2e Rencontres 7e art Lausanne – A la rencontre de Joel Coen, Jean-Jacques Annaud et Matt Dillon

A l’ECAL la semaine dernière, la rencontre entre Lionel Baier et Joel Coen, (sans son cadet Ethan, mais accompagné du chef-opérateur français Bruno Delbonnel qui a travaillé sur trois films des frères), s’est déroulée face à un public tellement nombreux qu’une retransmission dans une deuxième salle a dû être improvisée. L’excellente interprète d’origine iranienne Massoumeh Lahidji faisait le lien.

À l’inévitable question sur leurs sources d’inspiration : Joel répond qu’ils n’ont aucune peine à se mettre d’accord sur un sujet et adorent les citations, références et clins d’œil : par exemple, dans Hail Caesar, le ballet aquatique en hommage à Busby Berkeley (scène tournée dans la piscine de la MGM où Esther Williams et des centaines de naïades se sont produites). Lionel Baier se risque à un parallèle entre John Ford et les Coen, après un court extrait de Two Rode Together (1961, Les deux cavaliers, John Ford) : small talk entre James Stewart et Richard Widmark, passage calme qui est une sorte de respiration entre deux scènes d’action. Joel Coen remercie de la comparaison, tout en avouant que dans son jeune âge, il n’aimait ni John Ford, ni son acteur-fétiche John Wayne. C’est plus tard qu’il a découvert chez Wayne une grâce physique, une grâce de danseur, qu’ils aiment à trouver chez leurs interprètes. Les Coen ont une sorte de « famille » d’acteurs et de compositeurs. Ils choisissent avec un soin méticuleux les musiques (celles de Carter Burwell et T-Bone Burnett en particulier), mais il leur est arrivé de faire un film SANS musique (No Country for Old Men, 2008), un choix qui s’est imposé mais que Joel Coen n’explique pas à son auditoire. Les suggestions du chef-opérateur sont prises en considération et les Coen ont une prédilection pour les courtes focales (27 mm), ajoute Delbonnel.

Ce 18ème film des Coen, The Ballad of Buster Scruggs, est un film à sketches produit par Netflix, une sorte d’anthologie du western déclinant les mythes et clichés du genre, sur des musiques empruntées au patrimoine populaire. Les six histoires balancent entre l’élégiaque et le crépusculaire.

La première reprend le mythe du cowboy chantant (Tim Blake Nelson), redoutable gâchette, tout de blanc vêtu,  qui trouve son  challenger dans le « Kid », cavalier chantant tout de noir vêtu ! Dans la 2ème histoire, un pilleur de banque malchanceux (James Franco) échappe un certain temps aux attaques des Indiens et des Blancs, avant de sourire à une jolie fille depuis le gibet. Dans Meal Ticket, Liam Neeson incarne un montreur de monstre, en l’occurrence un manchot-cul-de-jatte (Harry Melling) qui récite de longs extraits de Shelley et du discours de Gettysburg face à un public toujours plus ténu. La haute littérature n’est pas « fun », les gens lui préfèrent une poule savante !

Dans le 4ème épisode (All Gold Canyon, d’après Jack London), un orpailleur chantant (Tom Waits) vient cribler de trous une nature idyllique et sauvage, invoquant « Mr Pocket » pour l’aider à trouver LE filon. Le 5ème chapitre, The Girl Who Got Rattled, raconte le tragique destin d’Alice, en route vers l’Oregon et vers un improbable mariage. Un vrai souffle de western passe dans cet épisode, le plus long des six. Quant au dernier sketch (The Mortal Remains), il se déroule dans une diligence où deux chasseurs de primes (Brendan Gleeson chantant l’agonie d’un homme atteint de syphilis et Jonjo O’Neill racontant son plaisir à voir ses victimes souffrir et mourir) font la conversation aux autres voyageurs, sans faire l’unanimité. Personne ne meurt dans ce conte noir, mais peut-être sont-ils déjà morts ? On ne voit pas tout de suite la cohérence dans ce film-patchwork. Et pourtant, elle y est. Il faudrait revoir The Ballad of Buster Scruggs pour mieux décortiquer cette démystification du patrimoine socio-culturel de l’Amérique.

Jean-Jacques Annaud (13 films – généralement excellents – en 42 ans de carrière)  a aussi eu le privilège de s’adresser au public de l’ECAL. Il épargne à Lionel Baier la peine de le présenter en évoquant une banderole  affichée à la FEMIS (Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son) où il était invité à parler aux élèves, probablement dans les années 1990 : « Annaud = Succès = Danger ! » Alors immédiatement hué par les étudiants, il s’est éclipsé tant bien que mal et n’a plus donné de masterclass jusqu’en 2018. Il lui semble qu’il n’est plus indispensable de rencontrer des échecs pour être approuvé, la consommation audiovisuelle a changé, le monde aussi. De nos jours, les films doivent avoir un succès immédiat, dans le monde entier, le premier jour. Ou alors une épée de Damoclès tombe et étouffe dans l’œuf les films sortis au mauvais moment…

Le cinéaste assure effectuer  un travail de préparation en amont long et minutieux : pour garder une vision scientifique et historique, Annaud dit acheter et lire quelque 300 livres par film, afin de s’instruire et de bien enraciner son film dans une réalité. Pas étonnant qu’il laisse souvent s’écouler deux à quatre ans entre deux réalisations !

Il avoue s’être fait une réputation de réalisateur « exigeant et chiant ». Dans L’Amant (1992), il voulait que les effets de la chaleur se voient à l’écran. Il a eu besoin d’un gros budget « humidité », faisant mouiller et chauffer les décors. Ses interprètes n’ont pas immédiatement apprécié ! Pour le même film, il voulait une scène d’amour torride sur le carrelage entre Jane March et Tony Leung. Elle fut tournée, mais l’image était floue. Pour une 2ème prise, il fallut attendre un mois, le temps que les ecchymoses de la comédienne disparaissent. La prise suivante était parfaitement nette. Mais dans le film, c’est la prise floue qu’on voit, plus sensuelle, en adéquation avec le sens de la scène. Quitte à fâcher la comédienne !

En règle générale, Annaud ne répète pas « à blanc », il filme directement les répétitions à 5 caméras et enchaîne, ce qui est parfois « flippant » pour ses acteurs. C’est rendu possible par le travail effectué en amont, la collaboration avec le compositeur, le choix des angles de prises de vue, les prévisions de découpage. Tout en étant conscient que le décor, les mouvements des personnages et de caméra peuvent être altérés par des circonstances imprévues et qu’il faut alors rapidement s’adapter, tourner les imprévus à son avantage, être parfaitement réactif et faire d’un inconvénient un avantage. Belle leçon d’attitude positive. Le réalisateur se fait une joie de rappeler que le travail un amont peut avoir un caractère peu banal : avec Anthony Burgess, pour La Guerre du Feu (1981), il s’est attelé à la création d’une langue de 300 mots environ. Encore une occasion d’enrichir sa bibliothèque de dictionnaires de toutes sortes. Et de nous imiter les essais de sonorités, gutturales de préférence, qu’ils ont pratiquées à haute voix avant de sélectionner la meilleure.

Faut-il lire un message dans ses films ? Oui, c’est sous-entendu dans des productions telles que La Guerre du Feu (1981), hommage à l’homme primitif, ou L’Ours (1988), Le Dernier Loup (2015), hymnes à la nature sauvage. Pour ce dernier, il a adoré tourner avec des Chinois en Chine : il y a trouvé un très bon climat sur le tournage ; beaucoup de techniciens avaient fait des mémoires sur un de ses films ; il était en outre secondé de sa scripte et épouse, Laurence Duval Annaud et de collaborateurs réguliers. Lionel Baier le lance sur The Name of the Rose (1986), où Annaud a mis tout son charme et son don de persuasion pour convaincre Umberto Eco qu’il était le réalisateur de la situation. Et que Sean Connery était le William de Baskerville idéal ! Tourné dans l’Abbaye cistercienne d’Eberbach (Allemagne) et dans des décors pharaoniques construits à Cinecitta, le film est un thriller médiéval, une enquête menée par un moine franciscain sur des morts barbares dans un monastère bénédictin. Formant un tandem à la Sherlock Holmes et Watson, Baskerville et le jeune novice Adso (Christian Slater) pratiquent une méthode cartésienne, rationnelle, basée sur l’observation. Ils suscitent peur et méfiance chez les moines superstitieux et frustrés, à la botte de l’Inquisition. Contre des représentants de l’Eglise qui ont oublié tout devoir de charité et se faisandent tout en défendant leurs privilèges, que peut un Baskerville ? Connery domine de son imposante silhouette cette charge puissante contre l’Eglise.

On ne dissimulera pas notre plaisir d’avoir  rencontré un autre invité de marque à Lausanne. Matt Dillon (né en 1964) a joué dans cinq films avant de percer grâce à Francis Ford Coppola dans Outsiders et Rumble Fish, tous deux sortis en 1983. C’est Drugstore Cowboy (1989) de Gus Van Sant qui a été montré à la soirée de clôture. Ce même jour, on a pu (re)voir Factotum (2005) de Bent Hamer avant de rencontrer Dillon en chair et en os. Son personnage principal, Hank Chinaski, est un alter ego de Charles Bukowski, écrivain américain d’origine allemande. Dillon incarne un être auto-destructeur, incapable de se plier à la moindre discipline, qui enchaîne les petits boulots et les liaisons, sans y prendre vraiment goût. Il n’est bon qu’au lit et affirme que les bons amants sont ceux qui n’ont rien d’autre à faire. Il se dit écrivain, gribouille constamment sur des feuilles, envoie ses essais à des éditeurs… et n’est jamais publié. Loser débraillé, bordélique, asocial et irrévérencieux, toujours en train de boire et fumer, il est « trash & destroy » en bon français ! Dillon a aimé ce rôle, parce qu’il avait lu tout Bukowski dont il aimait le non-respect des conventions.

Ado, Matt Dillon était mauvais élève, mais lecteur assidu. Il a trouvé néanmoins le temps de suivre quelques cours de Lee Strasberg à l’Actors Studio à la fin des années 1970. Très à l’aise dans les rôles de mauvais garçon, et certes flatté par l’appellation « new James Dean » que les Européens, plus que les Américains, lui ont collée, il s’est reconnu dans les histoires de Suzanne Eloise Hinton, auteure de The Outsiders (1967) et de Rumble Fish (1975), devenue une amie.

Mais il n’a pas joué que des rôles de petite frappe. Il s’est laissé tenter par la comédie, grâce à Garry Marshall qui l’a engagé pour The Flamingo Kid (1984) après avoir vu un téléfilm dans lequel Dillon s’essayait au registre comique : The Great American Fourth of July and Other Disasters (1982). Sa plus célèbre prestation comique est sans doute dans There Is Something about Mary (1998, des frères Farrelly). Il conclut la digression sur le comique dans sa carrière avec une citation « Shakespeare :  “Many a true word hath been spoken in jest” » (« Bien des vérités peuvent être exprimées en plaisantant »).

Dillon est passé en 2002 derrière la caméra pour City of Ghosts (2002). Il a pu diriger James Caan, Stellan Skarsgård et Gérard Depardieu !  Il est assez fier de ce film dont la distribution a été plutôt confidentielle. Il n’en dit pas plus, sinon qu’il a depuis lors beaucoup plus d’empathie pour les réalisateurs !  Il travaille en ce moment à un documentaire sur le musicien cubain Francisco Feove, un scat singer de 77 ans qu’il admire beaucoup.

Le comédien se sent surtout l’obligé de son impresario, Vic Ramos, qui l’avait encouragé à découvrir les films de répertoire (surtout européens) projetés en double programme dans une salle d’art et d’essai à New York. C’est peut-être là qu’il a pu découvrir Bruno Ganz dans Schwarz und Weiss wie Tage und Nächte (1978, Wolfgang Petersen). Il parle avec émotion du comédien magnifique et de l’homme généreux et plein d’empathie. Il est très fier d’avoir pu partager un tournage avec lui, et d’avoir été choisi par Lars von Trier pour jouer à ses côtés dans The House that Jack built.

Vers la 3e édition

Forts de l’expérience de l’an dernier, les organisateurs des Rencontres 7e art Lausanne avaient légèrement réduit la voilure: 4 jours au lieu de 5. De 7 affiches différente en 2018, offrant un compendium sur le cinéma par 7 des invités, on a passé à 3 affiches-images de films cultes. On avait d’emblée cette année l’impression de voir des salles beaucoup plus pleines : à juste titre ! Quelque 10’000 visiteurs, dont environ 6’000 dans les 41 projections proposées. Dimanche soir, à la cérémonie de clôture, un président Perez radieux nous a donné rendez-vous à l’année prochaine (du 4 au 8 mars 2020). Il est vrai que cette manifestation sans compétition, qui n’est pas sans rappeler le Festival Lumière de Lyon, a fait sortir de chez eux, outre les cinéphiles et cinéphages habituels, bien des curieux enclins à voir des titres connus sur grand écran ou à rencontrer des pointures de cinéma. Pari gagné : les rencontres ont rempli leur mission d’expérience collective chère à Vincent Perez.

Suzanne Déglon Scholer

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