Locarno Film Festival (2) – Sur la Piazza, une révélation…alémanique !

Même si on ne cesse de scruter le ciel et de consulter son portable à cause de la météo capricieuse, on l’aime, cette Piazza ! On a pu y voir quelques films de qualité, La fille au bracelet  de Stéphane Demoustier (France, Belgique 2019). Le grand frère de la comédienne Anaïs Demoustier l’a dirigée (elle joue l’avocate générale) dans ce thriller judiciaire porté également par Roschdy Zem et Chiara Mastroianni (les parents de la jeune prévenue). Lise (Melissa Guers) est accusée d’avoir sauvagement assassiné sa meilleure amie. Elle porte depuis deux ans un bracelet électronique et attend son procès. Toutes les preuves sont circonstancielles, toutes accablent Lise. Âgée de 16 ans lors des faits, elle nie sa culpabilité, mais reconnaît avoir eu des rapports homosexuels avec la victime la nuit même du drame. Le film met l’accent sur l’abîme d’ignorance, de non-connaissance qui sépare les générations, sur la froideur apparente de chacun des membres de la famille de Lise, qui expriment verbalement des sentiments et des certitudes que rien dans leur langage corporel ou leurs intonations ne confirme. On retrouve cette même raideur «propre en ordre» dans leur apparence, leur gestuelle ou l’aménagement sobre et impersonnel de leur demeure résidentielle. Des mondes qui se côtoient, sans jamais s’interpénétrer.

Autre bonne surprise :  7500, de Patrick Vollrath (Allemagne, Autriche, 2019, photo ci-dessus) a pu se voir à Locarno dans des conditions météorologiques tout à fait acceptables. Le titre fait référence au code 7500 qu’un pilote utilise pour signaler un acte de piratage. Ce huis-clos angoissant sur le détournement d’un Airbus Berlin-Paris n’a pas vraiment enthousiasmé le public, et c’est dommage. « Trop long et prévisible », a-t-on entendu. Et pourtant, on a cru à la rageuse impuissance du pilote et de son co-pilote (Joseph Gordon-Levis, invité du festival), à leurs vaines tentatives de raisonner les agresseurs, une poignée d’hommes armés déterminés à détourner ce vol de nuit vers une destination jamais révélée. Au courage avec lequel le personnel de bord obéit à LA règle : poursuivre le vol vers l’aéroport assigné le plus proche et ne pas céder aux menaces et ouvrir la porte du cockpit. Personne ne joue au super-héros, le pilote encore valide est piégé dans le cockpit, mais il tient la vie de tous entre ses mains.  Il y a des morts et des blessés des deux côtés de la porte que les terroristes tentent d’enfoncer. Les pirates ont des otages à profusion et sont prêts à faire un carnage… Si ce n’est pas là matière à suspense, que demander de plus?

Le ciel était à l’orage samedi 10 pour le dernier Tarantino, Once upon a Time in Hollywood, alors que les 8000 places étaient toutes réservées. Une foule jamais vue se pressait aux portes de la Piazza à 19 heures déjà (alors que les séances débutent à 21h30), pour visionner cet hommage nostalgique et vibrant à l’usine à rêves hollywoodienne. Le film se situe en 1969. Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), star sur le déclin de westerns et de séries, et sa doublure attitrée Cliff Booth (Brad Pitt), voient leurs carrières stagner au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus. C’est la fin d’une époque à Hollywood. Les Majors doivent compter avec la télévision, avec une nouvelle génération de cinéastes, une société marquée par la contre-culture hippie, un public dont les goûts ont changé.  Le western se fait italien, le héros d’action asiatique, les anti-héros ont la cote ! Dans une narration brillamment référentielle (la Tarantino touch), des décors soigneusement reconstitués, le cinéaste situe son récit uchronique à Hollywood, mêlant son univers de fiction à celui de l’époque  durant l’été où Sharon Tate Polanski fut assassinée. Pour le cinéphile, un passionnant jeu de pistes ! Le cinéaste a même ressuscité la prestigieuse compagnie aérienne PanAm, le temps de quelques inserts dans le ciel californien. Nostalgie des années 1960 où l’on fumait à cœur joie, où les films étaient projetés en 35 mm, où les cow-boys n’avaient pas complètement disparu, où les publicités étaient bien sexistes, où l’on conspuait la guerre du Vietnam tout en se vautrant dans le sexe, la drogue et le rock’n’roll… La richesse de l’image et du dialogue sont fascinantes, le montage linéaire tantôt alerte, tantôt étiré, toujours inventif et fluide. Le titre pointe, bien sûr, dans la direction de Sergio Leone. Et il s’inscrit dans la tradition des récits merveilleux!

Dimanche 11 août, la soirée a commencé avec Notre Dame (sans trait d’union), de la réalisatrice-actrice française Valérie Donzelli. Cette gentille comédie raconte les chambardements existentiels d’une jeune architecte, mère de deux enfants, qui remporte sur un malentendu le grand concours lancé par la Mairie de Paris pour réaménager le parvis de Notre-Dame. Neuf mois après l’incendie qui a choqué le monde, ce film sortira le 18 décembre en Suisse romande. On préfère vous parler de Die fruchtbaren Jahre sind vorbei, une comédie de Natascha Beller (Suisse 2019, photo ci-dessus) dont la sortie en Suisse romande est tout sauf sûre et c’est dommage. Programmé dans la case « Crazy Midnight », le film a perdu une partie du public du début de soirée. Porté par trois sémillantes actrices, il parle d’horloge biologique et de l’obsession d’enfanter. Le rôle principal, Leila (Michele Rohrbach) est d’autant plus jalouse de la grossesse de sa sœur Amanda (Sarah Hostettler), que celle-ci est obsédée, elle, par sa brillante carrière d’architecte. Alors que Leila ne rêve que d’une chose : séduire un homme qui lui plaise et tomber enceinte. Elle se lance dans une vie nocturne de chasse à l’homme avec son amie Sophie (Anne Haug, principale interprète de Männer zeigen Filme, Frauen ihre Brüste, d’Isabell Šuba, une comédie assez déjantée de 2013 tournée à Cannes). Sophie a déjà procréé et aurait plutôt besoin d’un partenaire qui l’aide à gérer la vie familiale ! La mise en scène est originale, les rêves, craintes ou regrets de Leila se matérialisent à l’écran sous forme d’images virtuelles avec lesquelles elle peut interagir, les rebondissements nous surprennent chaque fois, ces désirs de femmes nous touchent et nous amusent.

La venue d’Hilary Swank (photo) était une occasion de revoir, en section « Histoire(s) du cinéma » (et de re-pleurer à la vision de) deux chefs-d’œuvre : Boys Don’t Cry (Kimberly Pierce, 1999) et Million Dollar Baby (Clint Eastwood, 2004), deux films qui lui valurent une flopée de prix et deux Oscars de la meilleure actrice. Après presque 30 ans de carrière et une bonne trentaine de films, la belle Américaine est restée modeste, avouant qu’elle a toujours le trac, pour chaque rôle, et qu’elle ne cesse jamais d’apprendre, d’être curieuse de tout, de tenter de s’améliorer et se préparer à toute éventualité de rôle. Ovationnée sur le podium de la Piazza, elle a aussi conquis l’audience qui était venue assister à son Q&A avec le Britannique Mike Goodridge, actuel directeur artistique du Festival international de film de Macao, que Mme Hinstin a engagé comme consultant pour le programme de la Piazza.

Très présente, la nouvelle directrice (photo ci-contre) ! Elle va de salle en événement, accompagne et présente ses invités, parle volontiers avec les quidams festivaliers, s’exprime non seulement en français et en anglais, mais aussi dans un impeccable italien, ce qui ne va pas manquer de lui faire marquer des points auprès du public tessinois. Elle a pour credo la revalorisation du film à l’écran, convaincue que l’écran géant de la Piazza en fait une expérience inoubliable. Dans une interview avec François Barras (24 Heures, 6.8.19), elle a déclaré : « Un film visionné sur iPhone ou écran d’ordinateur amoindrit forcément l’émotion ressentie. Les séries sont devenues si populaires car elles s’adaptent bien à ce format et à un rapport à la concentration moindre, entre deux textos et un e-mail. Elles fonctionnent aussi sur un mode très littéraire, à l’accroche, au suspense – on pourrait seulement les écouter, à la limite. Le cinéma offre une expérience de l’image et un rapport bien plus sensoriel aux choses. » Ô combien vrai !

Suzanne Déglon-Scholer

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