Claps de fin à la Berlinale

Le festival de Berlin s’est achevé samedi 16 février : les attributions des récompenses par le jury présidé par Juliette Binoche n’étaient pas tout à fait à notre goût, mais cela n’est jamais le cas. Grâce à Dieu de François Ozon, notre favori, a obtenu l’Ours d’argent (Grand Prix du Jury). La fresque historique chinoise Di jiu tian chang est récompensée grâce à Yong Mei (Ours d’argent pour la meilleure actrice) et Wang Jingchun (Ours d’argent pour le meilleur acteur). Pour ces prix d’interprétation, le jury a manqué de jugeote ou d’audace… C’est à Jonas Dassler (le tueur de Der Goldene Handschuh) et aux interprètes de ses victimes (Margarete Tiesel, Martina Eitner-Acheampong, Barbara Krabbe et Tilla Kratochwil) qu’aurait dû être attribué l’Ours d’argent d’interprétation, dans leurs rôles autrement plus exigeants ! L’Ours d’argent pour le meilleur scénario va à La Paranza dei bambini (Maurizio Braucci, Claudio Giovannesi et Robert Saviano), dont nous avons déjà parlé dans un précédent billet. Pour un aperçu complet et précis des récompenses attribuées lors de cette 69e édition, prière de vous rendre sur cette page.

Synonymes, Nadav Lapid, France, Israël, Allemagne, 2h03 (Compétition) – Ours d’Or 2019 – Prix Fipresci 2019 **

Yoav (Tom Mercier), un ex de Tsahal, veut devenir Français en France, et espère que son exil le sauvera de la folie de son pays. Comme le disait un ami : « Il en faut, du courage, pour décider de quitter son pays natal pour toujours et de décider que sa patrie d’adoption serait celle de Descartes, Molière et Houellebecq… ». C’est avec ces idées en tête que nous sommes allés assister à la projection en première mondiale, nous souvenant que Nadav Lapid avait emporté le prix spécial du Jury du Festival de Locarno 2011 avec Le Policier, film qui opposait les méthodes musclées des policiers israéliens et celles non moins brutales des militants d’extrême-gauche, y dénonçant l’inadéquation de la violence.

Le héros s’installe dans un vaste appartement vide. S’y douche, s’y promène en tenue d’Adam (bien musclé, bien membré) et s’endort à même le sol. Au milieu de la nuit, un bruit le réveille : on lui a volé ses affaires. Nu comme un ver, il se lance à la poursuite du cambrioleur et se retrouve enfermé dehors. Il trouve aide et assistance chez un couple de bobos de l’immeuble qui lui offre gîte, vêtements, nourriture et argent. Charlotte (Louise Chevillotte) est musicienne et le trouve à son goût. Emile (Quentin Dolmaire), écrivain en panne d’inspiration et fils à papa, est aussi sous le charme. Yoav, relogé dans un local miteux où il se prépare chaque jour le même repas, (des pâtes à la tomate pour 1,28 euros), prépare son examen de naturalisation. Les questions à l’animatrice et les réponses de celle-ci ne manquent pas de sel : un vrai catéchisme de la France, mère patrie des Droits de l’homme et de la femme ! Quand vient le moment d’apprendre La Marseillaise, Yoav  tonitrue les vers bien sanglants de Rouget de Lisle.

Par ailleurs, pour se faire des sous, il travaille brièvement comme vigile à l’ambassade israélienne, pose pour un vidéaste qui lui demande de se dévêtir, se toucher et débiter une litanie d’obscénités en hébreu ! Il raconte sa vie de soldat à Emile, a une liaison avec Charlotte et hante les rues de Paris en psalmodiant des chaînes de synonymes. Absurde est le mot qui vient à l’esprit pour qualifier ce film. Absurde, burlesque, mais néanmoins critique. Face à la recrudescence des actes antisémites en France, les Juifs sont de plus en plus enclins à rejoindre Israël. Yoav est donc aux antipodes des Juifs français. Par ce jeu des paradoxes, Lapid épingle la France des Droits de l’Homme pour la confronter à la réalité française. «Je crois que d’une certaine manière, le film parle d’être israélien dans un moment où on ne peut pas l’être», a expliqué le réalisateur. Est-ce pour cela que le jury de la Fipresci (Fédération internationale de la presse cinématographique) lui a aussi décerné son prix ? Une chose est patente : le film, avec ses apocopes, coquecigrues, paronomases et autres apories, va donner du fil à retordre au spectateur lambda qui cherchera à comprendre.

 

Idol, Lee Su-Jin (Corée du Sud) 2h20 (section Panorama). **

Le politicien Koo Myung-hui, candidat à un haut poste gouvernemental, surprend sa femme dans le garage en train de laver une de leurs voitures à grande eau. Contre le flanc du véhicule, le corps d’un inconnu couvert de sang, enveloppé dans du plastique. Le fils de Koo l’a renversé, il l’a mis dans le coffre et est rentré. Koo, en bon citoyen et homme de morale, convainc son fils de se rendre aux autorités. Le cadavre est retrouvé deux jours plus tard, dans le caniveau, près du lieu de l’accident (supposé) : il s’agit de Bu-nam, un jeune homme psychiquement handicapé. Idol développe deux quêtes en parallèle : celle du père de la victime, effondré, qui veut connaître la vérité et retrouver l’émigrée chinoise clandestine Ryeon-hwa, dont on apprend qu’elle ne quittait jamais Bu-nam d’une semelle parce qu’il lui avait promis le mariage. Et celle de Koo, qui recherche aussi la mystérieuse fiancée, mais pour essayer de la faire taire, quitte à souiller ses mains (et ses roues) de sang. On est donc plongé dans un thriller politique glauque jalonné d’éléments noirs, tellement jalonné d’ailleurs qu’il en devient très confus, surtout pour le spectateur qui doit se contenter de sous-titres approximatifs ! Peu à peu, nous découvrons la vraie nature de Koo sous son masque d’humanité : un ambitieux dépourvu de scrupules. Instillant dans tous ses personnages un côté sombre et immoral, Idol aborde le problème de l’immigration clandestine, de la lutte des classes, de la corruption politique, et probablement d’autres sujets qui furent « lost in translation » …

 

Le nom Casey Affleck attire, et on avait salué sa prestation dans Manchester by the Sea (Kenneth Lonergan, 2016), The Killer Inside Me (Michael Winterbottom, 2010), ou encore dans  The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (Andrew Dominik, 2007).

Affleck présentait dans la section Panorama Light of my Life (*), un film post-apocalyptique dans lequel les femmes, décimées par une épidémie qui ne touche que le sexe faible, ont disparu. Les rares survivantes sont pourchassées par des mâles sans doute en rut. Casey Affleck, père aimant et protecteur, sa fille (11 ans) déguisée en garçon qui a survécu par miracle, déambulent dans la forêt et s’installent ici et là dans des maisons abandonnées. Affleck ne convainc guère avec sa voix geignarde, sa mollesse et ses tirades interminables. Ce road movie, fuite sans fin dans un monde hostile et brutal, n’a ni l’intensité ni l’émotion de The Road (John Hillcoat, 2009), The Book of Eli (Albert and Allen Hughes, 2010), Maggie (Henry Hobson, 2015) ou autre A Quiet Place (John Krasinski, 2018). Il pourrait se jouer dans les bois du Jorat…  Casey Affleck n’a pas fait preuve d’une grande originalité dans cette réalisation. Pour ne rien arranger, il est constamment devant la caméra, alors qu’il n’a ni le talent ni le physique de son frère Ben.

Dans un registre très différent, nous avons découvert, quelques mois après les Américains, les images filmées en janvier 1972 par Sydney Pollack : un concert de la diva du blues, Aretha Franklin, alors qu’elle avait 29 ans.

Amazing Grace, Alan Elliott, documentaire créé à partir de matériel original de Warner Bros de 1972, Etats-Unis, (Compétition H.C.) **

Invisible depuis la sortie en 1972 de l’album Amazing Graceen raison d’un contentieux juridique, le documentaire mythique tourné par Sydney Pollack est enfin sorti des caves de la Warner.  Enregistré sous la houlette du Révérend James Cleveland et de son « Southern California Gospel Choir », dans la modeste église « New Temple Missionary Baptist Church » de Los Angeles, l’album se vendit à plus de deux millions d’exemplaires.  Mais on a dû attendre presque 50 ans pour voir le film annoncé sur la jaquette.

Faute de claps (de début et fin), le son n’était pas toujours synchro avec l’image, et Pollack s’est arraché les cheveux avant d’abandonner le montage. C’est à l’acharnement, à la passion et au savoir-faire du producteur de musique Alan Elliott que le concert a pu être presque totalement reconstitué, en 2010. Pourtant, Aretha Franklin se lance dans une bataille juridique en 2011 pour interdire le montage final de 90 minutes. Le film retourne aux oubliettes. La chanteuse décède en août 2018, et c’est sa famille qui en autorise finalement la diffusion.

La star de la soul music, après d’énormes succès, avait décidé de renouer avec le gospel. Le concert fut enregistré sur deux jours. Entourée d’un public essentiellement noir – coiffures afro ou perruque noires – du chœur vêtu en noir avec gilet argenté, qui fait son entrée en chantant et dansant, et de ses musiciens, Aretha Franklin apparaît en longue robe blanche  à paillettes. Le film est un montage des répétitions et des performances en public. C’est avec « Amazing Grace » (modulé de façon absolument innovante pendant 11 minutes) qu’elle réussit à interpréter tout un gospel seule !  Pour qui ne pratique pas les cultes des congrégations noires, cette foule en transe, cette ferveur hystérique, ces répons entre chanteuse, public et chœur, et ces crises convulsives sont dérangeants. Ils couvrent la prestation de Miss Franklin. Les fréquentes interférences du révérend dans les interprétations de Miss Franklin et son attitude de bon berger paternaliste m’ont paru déplacées. On se perd en conjectures sur les raisons qui ont poussé Aretha à interdire le film : peut-être est-ce à cause de ça ?  Lors de la deuxième soirée, il y avait nettement plus de Blancs dans la salle et, parmi eux, Mick Jagger, Keith Richards et même John Lennon. Pour tous ceux qui adorent le gospel, ce film est incontournable. Pour ma part, je préfère la Aretha de « Think » dans les Blues Brothers (John Landis, 1980).

Mentionnons deux documentaires que nous n’avons pu intégrer dans notre programme berlinois. Les échos sur place étaient bons, et il y a de fortes chances que le premier soit diffusé sur l’une de nos chaînes nationales et l’autre en salle. Dans le docu-fiction Brechttourné à Prague par l’Allemand Heinrich Breloer, Burghart Klaußner campe Bertolt Brecht, écrivain et dramaturge allemand (1898-1956), après son retour d’exil. On y suit le parcours d’un homme passionnément engagé politiquement et profondément meurtri. Mais lit-on encore Brecht dans nos gymnases ?

Quant au documentaire Varda par Agnès,  il a rencontré un succès certain à la séance de presse et à la conférence qui a suivi. Agnès Varda, avec son éternelle coupe au bol racines blanches, bout des mèches bordeaux, mêle réflexions et anecdotes aux photographies en noir et blanc et en couleur, et commente abondamment sa carrière. Elle raconte feu Jacques Demy et parle de leur fils comédien Mathieu Demy, des gens de la profession avec lesquels elle a travaillé, de cinécriture, des nouvelles technologies, de son insatiable curiosité de tout. Un film que les Helvètes pourraient voir au Capitole à Lausanne, si la Cinémathèque l’achète.

Nous achevons ce compte-rendu berlinois avec un adieu ému à l’immense acteur suisse-alémanique Bruno Ganz, qui nous a quittés samedi 16 février 2019, à l’âge de 77 ans. L’an dernier encore, il nous avait encore une fois épatés dans Fortuna de Germinal Roaux.

Suzanne Déglon Scholer

 

PS : Bonne nouvelle pour François Ozon et Grâce à Dieu : le film a été autorisé à sortir comme prévu mercredi 20 février 2019, la demande de report des avocats du Père Preynat ayant été refusée.

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