Locarno Film Festival (3) / VITALINA VARELA, de Pedro Costa. Les voix du deuil.

Dans le montage de «Sans Soleil» (1983), filmé aux quatre coins du monde, Chris Marker inclut pendant quelques minutes les visages tragiques de femmes du Cap-Vert. «Un peuple de sentinelles, des femmes qui attendent», commente le cinéaste. Leurs maris sont partis travailler, à Lisbonne ou ailleurs, et elles attendent. Certaines attendront toute leur vie… C’est l’une de ces sentinelles qui accorde son nom et sa présence magnétique au dernier film de Pedro Costa, présenté mercredi au Locarno Film Festival (compétition).

«Vitalina Varela» abolit la frontière toujours plus difficile à tracer entre fiction et documentaire. L’interprète principale donne son véritable nom au titre du film et c’est son histoire qu’il retrace. Tout vient d’elle et «tout est vrai», assure Costa. Mais il ne faut pas plus de trois plans pour saisir qu’il s’agit d’une vérité transfigurée par les moyens du cinéma, un témoignage de vie détaché de la captation naturaliste et enchâssé dans une esthétique raffinée digne la peinture hollandaise.

Si la rétrospective 2019 de Locarno est placée sous le signe de la «Black Light», cette appellation semble avoir été inventée pour désigner l’art que pratique Pedro Costa. Au fil d’un compagnonnage de 30 ans avec les déclassés cap-verdiens de Lisbonne, le cinéaste a réussi à traduire, en des images stylisées, toute l’ambivalence de leur condition. Ombres furtives rasant les murs lépreux de quartiers éloignés des pôles touristiques, silhouettes indifférenciées promises à la nuit de l’anonymat, ces miséreux accèdent, par la grâce d’un regard, d’un gros plan fulgurant, à une grandeur et à une noblesse que la société leur refuse au quotidien. Cadre tranchant, composition savante : chaque plan de «Vitalina Varela» résulte d’un combat incertain entre l’obscurité et la lumière. Une lumière qui n’a peut-être jamais, au cinéma, aussi bien découpé les profils, capté les regards et ciselé les peaux de couleur. Le traitement sonore du film est lui aussi inouï, entre confidences chuchotées, voix venues de nulle part, absence de musique et stridences du réel (réacteurs d’avion, orage, tempête…).

Vitalina a attendu 40 ans son visa pour le Portugal. Elle arrive trop tard. Son mari Joaquim vient d’être mis en terre. On lui conseille de repartir («Il n’y a rien pour toi ici», l’avertissent les nettoyeuses de l’aéroport). Elle reste. Et, dans son taudis mal isolé de la rumeur ambiante, elle se souvient de son Joaquim, pas fichu de bâtir à Lisbonne une aussi belle maison qu’en Afrique. Trop bête pour ne pas se laisser dépouiller de ses économies par une nouvelle femme. Les voix se bousculent dans la tête de Vitalina, prise entre tendresse et ressentiment.

C’est aussi le spectre du colonialisme qu’exhume ce film hanté autant par les défunts que par les presque morts. Que de deuils à faire, chez les uns et les autres ! En proie au Parkinson, le prêtre du quartier (Ventura) ne sait plus très bien s’il a perdu la foi ou s’il doit prêcher aux exilés que leur vraie patrie est dans le Ciel. On pourrait faire à Costa le reproche de rester (depuis «Jeunesse en marche» et «Cavalo Dinheiro», photo ci-contre), figé dans l’enregistrement solennel du tragique, dans l’enluminure méticuleuse de ses icônes noires de la défaite. Ne passerait-il pas à côté des petites réussites et de la vitalité manifestée par les jeunes générations de migrants venus d’Afrique ? Catégorisé par ses détracteurs parmi les cinéastes « affameurs » (par son refus de nourrir le spectateur avec la ration minimale de dramaturgie), le Portugais a choisi son camp. Non seulement ils ne sont pas si nombreux que ça, à magnifier patiemment les sans-voix et à leur en donner une. Mais, dans le registre qu’il s’est choisi, « Vitalina Varela » atteint des sommets.

Christian Georges

 

Post scriptum : « Vitalina Varela » a reçu le Léopard d’or du 72e Locarno Film Festival et sa protagoniste est repartie avec le Léopard de la meilleure interprétation féminine. On n’aurait pas pu envisager meilleure conclusion pour une édition placée sous le signe d’un hommage à Freddy Buache : Pedro Costa était l’un de ses cinéastes préférés, dont il suivant le travail avec passion.

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