Au NIFFF (2) : des sueurs froides et une ovation pour un frigo intelligent

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Le Festival du film fantastique de Neuchâtel réserve son quota de sensations fortes. Inscrit dans le trend #MeToo, Feedback (Pedro C. Alonso, Espagne, USA, photo ci-dessus) nous secoue d’un bout à l’autre. Eddie Marsan y incarne magnifiquement l’animateur vedette Jarvis qui se complaît à donner conseils et leçons dans son émission radiophonique nocturne « The Grim Reality » (Réalité sordide).  Le soir où il repartage l’antenne avec un ancien partenaire, les choses vont mal tourner. Deux hommes armés et masqués les contraignent à confesser en direct une histoire peu reluisante qu’ils ont partagée dix ans plus tôt. Les auditeurs n’entendent que les confessions extorquées. Les menaces, mutilations et meurtres se jouent hors antenne. Claustrophobe et terrifiant, ce premier long métrage est un coup de maître du réalisateur espagnol Pedro C. Alonso.

FreaksAutre bijou à nos yeux : Freaks (Zach Lipovsky et Adam B. Stein), un thriller fantastique porté par d’excellents acteurs, en particulier la toute jeune Lexy Kolker (8 ans) qui joue Chloé. L’enfant vit seule avec son père, cloîtrée dans leur maison. Ce papa protecteur, veut l’empêcher de découvrir la vérité sur sa différence et le monde hostile dont il veut la préserver. Freaks sait parfaitement doser ses informations de manière à maintenir le mystère. Le spectateur a la vision subjective de la petite fille à qui l’on cache tout. Elle rêve d’échapper à son enfermement, pour vivre une vie normale. Des reportages télévisés font état d’une réalité dystopique inquiétante, un vieux vendeur de glace cherche à l’attirer au dehors, la mère surgit parfois dans la chambre de l’enfant, les voisins se tiennent à distance. Le suspense et les interrogations perdurent jusqu’à la catharsis finale.

On sait que l’Odyssée d’Homère (épopée grecque) est considérée comme un prototype de thriller, tout comme le Mahabharata (épopée sanskrite) ou encore La Légende de Baahubali (épopée indienne) dont nous avons eu le plaisir de voir les deux volets de la version filmée au NIFFFL’histoire de la création de Rome (753 av. J.-C.) s’inscrit parfaitement dans ce créneau. Un vrai souffle épique imprègne Romulus et Remus (Matteo Rovere), saga italo-belge tournée en décors naturels. L’histoire des légendaires jumeaux Romulus et Remus nous est présentée ici en « proto-latin » (pas de souci, peu de dialogues !). Leur longue marche vers la liberté  est une sorte de road-movie peplumesque mâtiné de « survival ». Porté par de magnifiques acteurs italiens plus qu’impressionnants dans leurs tuniques en haillons qui couvrent très partiellement leur physique avantageux, toujours boueux (en particulier Alessandro Borghi dans le rôle de Remus), Romulus et Remus nous présente les frères bergers adultes. Ils échappent de peu aux eaux déchaînées d’un fleuve en furie, à la férocité d’Alba la Longue, aux dissensions dans leur groupe de rescapés, aux danger multiples de la forêt qu’ils traversent en direction du Tibre. Reconnu chef, Remus croit pouvoir se hisser au-dessus des Dieux et même séduire la Vestale sacrée gardienne du feu qu’ils ont emmenée en otage. Les dieux le puniront de son outrecuidance, c’est ce que lui révèle la vestale : le frère tuera le frère, le survivant sera le fondateur de Rome.

Polar asiatique, The Gangster, the Cop, the Devil (Lee Won-Tae) est une réussite sur un sujet qui évoque le Fritz Lang, M le Maudit. Un tueur en série nocturne sévit à Cheonan, lacérant ses victimes choisies au hasard, chez les honnêtes citoyens comme dans la pègre. Les puissants gangs vont momentanément cesser de s’entretuer, et collaborer avec la police pour traquer le tueur et faire justice (une notion dont ils ont un concept un peu différent…). À relever : la prestation de l’armoire à glace Ma Dong-seok qui joue un parrain du milieu.  Chasse à l’homme (le « diable » du titre), affrontements très musclés et échange des dialogues qui le sont aussi, collecte de preuves par les malandrins pour les condés (ils ont plus de personnel), testostérone à souhait, tout progresse à un rythme soutenu, sans fioritures ni complaisance, et on ne s’ennuie pas une minute.

On vote volontiers pour le thriller psychologique en compétition Swallow (Carlo Mirabella-Davis). On y découvre une jeune femme qui semble avoir tout pour être heureuse, un mari aimant et riche, des beaux-parents aux petits soins, une magnifique maison. Elle souffre pourtant du syndrome de Pica, trouble alimentaire qui lui fait dévorer toutes sortes de choses non comestibles (bille, clou, briquet, bijou, pile, terre, etc.). Soumise et docile, elle a une obsession quasi maladive de plaire et d’être aimée, et s’ennuie ferme dans la maison superbe, ordrée et sans âme, où elle essaie de remplir son rôle de femme potiche au foyer. Ici, on pourrait voir un film féministe : sa maladie et la manière dont elle la gère donne à l’héroïne le sentiment d’avoir pris le contrôle de sa vie et de sa personne, un premier pas vers la liberté. Ce film montre de façon assez originale comment briser le carcan d’apparences un peu trop parfaites.

Yves

Autre perle de la compétition dans un tout autre registre : la comédie rigoureusement écrite sur l’incursion de la domotique dans la vie d’un Français très moyen. Le Français Benoît Forgeard a imaginé d’introduire dans Yves (photo ci-dessus) un prototype de réfrigérateur intelligent qui va totalement simplifier la vie de Jérem, jeune rappeur sans le sou qui squatte la maison de sa grand- mère et cherche l’inspiration. L’ingérence d’Yves va progressivement augmenter : le frigo intervient dans les amours, la sexualité, l’hygiène, tous les aspects de la vie de « son ami » Jérem. Et tout ce qu’il fait, il le fait mieux que Jérem. Non seulement Yves gagne le concours Eurovision, mais il séduit encore la femme que le jeune homme convoite. Plus le film avance, plus les appareils connectés  envahissent l’espace des humains. Sur un ton hilarant qui ne faiblit jamais,  Forgeard parle de l’intrusion des intelligences artificielles dans notre quotidien. Ovationné au NIFFF, le film paraît bien parti pour l’emporter à l’heure du palmarès, samedi.

SkinRien de fantastique dans Skin (Guy Nattiv), un fragment de la véritable histoire d’un suprémaciste blanc, Bryon « Pitbull » Widner, qui entra dans une cellule néo-nazie ultra-violente à 14 ans et y passa 16 ans. La rencontre dans les années 2000 avec une jeune femme, mère de trois enfants, lui ouvrit les yeux. Mais comment quitter ce milieu qui se dit « famille » et qui ne lâche jamais ses « enfants » ? Au péril de sa vie (il est traqué par ses coreligionnaires, et ses tatouages racistes et haineux font de lui son pire ennemi en société) et de celle de la famille, au prix de près de 200 interventions au laser sur une année et demie, des souffrances intolérables et le soutien financier d’un mécène, Widner entame une nouvelle vie, dans une nouvelle peau.  Jamie Bell est prodigieux dans ce rôle de brute raciste qui redécouvre son humanité grâce au sourire d’une fillette blonde, la cadette de la jeune femme qui l’a aidé dans sa reconversion.

Autre lauréat potentiel de la compétition, The Lodge (Veronika Franz & Severin Fiala, UK, USA) se déroule dans une demeure isolée au sein d’un univers glacé et glaçant, cadre idéal pour cette lente descente aux enfers. Une jeune femme et ses deux beaux-enfants hostiles à l’égard de celle qui prétend remplacer leur mère, se retrouvent coincés et isolés dans l’immensité hivernale. Ils sont à des kilomètres de toute civilisation, la neige recouvre des points d’eau recouverts de mince glace, et un beau jour, plus d’électricité, et les affaires personnelles, même et surtout les médicaments de jeune femme, ont disparu. Le sombre passé de la belle-mère, seule survivante du « suicide » collectif de la secte religieuse conduite par son père, refait surface. Les trois personnages sont pris au piège du froid et de la peur. Le fantôme de la mère décédée se venge-t-il ? Une entité maléfique hante-t-elle les lieux, les enfants sont-ils instrumentalisés par elle ? D’où sortent ces voix qui adjurent au repentir ? Angoisse garantie dans ce thriller psychologique qui tient la route et ses promesses jusqu’au bout.

Les Fauves (Vincent Mariette) tente de nous donner le frisson que l’on ressentait à la vision des films noirs et fantastiques de Tourneur (Cat People, The Leopard Man). Il se joue dans un camping, au cœur de l’été.  Un félin tueur hante les lieux, il a déjà fait deux victimes, mais … le fauve n’est peut-être pas celui qu’on croit. Difficile de croire à cette panthère qui aurait élu domicile dans une cave fréquentée par les touristes, ou au sinistre personnage incarné par Laurent Lafitte. Les pérégrinations en tenue courte et répliques marmonnées de Laura (Lily-Rose Depp) nous laissent sur notre faim. Une narration bourrée de fausses pistes qui s’achève très banalement, le soufflé n’est jamais vraiment monté avant de retomber.

On attendait beaucoup des lycanthropes de Werewolf (Adrian Panek), film d’horreur annoncé comme une allégorie de la guerre. Pas de loups-garous, mais des enfants libérés par les Russes de leur baraquement dans le KZ de Gross-Rosen, en février 1945. Leurs sauveurs les parquent dans une demeure perdue au milieu d’une forêt, sans vivres. A l’extérieur, une demi-douzaine de molosses affamés, eux aussi, bloquent les sorties. Singer les méthodes de l’ennemi, parler sa langue, éliminer les plus faibles : c’est survivre. C’est ce qu’a compris l’un d’eux en particulier, (son nez chaussé de lunettes doit souligner son intelligence). On a bizarrement peu d’empathie pour ces personnages qui manquent de substance et qui n’évoluent pas. Ni la photographie, ni le montage maladroit ne réussissent à provoquer l’horreur qui transparaît parfois dans la bande-son.

x-the-exploited-poster-bifff2019-720x1024Dans X.-The Exploited (Károly Ujj Mészáros), on reste un peu sur sa faim. Eva, officier de police dont le mari s’est suicidé, criblée de dettes et mère d’une fille rebelle, ne peut convaincre ses supérieurs qu’un tueur en série sévit à Budapest. À cause de ses problèmes personnels, elle a perdu toute crédibilité auprès de ses supérieurs et collègues. De surcroît, elle est saisie de crises de panique dès qu’elle approche une scène de crime. Ses déductions, elle les tire après examen de photos. Mais elle tient bon, surmonte ses phobies, progresse dans sa découverte d’une vaste affaire de collusion, conspiration et corruption, et se plonge dans une spirale dangereuse qui menace sa vie privée.  Le réalisateur fait un usage récurrent des visions « drone » de Budapest, projetées sens dessus-dessous, pour souligner sans doute le chaos social et politico-économique. Processus qui n’apporte pas grand-chose à cette dénonciation du système par ailleurs assez bien ficelée.

Riot Girls (Jovanka Vukovicz) se joue dans une réalité dystopique, peut-être les années 1990, dans une société où il n’y a plus d’adultes. Les jeunes sont divisés entre deux populations et l’histoire pourrait se résumer à une sorte de « « West Side-East Side Story : du côté ouest, les riches, société hiérarchisée dominée par de jeunes gars dont le blouson bleu et jaune rembourré suggère celui des équipes sportives universitaires ou éventuellement les tenues des superhéros (ils se nomment d’ailleurs les Titans). En face d’eux, une société mixte, tant par la race que les orientations sexuelles, sans uniforme, plus démocratique.  Les deux mondes s’affrontent pour s’emparer de la totalité des ressources. On s’attendait à ce que les « riot girls » en décousent sur le mode tarantinesque. De ces combats pour le survival, on ne voit rien ou presque. Dommage.

Deux films « latinos » n’ont pas tenu leurs promesses : Morto Não Falo (Dennison Ramalho, Brésil, 2018), dans lequel un employé de la morgue peut communiquer avec les cadavres, commence bien, jusqu’au moment où  le thanatopracteur-medium se sert des informations de ses « patients » pour régler ses comptes personnels. On se retrouve alors dans un film de possession abracadabrantesque complètement dépourvu de l’humour initial. Quant à 7 raons per fugir / 7 reasons to run away (from society) (Gerard Quinto, Esteve Soler et David Torras) pour lequel trois auteurs ont œuvré, le film balaie large, veut trop dénoncer, et se résume en une logorrhée qu’il est difficile de suivre, surtout en fin de soirée. Les dérives de notre société y sont dénoncées : indifférence, ignorance, esclavage moderne, égoïsme, fin des valeurs sacrées (mariage, famille), etc. Le film dure 75 minutes qui en paraissent le double. Cela manque presque totalement d’humour, trait essentiel pour une forme de Charlie-Hebdo à l’écran.

Suzanne Déglon Scholer

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