Festival de Fribourg 2019 : des claques et des claquettes

La 33ème édition du FIFF, désormais présidé par Mathieu Fleury, ancien secrétaire général de la Fédération romande des consommateurs (parcours de bon augure !) a mis l’accent, une fois de plus, sur les thèmes qui lui sont chers :  barrières sociales, statut de la femme, racisme, maltraitance.  Mais le festival s’est ouvert et achevé avec le sourire. D’abord grâce à la comédie romantique fantastique chinoise How long will I love U / Chao Shi Kong Tong Ju (2018) du Chinois Su Lun (dans lequel un homme et une femme vivant dans le même appartement, mais à vingt ans d’écart, se réveillent un jour dans le même lit : le temps s’est mélangé les pinceaux !) . La manifestation a pris fin avec une romance philippine d’Irène Emma Villamor, Meet me in St. Gallen. Longtemps après une folle nuit sans lendemain, des amants se retrouvent à St-Gall sous la neige.

Nous n’avons pas eu l’occasion de voir le troisième long métrage de l’Uruguayen Álvaro Brechner  Compañeros – La Noche de 12 Años, qui a reçu le Prix du Public, le Prix Spécial du Jury ainsi que le Prix du Jury œcuménique. Ce n’est que partie remise : ce film racontant le calvaire de trois Tupamaros mis à l’isolement en 1973 par la dictature militaire a été acheté par le distributeur Trigon et il sortira fin mars en Suisse romande.

Coup de chapeau à l’équipe de programmation de Fribourg pour ses efforts en matière de parité : cinq femmes (sur douze cinéastes) proposaient leurs films dans la compétition internationale, parmi lesquelles la jeune réalisatrice afghane Sahra Mani, auteure d’un prégnant documentaire sur la justice afghane face au viol et l’inceste : A Thousand Girls like Me (lire la fiche pédagogique e-media).

Deux coups de cœur, tout d’abord pour le très classique et splendide The Third Wife (2018) de la Vietnamienne Ash Mayfair (photo ci-dessus), qui raconte le lent réveil de la révolte d’une adolescente mariée à 14 ans à un riche propriétaire terrien lequel veut absolument un fils, dans le Vietnam rural du XIXème siècle. La photo est magnifique, couleurs et textures des matières sont sensuellement éclairées, le cadre peut paraître idyllique, mais il est parsemé d’embûches et d’injustices. Il y a là un récit, une atmosphère et un délicat travail de caméra qui rappellent le splendide Epouses et Concubines de Zhang Yimou (1991). Le film a obtenu le Prix du Jury des Jeunes COMUNDO.

Dans un registre différent, rendant hommage au Swing Kids (1993) de Thomas Carter (qui raconte comment la Swingjugend allemande défiait les autorités nazies par le biais de la musique), Swing Kids / Seuwingkizeu (2018) du Sud-Coréen Hyeong-Cheol Kang est basé sur le spectacle musical Rho Ki-soo, énorme succès au box-office sud-coréen (photo ci-dessous). Porté par la star noire américaine du hip-hop, street jazz et claquettes Jared Grimes, et les prestations de ses quatre partenaires (qui, avec seulement six mois de pratique intensive de claquettes, s’en tirent remarquablement), ce film raconte la mise sur pied, pendant la Guerre de Corée en 1950, d’un spectacle dans le camp de prisonniers (nord-coréens) de Geoje, administré par l’armée américaine. La musique rapproche et unit, en dépit des barrières de langage et de doctrines. Mais un espion infiltré de Kim Il-Sung va dangereusement compromettre le projet. Au passage, beaucoup de thèmes sont évoqués : les effets funestes des idéologies, le manque de clairvoyance des autorités militaires, la subordination des femmes, le racisme…  Les artisans les plus actifs de l’incompréhension sont les traduttore, traditore nord-coréens, qui attisent à dessein les haines. On retrouve des accents de la grande comédie musicale hollywoodienne dans cette frénésie rythmée et désespérée qui nous tient en haleine jusqu’au bout. Et ne vous leurrez pas, ce n’est pas un « feelgood movie » …

The Looming Storm / Une pluie sans fin / Bao Xue Jiang Zhi, du Chinois Yue Dong, est un thriller qui se déroule en Chine, peu avant la rétrocession de Hong Kong à icelle en 1997. Un chef de sécurité d’une vieille usine étatique, mis à pied, entame une enquête obsessionnelle sur un tueur qui s’en prend à de jeunes femmes. Il n’est pas Sherlock Holmes, et ses déductions l’induisent en grave erreur. Le film s’achève sur un bilan amer en 2008, sous la neige, phénomène rarissime dans cette région, reflet des effets délétères de la tempête sociale de la décennie écoulée. Beaucoup d’effets métaphoriques, beaucoup de questions sans réponse, un climat glauque, un environnement décrépit sous une pluie persistante, autant de choix d’un metteur en scène qui a voulu dépeindre cette fin d’époque.

Le Jour où j’ai perdu mon ombre / Yom Adaatou Zouli (2018), de la Syrienne Soudade Kaadan, est un premier film qui a obtenu le Lion du futur – Luigi de Laurentiis à la Mostra de Venise en 2017. Pas de discours politique, mais l’aperçu du quotidien d’une mère à Damas, dans une Syrie dont les conflits ne cessent de décimer la population, où tout manque, vivres, eau, électricité, gaz, essence…  En quête d’une bonbonne de gaz pour faire un repas chaud à son petit garçon qu’elle a laissé seul, une jeune mère peine à regagner leur logis.  Ce road movie truffé de longueurs, avec une narration sans relief, souligne involontairement le caractère fauché et artificiel de la mise en scène. Une bonne partie du budget a dû passer dans les effets spéciaux, l’effaçage des ombres dont la disparition souligne le traumatisme subi par les individus.

Quant à Jinpa / Zhuang si le yi zhi yang (2018), du Chinois d’origine tibétaine Pema Tseden, c’est un road movie lent, contemplatif, une errance dans les plateaux désertiques du Kekexili, aux côtés d’un routier, Jinpa, qui prend à bord un marcheur, nommé aussi Jinpa, et qui écrase involontairement un mouton. À grand renfort d’alternance noir-blanc, sépia ou couleurs dans la photo, de répétition de scènes et de dialogues, de la sempiternelle mantra bouddhique de la compassion « Om mani padme hum », on suit le parcours d’un Jinpa qui veut sauver l’âme du mouton décédé et de l’autre Jinpa qui est venu, lui, tuer un homme, venger son père, et qui se rend compte qu’il s’est trompé. Vengeance, pardon, rédemption, de grands sujets…

S’il avait été en compétition internationale, El Hombre que cuida / Le Gardien, première réalisation du scénariste dominicain Alejandro Andújar, aurait mérité les honneurs du palmarès. Mais, petit joyau d’une cinématographie méconnue, il s’est retrouvé dans la section « Nouveau territoire ». Il se construit autour des clivages sociaux et de l’absurdité qui en découle pour des pauvres employés de riches, avec de grandes responsabilités, mais aucun droit. Les inégalités sociales sont d’autant plus criantes que le paysage est tout simplement splendide. Les cinq principaux personnages sont étoffés, leurs circonstances évoquées sans effets ni fioritures, et un cadre social très hiérarchisé et aliénant se dessine.

Dans la section « Décryptage », qui projette des films traitant de questions sociétales, politiques ou culturelles, nous avons revu Scarecrow / L’Epouvantail (USA, 1973) de Jerry Schatzberg, Mandingo (USA, 1975) de Richard Fleischer, Rue Cases-Nègres (France, 1983) de la trop rare Euzhan Palcy et découvert le splendide Belle (UK, 2013) d’Amma Assante. Est-il besoin de rappeler, dans Scarecrow, l’improbable amitié entre Francis, incarné par un tout jeune Pacino, falot, meurtri par la vie, débordant de gentillesse, toujours prêt à calmer le jeu par le rire et Max (Gene Hackman), imposant et colérique, toujours prêt à cogner ? Deux vagabonds, deux marginaux en quête de ce qui pourrait être leur rédemption : une place dans la société qui les a oubliés.

Mandingo brosse le portrait de la société esclavagiste blanche dans les états du Sud au XIXème siècle, avec son lot de brutalités et d’exactions exercées sur le bétail humain que sont les esclaves noirs. Rue Cases-Nègres raconte le quotidien, dans les années 1930 en Martinique, d’un enfant noir intelligent et brillant élève. Sa grand-mère (incarnée par Darling Legitimus, grand-mère de l’acteur Pascal Legitimus) et ses maîtres l’encouragent aux études qui, sur le papier, lui sont accessibles. Mais dans les faits, la pauvreté renvoie le jeune Noir dans les cordes. Quant à Belle, réalisé par une Britannique d’origine ghanéenne, il expose le sort de Dido Belle, fille illégitime métisse d’un capitaine de la Royal Navy, que son père confie à sa famille aristocrate. Belle reçoit une excellente éducation, hérite d’une jolie fortune, mais un obstacle demeure : la couleur de sa peau. Elle joindra les forces avec un jeune avocat idéaliste pour lutter contre l’esclavage, sur lequel repose, malheureusement, l’économie de l’Empire. Un magnifique et émouvant film en costumes, porté par une brillante distribution (Gugu Mbatha-Raw, Tom Wilkinson, Emily Watson, Miranda Richardson).

La section des « films de minuit » a permis de découvrir The Witch, Part 1, The Subversion (2018) de Park Hoon-jung, 1er volet d’une trilogie. Dans ce thriller horrifique sud-coréen, une fillette s’échappe d’un laboratoire où elle a été l’objet de modifications génétiques visant à faire d’elle une combattante invincible et létale, comme d’autres enfants d’ailleurs. Elle est recueillie et cachée par un vieux couple sans enfant, oublie son passé, jusqu’au jour où ses pouvoirs télékinétiques se révèlent accidentellement au grand jour. Elle est alors prise en chasse par une demi-douzaine d’autres jeunes, ses semblables, et un combat à mort s’engage. Que nous réserve le prochain épisode ? Le final semble annoncer la gémellité (ou le clonage ?) de personnages décédés et toujours autant de scènes de castagne brillamment chorégraphiées …  Le trio vitaminé Thierry Jobin, Marc Maeder et Jean-Philippe Bernard semble décidé à offrir l’intégrale de la trilogie à son public.

Programmé autrefois au FIFF, The Raid / Serbuan Maut (2011) était un thriller indonésien de Gareth Evans dans lequel un corps de police d’élite attaquait un immeuble-tour devenu la forteresse d’un caïd de la drogue. Buybust (2018), du Philippin Erik Matti, reprend le même concept, mais à l’horizontale : c’est un bidonville de Manille qu’infiltre une escouade policière d’élite, composée de gros bras mais aussi de protagonistes féminines, dont l’une, Manigan, est une véritable machine de guerre. La descente de police tourne mal, Manigan suspectait à raison des traîtres dans les hauts rangs de la police. Dans un taudis labyrinthique et claustrophobe, sombre et glauque, sous une pluie battante, les policiers sont pris en tenailles par les habitants du bidonville et par l’armée d’hommes de main de Biggie Chen, le caïd local. Des hordes de marginaux traquent les policiers, pour venger leurs morts, se mettant ainsi du côté des dealers. La lutte pour la survie est âpre et sanglante.  Sulfatage, corps à corps, électrocution, objet contondant, tout est bon pour éliminer l’adversaire. Filmé en caméra portée, au son des crépitements des armes à feu, truffé de scènes de combat incompréhensibles, parce que souvent non filmées en continu, le film avance à l’aune des cadavres. Une vraie hécatombe, dans un plan vu d’avion. On en voit au moins 300, tandis qu’à la radio, on vante la politique antidrogue du gouvernement et on avance le chiffre de 13 victimes ! Un film typique de minuit au FIFF, projeté devant une salle pleine !

L’édition 2019 a confirmé la formule gagnante de 2018 : moins de films (105, en provenance d’une soixantaine de pays), des projections massivement fréquentées (plus de 40’000 entrées), un bilan financier positif. À relever que cinq réalisatrices figurent au palmarès du FIFF (détails ici : https://www.fiff.ch/fr/le-palmares-du-fiff-2019 ). Parité en bonne voie. La 34e édition se tiendra du 20 au 28 mars 2010.

Suzanne Déglon Scholer

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