Au NIFFF, le fantastique comme arme de résistance

Ce n’est pas forcément dans des mondes imaginaires que nous projettent les films montrés au 19e Neuchâtel Fantastic Film Festival (NIFFF). Ils nous ramènent parfois à des réalités bien familières. Mais il suffit d’un rien, d’un accident de la vie, d’une affirmation étrange, d’un tremblement du réel, pour que l’on bascule dans le fantastique.

Prenez Georges (Jean Dujardin), le héros du nouveau film de Quentin Dupieux (LE DAIM, en salles ce mercredi 10 juillet). Quand on le découvre au volant de sa voiture, avec son costume de velours côtelé, il n’a rien d’inquiétant. Mais il suffit qu’il revête un blouson à franges pour changer de personnalité, par touches progressives. Comme il a reçu une petite caméra vidéo en bonus, Georges se déclare « cinéaste ». Et ce petit mensonge contribue à rendre le film très savoureux. Comme tous les récits qui reposent sur une imposture. Jusqu’où Georges va-t-il duper son monde ? Va-t-il se trahir ? A l’heure où chacun (se) filme, mal ou bien, en mode vertical ou horizontal, LE DAIM s’émerveille de cet acte qui transforme notre rapport au réel : les images, même imparfaites, sont aussitôt fétichisées dans notre regard et notre souvenir. Même celui qui n’a aucune prétention artistique peut prétendre à l’exclusivité de ce qu’il a mis en boîte. Comme par hasard, c’est justement cette prétention de Georges à l’exclusivité qui se révélera mortifère.

On attendait beaucoup (sans doute trop) du premier long métrage de fiction de Blaise Harrison, LES PARTICULES (photo ci-contre), après ses remarquables documentaires (L’HARMONIE, ARMAND, 15 ANS, l’ÉTÉ…). Que le réalisateur ait rappelé dans les interviews parues cette semaine qu’il n’a pas obtenu son bac donne au film un éclairage particulier. Car les jeunes lycéens qu’il suit dans la campagne hivernale du pays de Gex semblent tous programmés pour l’insuccès scolaire. Plus précisément : en attente d’autre chose que le bac. Quelque chose qui les mettrait en mouvement autrement que le bus scolaire, le rap dans les squats ou les champignons hallucinogènes. Avec des comédiens amateurs, Harrison parvient à construire des esquisses de personnages typiques de l’âge ingrat, vrais dans leur indécision et fiers de ne pas ressembler à des modèles, mais assez décourageants dans leur inappétence pour quoi que ce soit. Sous leur pas, l’accélérateur de particules du CERN cherche à percer le secret de la matière dans l’infiniment petit. Le cinéaste semble parfois faire pareil avec sa démarche antispectaculaire : traquer dans un geste minuscule, un regard timide, un échange banal, la quête de ces jeunes vers quelque chose de grand, qui les dépasserait et qui donnerait à leur vie un élan et une signification.

Prix du jury à Cannes (ex-aequo avec LES MISERABLES de Ladj Ly), BACURAU tient ses promesses. Comme pressenti, ce film brésilien signé Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles se pose en grand film paranoïaque, en récit de résistance à tout ce que représente la présidence de Jair Bolsonaro. A commencer par mettre en avant la force de la culture. Au générique de fin, il est souligné que le film a généré près de 800 emplois directs ou indirects. Après une merveilleuse séquence inaugurale, qui relie le cosmos aux terres ingrates et arides du Pernambuco, les cinéastes mettent en place une fiction qui renvoie à tous les récits de villages assiégés (à commencer par « LES SEPT SAMOURAÏS »).

La force du film réside dans sa capacité à bâtir une fable fantastique sur l’éradication d’un monde, en l’infusant constamment avec des éléments documentaires crédibles (les irruptions d’un élu local en campagne, les trafics pour s’approprier l’eau, le racisme subtil dont sont aussi victimes les Brésiliens les plus clairs de peau…). La menace qui pèse sur les habitants de Bacurau est à la fois abstraite, inexpliquée et brutalement concrète. La scène la plus cocasse du film voit un mercenaire armé hésiter à entrer dans le musée local. Il y trouvera la mort… Pourtant, le film ne postule pas jusqu’au bout que la culture peut venir à bout de l’ignorance. Il s’abandonne avec les plus résolus de ses protagonistes à une éruption finale de sauvagerie, qui s’apparente davantage à la loi du Talion qu’à la résolution non-violente des conflits. Cette rage dit sans doute quelque chose de l’état d’esprit actuel des opposants à Bolsonaro.

Christian Georges

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