2e Rencontres 7e art Lausanne – Au-delà des limites

Pour cette seconde édition, la manifestation proposait une trentaine de longs métrages (dont les deux tiers font partie des collections de la Cinémathèque suisse). Des œuvres qui ont marqué leur époque, osé, provoqué, souvent dépassé les limites, pratiqué la transgression tous azimuts, et en cela, ont été un miroir de la société. Ce mini-festival a a accentué son caractère rassembleur, entre le Beau-Rivage-Palace et le Capitole transformé pour la soirée d’ouverture en palais (presque cannois) avec tapis (bleu !) déroulé sur le trottoir de l’Avenue du Théâtre. Ça, c’est le bling bling. Les r7al, ce sont aussi 41 projections (6000 spectateurs) et les discussions dans les écoles (ECAL, EJMA, EHL, etc.), les cinémas Pathé et les salles de la Cinémathèque. S’y est ajouté cette année son « Espace des Rencontres » (Rue de Genève 19) dont la déco papier alu et les pâtisseries faites maison ont quelque chose d’alternatif fort sympathique. Les sponsors de la première heure ont rempilé (ils auraient signé pour trois ans).

La partie officielle de la soirée d’inauguration a duré quelque 70 minutes, avec diverses interventions, dont celle remarquable et remarquée d’Alain Berset (conseiller fédéral et président de la Confédération en 2018), qui pratique l’humour et l’autodérision avec talent. Le maître de cérémonie, Vincent Perez, sait susciter enthousiasme et fidélité : plusieurs de ses invités présents sont venus en témoigner ! Une jolie palette de personnalités entourait la gracieuse Golshifteh Farahani, lorsqu’elle a déclaré ouverte la deuxième édition (photo ci-dessus, de g. à d. : B. Delbonnel, A. Zviaguintsev, J.-J. Annaud, P. Auster, G. Farahani, J. Coen, J. Thomas, V. Perez). Plus de 800 personnes ont assisté à la projection de The Ballad of Buster Scruggs, le tout dernier opus des frères Coen, financé par Netflix (sur lequel nous reviendrons).

Vincent Perez s’est arraché pour quelques jours au plateau de L’Affaire Dreyfus que tourne Roman Polanski pour se muer en directeur ubiquitaire des r7al et donner l’occasion de (re)voir des classiques du grand écran qu’il n’est plus nécessaire de présenter, parmi lesquels Belle de Jour (Buñuel, 1967), Metropolis  (Fritz Lang, 1927), Apocalypse Now (Francis F. Coppola, 2001) et autre The Last Emperor (Bernardo Bertolucci, 1987), en version restaurée 3D.

Avant de foncer au Capitole pour régler les derniers détails de la soirée d’ouverture, Vincent Perez présentait au public de l’ECAL le légendaire producteur britannique Jeremy Thomas (au centre, ci-dessus). Né en 1949, adoubé Commandeur de l’ordre de l’Empire britannique en 2009, il a produit quelque 70 films entre 1976 et 2018, pour la fine fleur du cinéma dans le monde entier. Qui ne se souvient pas de Furyo 1983, The Last Emperor 1987, Little Buddha 1993, Young Adam 2003, plus récemment A Dangerous Method, 2011, ou encore The Man Who Killed Don Quichotte, que Jeremy Thomas a sauvé de la débâcle en 2018 ?

Interrogé par le cinéaste Lionel Biaer, Jeremy Thomas évoque son étonnant parcours de producteur indépendant : fils et neveu des cinéastes Ralph et Gerald Thomas, il ne pouvait que tomber dans le chaudron du 7e Art. Il a quitté tôt l’école, mais s’est formé au contact d’hôtes de ses parents (Dirk Bogarde, Katherine Hepburn, …) et en hantant les séances du NFT (National Film Theatre). Il a suivi sa vie durant ses coups de cœur, ses goûts, plutôt que son flair de producteur. L’homme dit avoir eu la chance de faire les films qu’il aimait, sans avoir à se forcer de faire les films que le public était supposé aimer. Ses premiers pas professionnels, il les fit en tant que monteur (pour Ken Loach, entre autres), activité qui permet un survol complet de la création d’un film : la meilleure place pour apprendre (comme l’avait dit son papa).

À la question de savoir s’il est « interventionniste » sur un plateau, il déclare prendre les décisions délicates en amont, se tenant en retrait durant le tournage tout en prodiguant son soutien. Il faut de la diplomatie, de la psychologie, l’important n’étant pas d’être aimé, mais de savoir gérer l’équipe, et aussi de se retrouver avec les bonnes composantes : comme ce fut le cas pour Merry Christmas Mr Lawrence (Furyo).

Oshima avait approché Jeremy Thomas avec un scénario de 250 pages, l’histoire de l’amour d’un homme pour un homme, « pas une histoire de gays », précise-t-il. Soit une histoire à l’opposé de celle de The Bridge on the River Kwai (1957). Si le film de Lean véhiculait le mépris des Japonais pour leurs prisonniers anglais qui s’accrochent à la vie au lieu de se suicider, le film d’Oshima montrait la détermination des Anglais à survivre pour revenir tuer leurs bourreaux ! David Bowie, grand admirateur d’Oshima, a adoré l’idée de faire le film sur une île du Pacifique avec Jeremy Thomas. C’était encore l’époque du « tope-là », des accords qui se concluaient sur une négociation orale, en personne !

Thomas se reconnaît d’une autre génération avec une autre idéologie. Il se compare à une feuille qui flotte sur une rivière, et ne coule pas. Maintenant, on juge sur scénario, tout a changé. Surtout dans la façon de consommer l’image, ce n’est plus une expérience de groupe (comme la définit aussi Vincent Perez), mais une approche solitaire, sur son portable, son ordinateur… Cependant, bien loin d’être un anarchiste, il s’adapte, suivant la maxime de Malcolm Mc Laren : « Mutate or Die » ! Il compose avec celles et ceux qu’il connaît dans ce grand club des pros du cinéma, où l’on finit par savoir qui aime les mêmes choses que soi.

C’est dans cet esprit qu’il a produit High Rise (2015), une dystopie sociale très dérangeante de JG. Ballard portée à l’écran par Ben Wheatley, un poulain du réalisateur anglais Nicolas Roeg, et ce avec une pléïade de stars. Il mentionne en outre que son fils est un agent, atout non négligeable. Une dernière question touche aux nouveaux supports d’images (YouTube, iPhone, Vimeo, etc.). Etonnamment, Jeremy Thomas y voit une pépinière possible de talents qui resteraient inconnus si la tyrannie du matériel coûteux persistait. Il a un peu l’impression d’avoir eu cette chance, conjonction positive de circonstances, avec The Last Emperor, dont l’idée est venue à la bonne époque et pour lequel la Chine lui a donné 25 millions de dollars. De nos jours, aucun indépendant ne pourrait se lancer dans une aventure de cette envergure.

« Il ne faut jamais retourner là où on a été heureux »

Pour la venue d’Andreï Zviaguintsev (1964), les r7al montraient Elena (2012) et Leviathan (2014), tableaux sans concession de la réalité sociale et politique de la Russie, malade de l’argent et du pouvoir, où la religion, asservie au pouvoir, revient en force. Encensé en Occident, Zviaguintsev  (1964) l’est un peu moins en Russie, au service de laquelle il refuse de mettre son art. Dans son pays, Zviaguintsev est fréquemment attaqué dans les médias comme christo- et russophobe. Une constante dans les cinq films qu’il a réalisés jusqu’ici, cinq chefs-d’œuvre : il dresse le portrait d’un  Etat russe dont le désengagement social et le retour à un système ultra-autoritaire et arbitraire sont flagrants. Il dresse un bilan de la désintégration de toute morale au profit de la quête d’un bonheur matériel immédiat.

Secondé par le formidable Joël Chapron, interprète et spécialiste du cinéma russe, il répondait vendredi aux questions de Lionel Baier et des élèves de l’ECAL. Interrogé sur les cinéastes qui l’ont marqué, il cite Bresson, les frères Dardenne, Rohmer, Antonioni, Bergman. Il a « fait ses écoles de cinéma » en Europe, et nourri ainsi un penchant pour les plans statiques, pour une façon de filmer qui suggère ce que pensent les personnages : techniques assez éloignées du cinéma théâtral. Il ose même lancer : « Le mouvement, c’est Marvel ! ».

Interpellé sur le parallèle qui est toujours tiré entre Tarkovski et lui, Zvinguiatsev répond que l’exercice est absolument vain. Il a établi une liste de 125 films qui ont compté dans sa vie, moins de cinéastes que de films, bien entendu. Il cherche toujours et encore sa propre voie, en essayant d’être à leur hauteur, sans imiter ces films qu’il a ingérés. En cela, il se conforme au proverbe russe : « Il ne faut jamais retourner là où on a été heureux ». Il veut que ses films respirent et relèvent de « sa voix pure ». Comme il ne revoit pas ses films après coup, il est incapable de voir une évolution. Par contre, une constante : il fait intervenir des enfants dans quasi chaque film. Il explique que le casting d’enfants est très long et requiert patience, rigueur, psychologie et souvent recours à des subterfuges pour stimuler des émotions ou des réactions.

Tout le travail en amont du film est essentiel et très long. Souvent plus d’un an pour finaliser l’écriture, les repérages, le choix des interprètes, sans parler du financement. Si ses manipulations sont couronnées de succès, une prise suffit, il en fait tout au plus vingt-cinq. Il dit ne pas connaître vraiment son public, mais sait qu’il existe. Il tourne les films qu’il aime et essaie d’être fidèle à lui-même, à son cinéma qui est un cinéma d’auteur. Il s’adresse à un public doté d’une certaine culture, et dans presque chacun de ses films, détourne une imagerie religieuse, la spoliant de son sens spirituel : il cite Leviathan, 2014 (le festin de deux représentants du pouvoir, le maire et l’évêque, qui discutent business, encadrés par des icônes, rappelle La Cène), Le Retour, 2003, (le père gisant dans une barque, référence au tableau d’Andrea Mantegna « Lamentations sur le Christ mort ») ou encore Elena, 2012 (l’héroïne, telle qu’on la voit sur l’affiche, est une inquiétante anti-Madone à l’enfant, qui pousse l’amour « au-delà des limites »). Certes, ces références sont un « plus » pour un public cultivé. Mais ne pas les déceler ne nuit en rien à la compréhension du film. C’est ce que conclut Zviaguintsev, disert et aimable. Il pourrait continuer pendant des heures à entretenir la vaste audience suspendue aux lèvres de son interprète ! Mais il est temps de présenter Elena au public du Capitole.

Elena, une solide gaillarde, a été, voilà dix ans, l’infirmière du riche Vladimir, hospitalisé pour un infarctus. Elle est sa femme depuis deux ans. Ils forment un couple qui n’a rien à se dire et occupent un vaste appartement ordré, sobrement meublé, des meubles solides, mais quelconques. Dans de longs plans-séquences, sur une musique de Philip Glass, compositeur attitré de Zviaguintsev, on découvre le cadre froid, statique dans lequel Elena a pu se hisser. Le fils d’Elena, chômeur, vit avec femme et enfants dans un logement étriqué d’un H.L.M. sis à côté d’une centrale nucléaire, à l’orée de Moscou. Il compte sur l’argent du beau-père pour s’en sortir. Mais Vladimir refuse d’aider un parasite et le renvoie à ses responsabilités. Un second infarctus va changer les choses. Tranquillement, Elena utilise ses talents d’infirmière pour mettre un terme fatal à la convalescence de son ladre d’époux. On comprend très vite qu’elle ne s’est jamais intégrée au milieu bourgeois. Au refus de son époux de venir à l’aide de son fils : elle accuse de ne pas comprendre et l’assimile à la classe possédante ennemie en citant la Bible : « Les premiers seront les derniers » (phrase qui résonne évidemment comme une menace, ce que le mari ne comprend pas). Et doucement, sans cris et sans heurts, le film va s’acheminer vers l’élimination du riche au profit des inutiles qui, à l’instar d’une gangrène, vont envahir l’appartement cossu du défunt et en effacer la mémoire. Ici, les gueux prennent le pouvoir. Dans les quatre autres films de Zviaguintsev, ce sont des membres de la classe moyenne travailleuse qui sont broyés par le système.

Suzanne Déglon Scholer

Publicités
Cet article a été publié dans Général. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s