leurs enfants aient un avenir. C’est grâce au soutien de son père que Tre Styles (Cuba Gooding Jr) lutte pour ne pas sombrer dans la spirale de violence dont son copain Doughboy sera victime (formidable Ice Cube). Les gangs, multiples et armés jusqu’aux dents, n’ont guère besoin de prétexte pour abattre ceux dont la tête ne leur revient pas, ou qui leur auraient manqué de respect. La police n’est jamais du côté des Noirs. La drogue, l’alcool, la prostitution, les dérives sont naturelles et quotidiennes.

Toujours le problème de la drogue, mais du côté des dealers de haut vol, dans Deep Cover / Dernière Limite (USA 1992) du réalisateur afro-américain Bill Duke. Laurence Fishburne y incarne un policier noir, Russell Stevens, qui a pour mission d’infiltrer un vaste réseau de trafic de cocaïne. Il a été choisi parce qu’il a les antécédents (son père, un truand, est mort sous les balles de la police) et le physique de l’emploi, lui explique-t-on (sic !). Si Stevens est devenu un policier, c’est parce qu’il avait besoin de se respecter, d’avoir une conscience : il ne boit pas, il ne se drogue pas, mais il accepte la mission. Au fil des semaines, de petit consommateur, il devient dealer, et se trouve bientôt dans de hautes sphères, en partenariat avec un avocat de renom (Jeff Goldblum). Pris dans cet engrenage, Stevens hésite entre sa loyauté vis à vis de ses chefs et les tentations du monde de la drogue. Son supérieur, qui ne veut pas savoir s’il s’est sali les mains, ne lui promet pas sa protection non plus.  Tous les ingrédients pour un vrai « film noir ».

On assiste à la résurgence d’une longue tradition raciste dans White Dog / Dressé pour tuer (USA 1982) de Samuel Fuller, celle du chien dressé à tuer les gens de couleur. C’est l’histoire d’un superbe chien berger blanc recueilli par une jeune femme, qui se rend progressivement compte que le gentil chien-chien affectueux, laissé à lui-même, est une machine à tuer les Noirs.  Le chien blanc devient l’anti-héros d’un drame se jouant dans une Amérique où l’on dresse encore des chiens à tuer. Film maudit, longtemps interdit, White Dog est adapté d’un roman de Romain Gary (1968), en grande partie autobiographique. Il décrit une société assoiffée de violence, cultivant toutes les formes de racisme. Tantôt fluide, tantôt hachée, la mise en scène de White Dog alterne les scènes d’agression avec des scènes de guerre pour mieux souligner le propos. Ce n’est en fait ni un film d’horreur, ni un film à thèse pontifiant : c’est un appel à la lucidité et à l’humanité, par le biais des personnages de la jeune fille et du vétérinaire noir, qui essaient de rééduquer la bête dressée à tuer, plutôt que de l’euthanasier.

Typique “film noir” en noir et blanc, Odds Against Tomorrow (USA 1959, photo ci-dessus) de Robert Wise est une découverte. Il réunit trois pauvres types préparant un braquage. (le scénario est d’Abraham Polonsky, non crédité, parce que banni par le Comité des Activités anti-américaines au début des années 1950). L’essentiel du film se trouve dans la présentation des trois protagonistes et de leurs problèmes respectifs. Dave Burke (Ed Begley), ancien policier injustement licencié, vivant dans de très chiches conditions, décide de préparer un cambriolage dont le plan semble facilement réalisable. Pour cela, il a besoin d’un musclé, Earle Slater (Robert Ryan), vétéran de la 2e Guerre Mondiale, raciste ombrageux et brutal, vivant aux crochets de son amie (Shelley Winters), faute de trouver du travail, et d’un Noir, Johnny Ingram (Harry Belafonte), chanteur de night-club qui perd tous ses gains au jeu. Si leur plan réussit, ils pourraient toucher 70’000 $ chacun, voire plus, une belle somme à l’époque. Dave Burke avait presque tout prévu, sauf l’hostilité à retardement entre ses deux partenaires. Durant la dernière demi-heure, l’apparente sûreté du plan commence à s’effondrer. Dave est abattu, les deux autres, paniqués et aveuglés par leurs préjugés, prennent de mauvaises décisions et tombent sous leurs propres balles (à moins que ce ne soient celles des policiers) qui font exploser au passage une usine à gaz : à leur façon, ils ont tout détruit et dans la mort, plus rien ne les différencie :  «Which is which ?» demande un policier. «Take your pick !» lui répond un autre.

C’est sur la réputation de la Française Yolande Zauberman, dont nous avions admiré M en 2018, que nous sommes allés découvrir le documentaire Classified People (France 1987). Il s’agit d’un long plan fixe sur un vieux couple de Noirs, Robert (91) et Doris (70) :  Il s’était engagé en 1914 dans un bataillon métis. A la fin de la guerre, il avait épousé une Blanche qui lui a donné 5 enfants. Mais en 1948, la loi de classification raciale, loi fondatrice de l’apartheid, est promulguée en Afrique du Sud. Il se croyait Blanc, la Cour le classe « métis », sa femme le quitte, il perd ses enfants qui sont reconnus « blancs ». Il refait sa vie avec Doris qui est Noire et de vingt ans sa cadette. Tous deux racontent, avec un certain humour (citant « l’épreuve du crayon » censée déterminer la race : le crayon tient, le cheveu est donc crépu !) et une grand simplicité leur vie de « personnes dé-classées », en butte aux exactions légales et physiques.

En alternance avec les témoignages du couple, la caméra filme un Blanc éméché et vacillant vomissant sa haine des gens de couleur à grand renfort de banalités ultra-racistes. Tourné en 16 mm, le film de Yolande Zauberman touche profondément :  la réalisatrice a expliqué qu’elle essaie de montrer ce que les gens ressentent (resisting through intimacy),  plutôt que de montrer la violence. Elle y a réussi. Même si un rappel succinct du contexte historique durant la décennie où a été tourné le film n’aurait pas été inutile : pouvoir central sud-africain affaibli par les sanctions économiques internationales et révolte montante dans les townships. Le pragmatique Président P.W. Botha (de 1984 à 1989) a bien introduit des réformes durant son mandat. Mais il faudra attendre son successeur, Frederik de Klerk (de 1989 à 1994, pour que les dernières lois de l’apartheid soient abrogées (dès 1989), que l’ANC soit reconnu et Nelson Mandela libéré.

Autre découverte, parce que le nom du réalisateur et de son fils nous étaient connus, La Permission / Story of a Three-Day Pass (France 1968) est le premier film de l’Afro-Américain Melvin Van Peebles, qui vivait en France à l’époque. Il adapte un de ses romans qui raconte la liaison entre une Française et un soldat afro-américain. Turner (Harry Baird) a une permission de trois jours, et une promesse de promotion, s’il se tient bien. Il fait la connaissance de Miriam (Nicole Berger dans son dernier rôle, elle mourra peu après le tournage), et lui propose une virée en Normandie. La réprobation face à ce couple mixte s’exprime de diverses façons. Par les réflexions de camarades de Turner sur la jeune femme lorsqu’ils surprennent le couple sur la plage (et par le fait qu’ils dénoncent Turner à leur supérieur). Par l’attitude ignoble de l’hôtelier, qui ne fait pas mine de porter leurs bagages, qui insiste lourdement sur le genre de lit souhaité et leur refuse le petit-déjeuner en salle. Par les sanctions subies par Turner à son retour à la caserne. Avant de se quitter, Turner et Miriam avaient fait des projets d’avenir. Ils ne se reverront jamais. On voit le héros fréquemment en conversation avec lui-même, face à un miroir :  il adopte le regard de l’autre pour se critiquer, ou il essaie de se rassurer avec son propre regard.

Les qualités du film (superbe photo, montage original) lui ont valu le Prix de la Critique au Festival de San Francisco, ainsi que des articles élogieux de Truffaut et Godard, entre autres. Ce film a ouvert à Van Peebles les portes des studios hollywoodiens où il a pu tourner son succès retentissant, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song en 1971. Un « film sur un frère de couleur qui oserait se révolter et qui réussirait à le faire sans payer de sa vie », donc un film militant. Témoin du tabassage tout à fait arbitraire d’un Noir par des officiers de police véreux, Sweetback, un superbe étalon que les femmes s’arrachent (joué par Melvin Van Peebles), assomme les bad cops. Sweetback n’est pas seulement beau, mais assoiffé de justice. Commence alors sa très longue cavale pour échapper aux policiers lancés à ses trousses, il va marcher, courir jusqu’à la frontière mexicaine, fuir à toutes jambes, comme au mauvais vieux temps de l’esclavage (on entend la chanson Come on feet, cruise for me, Trouble ain’t no place to be … Come on legs, come on run … Come on knees, don’t give in on me …). Lorsque le héros franchit la rivière Tijuana, il jure « Watch out ! A bad ass nigger is coming back to collect some dues !” (Attention ! Un nègre dur à cuire va revenir régler ses comptes !). Le film foisonne de scènes de copulation et de nudité, textures multicolores, inserts psychédéliques, filtres colorés, musiques tonitruantes, split-screen : une orgie de virtuosité audio-visuelle qui laisse le cinéphile contemporain un peu abruti. Il n’en demeure  pas moins que le film mythique qui a démarré la blaxploitation (offrant aux Noirs des rôles de premier plan, et non plus de faire-valoir des Blancs), genre cinématographique qui eut dans les années 1970 sa décennie de gloire !

Dans la foulée du dernier Quentin Tarantino, revoir Pam Grier (icône presque oubliée des films de blaxploitation) tenir le rôle-titre dans Jackie Brown (USA 1997), adaptation du roman Rum Punch (1992) d’Elmore Leonard, était un « must ». Grier y joue une hôtesse de l’air quadragénaire qui arrondit ses fins de mois en convoyant de l’argent liquide pour l’imbuvable mais puissant Ordell Robbie (Samuel L. Jackson), trafiquant d’armes. Lorsque Jackie est dénoncée et se fait cueillir à l’aéroport, elle doit promettre d’aider les forces de l’ordre à faire tomber Ordell. Elle échafaude alors un plan machiavélique pour « soulager » Ordell d’un demi-million de dollars, ne pas s’exposer aux représailles d’icelui, et convaincre les policiers qu’elle a joué franc jeu ! Max Cherry (Robert Forster, dont la carrière a aussi été relancée par Tarantino), un prêteur sur gage, va lui venir en aide. Plus importants dans l’intrigue sont peut-être les sentiments qui naissent entre Max et Jackie, leur attirance réciproque qui se passe de mots.

Jackie Brown est un Tarantino à part, une déclaration d’amour à Pam Grier, un hommage aux films de la blaxploitation. On retrouve l’excellent Samuel L. Jackson dans Eve’s Bayou (USA 1997) de Kasi Lemmons, tourné la même année que Jackie Brown. Il y joue le chef de la famille Batiste qui vit dans une communauté noire plutôt prospère. La belle Roz Batiste semble tout ignorer des infidélités répétées de son mari Louis (Samuel Jackson), un médecin un peu trop proche de ses patientes !  En voix off, on entend leur fille Eve expliquer «The summer I killed my father, I was 10 years old ».  Pourquoi s’en prendre à ce père qu’elle adore ? Le film exploite l‘atmosphère des bayous, poisseuse, inquiétante, hantée. Le récit se fait à travers les souvenirs, ceux d’Eve, mais aussi ceux de sa sœur qui elle aussi adore son père, ou de sa tante qui vit de son don de clairvoyance. Après trois veuvages, cette dernière n’ose plus se lier à un homme, par crainte de lui porter malheur. Au marché, une sorcière au visage peint en blanc pratique le vaudou. Est-ce elle qui a tué le père d’Eve, grâce à un cheveu et aux 20 dollars apportés par la fillette ? Ce film n’aborde pas une problématique « noire », il livre plutôt un tableau impressionniste d’une vie de famille américaine, qui se trouve être noire, et qui nous est relaté par une fillette devenue grande.

On connaît le talent de Robert Downey Junior. Découvrir le film le plus célèbre de son père, Putney Swope (USA 1969) dont Robert Downey Sr est réalisateur et scénariste, était un must de plus. Ce film est une vaticination militante, une charge brutale et butyreuse contre l’industrie publicitaire et surtout contre l’establishment américain (avec une attaque au vitriol de la plus haute fonction du pays : le président et son épouse y sont des toxicomanes nains ramollis du cerveau). Avant de lâcher toutes les attaques, un point de départ : Putney Swope (Arnold Johnson, un acteur qui avait tant de peine à retenir son texte que c’est Downey Sr qui le double !), le seul Noir employé par une grande agence de publicité, est élu président de la firme à la mort de son fondateur. Pas par préférence : les règlements de la société interdisent aux membres de voter pour eux-mêmes, ils ont donc voté pour un perdant assuré ! À malin, malin et demi. Mr Swope réalise qu’il est le maître de la firme dont il change le nom en « Truth and Soul Inc. » (Âme et Vérité). Et qu’il peut commencer une action de « destruction totale ». Il remplace tous les collaborateurs blancs par des Noirs, il crée des pubs qui ne mentent pas (le tabac, l’alcool, les armes, ça tue). Et cela devient un film de pagaille tous azimuts semant la pagaille tous azimuts. Difficile de le voir sans lassitude, parce qu’il s’en prend à tant de cibles qu’il en devient assourdissant et chaotique. Mais ce fut un grand succès à sa sortie.

Suzanne Déglon Scholer

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