Berlinale (3) : le prix amer de la réussite

Les films de la Berlinale continuent de passer en revue les maux sociétaux : machiavélisme politique, exactions de la dictature, trafic d’enfants, répression de l’homosexualité, criminalité juvénile, rébellion des jeunes, et aussi leur radicalisation, contrôle des naissances… Le festival tire à sa fin. C’est toujours Grâce à Dieu de François Ozon qui a notre préférence, suivi de Di Jiu Tian Chang, et … Der Goldene Handschuh. La presse cinématographique couvre désormais Dieter Kosslick de louanges et de remerciements. Belle sortie en fanfare, finalement !

Vice, Adam McKay, Etats-Unis, (Compétition, H.C.) ****

Fin connaisseur des arcanes de la politique américaine, Dick Cheney (Christian Bale) a fait carrière en politique et dans toutes sortes d’affaires plus ou moins légitimes. Derrière tout homme puissant, il y a une femme et la sienne, Lynne (Amy Adams), féroce éminence grise,  l’a poussé et mené là où il est arrivé. Il a réussi, sans faire de bruit, à se hisser au poste de vice-président aux côtés de George W. Bush (deux éléphants, ça trompe, ça trompe …). Devenu en 2001 le 2ème homme le plus puissant des Etats-Unis, ce bulldozer pragmatique et ambitieux, manipulant ses collègues comme des pions, a largement contribué à imposer un nouvel ordre mondial (il est le mauvais génie derrière la guerre en Irak, la pratique de la torture, l’ouverture de Guantanamo en 2001, etc.) dont on sent encore les (néfastes) conséquences aujourd’hui… Cheney a survécu à cinq crises cardiaques, colosse increvable (comme un autre Républicain plus près de nous). L’acteur Christian Bale a dû se goinfrer pour atteindre la forte corpulence du politicien. Méconnaissable, ce comédien fait caméléon devient sous nos yeux (il campe Cheney de 17 à 75 ans) le poids lourd de la politique au timbre de voix mécanique et à la démarche raide et pesante qui s’imposa à la Maison Blanche durant les deux mandats de George W. Bush. Avec des images du 11 septembre, et les décisions prises au nom de la « guerre au terrorisme », le film nous fait revivre dans une reconstitution soignée les deux premières décennies du XXIe siècle. Vice est porté par une palette d’excellents comédiens grâce auxquels on est plus que tenté d’adhérer à la vérité selon Adam McKay. Vice est truffé d’inserts qui illustrent et explicitent la succession des événements, présentés et commentés en voice-over par un personnage qui ne nous sera révélé qu’à la fin. Ces intermèdes sont souvent pleins d’humour, comme par exemple ce faux « générique de fin » à mi-film, ou les dernières scènes, après le vrai générique de fin.

 

Marighella, Wagner Moura, Brésil, 2h35 (Compétition H.C.)  **

Carlos Marighella (1911-1969) est un écrivain et poète marxiste brésilien, qui s’engagea activement dans l’opposition à la dictature militaire mise en place après le coup d’état du 31 mars 1964. Le film est basé sur le livre “Carlos Marighella – O Guerrilheiro que incendiou o munde » (Le Guerrier qui mit le feu au Monde) de Mario Magalhães. Cette première réalisation de Wagner Moura documente avec un réalisme brutal les cinq dernières années de la vie de Marighella. Soudanais d’origine, Marighella mena hardiment des actions révolutionnaires contre un gouvernement qui avait peu à peu mis en place « plusieurs actes institutionnels aboutissant … à la suspension de la Constitution de 1946, la dissolution du Congrès, la suppression des libertés individuelles et l’instauration d’un code de procédure pénale militaire qui autorise l’armée et la police à arrêter, puis à emprisonner, hors de tout contrôle judiciaire, tout « suspect »3. Le régime militaire dura … jusqu’en 1985 » (source Wikipedia). Aucune scènes de torture, tabassage, canardage ne nous sont épargnées, et le courage des guerrilleros urbains est impressionnant, face à un régime et des hommes de main sanguinaires. Moura présente son héros martyr comme une sorte de figure christique, préparant le terrain avec les explications d’un prêtre (également révolutionnaire) sur la race noire de Christ (le Christ blanc étant une invention des colons). Marighella se sent investi d’une mission et lutte avec témérité et sans peur. Jusqu’au jour où les pertes dans ses rangs ébranlent sa détermination, l’étau se referme, et il adjure ses compagnons de se mettre en sécurité. Mais lui ne se sauve pas, malgré la peur qui s’empare de lui. Il tombe, sciemment semble-t-il, dans une embuscade tendue par les forces de l’ordre, et meurt sous leurs balles. Une page d’histoire qui nous fait connaître les exactions du régime du maréchal Castelo Branco et le martyre des premiers groupes d’opposants : un film donc nécessaire, pour nous, et pour tous les Brésiliens qui, semble-t-il, ignorent tout de cette dictature, que le président actuel Bolsonaro ne juge sans doute pas si terrible.

 

 

Kiz Kardeşler / A Tale of Three Sisters,  Emin Alper, Turquie, Allemagne, Pays-Bas, Grèce, 1h48 (Compétition) **

On change complètement d’environnement avec l’histoire de ces trois sœurs qui se déroule dans un petit village de montagne très pauvre en Anatolie centrale, dans les années 1980. Reyhan, Nurhan, deux soeurs, ont été confiées à tour de rôle à une famille nantie de la ville pour y servir de bonne d’enfants, et éventuellement acquérir des bases d’éducation. Comme elles n’ont pas satisfait aux exigences de leurs « parents » adoptifs (la première s’est retrouvée enceinte, la seconde a battu un des enfants), elles ont été renvoyées dans leur patelin. Privées de leur rêve d’une vie meilleure, elles semblent vouées à une vie de soumission dans ce village perdu dans la montagne. Et ce quotidien sans futur, c’est aussi celui des jeunes hommes. Le berger pas très futé et analphabète qu’à dû épouser Reyhan rêve aussi de partir à la ville, d’y servir le puissant docteur Necati qui semble posséder le village. La plus jeune des trois soeurs, Havva, pourrait être engagée par la famille du praticien et elle met tous ses espoirs dans cette possibilité, malgré les expériences négatives de ses deux aînées. Contraints au respect et à l’obéissance aux vieux restés au village (qui boivent, palabrent et fument), les jeunes ne peuvent que rêver de cette ville où tout serait différent. Est-ce cet enfermement qui a fait perdre la raison à une villageoise que l’on voit, par tous les temps, se déplacer par multiples culbutes sur les pentes … Le montage de Kiz Kardeşler manque un peu de rigueur, mais sa photo est superbe et sa thématique interpelle. Les jeunes générations ne veulent plus attendre, ils veulent que la société change, et leur combat pour faire bouger les choses est souvent sans espoir, comme ici. Le héros de Gully Boy (Zoya Akhtar) était plus chanceux, peut-être parce que la ville permet au regroupement des forces. Les protagonistes de La Paranza dei Bambini  (ci-après) veulent aussi une vie meilleure, ils veulent tout et vite, et ce par des voies que la loi réprouve.

La Paranza dei Bambini / Piranhas, Claudio Giovannesi, Italie, 1h50 (Compétition) ***

Dans une première scène, deux bandes d’enfants délinquants se battent pour un sapin de Noël érigé au sein d’une galerie marchande de Naples. Ils semblent avoir entre 14 et 18 ans, ne sont pas ou plus scolarisés, et vivent dans un monde où les héros sont les parrains de la camorra ou les super-héros ! Sur un tempo brutal et haletant, le film suit l’ascension de Nicola et de ses 7 comparses, dans le quartier de Forcella.  Le film est inspiré du roman éponyme de Roberto Saviano. C’est, toutes proportions gardées, The Godfather chez les teenagers. Une bande de jeunes voyous zone dans les rues napolitaines, sans le sou, pleins d’envies et de frustrations. Nicola propose à un vieux mafieux assigné à résidence de liquider ses rivaux, s’il fournit les armes à sa paranza (bande). Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils font le ménage, s’attirent les très bonnes grâces du capo, qui leur permet de servir (en smoking) à la fête de mariage de sa fille. Mais Nicola en veut plus : le pouvoir, l’argent et tous les luxes que celui-ci procure. La bande se croit invincible et ne craint qu’une chose, vivre médiocrement. Dans la dernière séquence du film, la paranza, à scooter, guidée par Nicola, part au combat : Christian, le cadet de Nicola qui avait trouvé la cachette d’armes de son frère, et s’amusait avec des copains à tirer contre des murs, vient de tomber sous les balles d’une bande rivale.

 

Une autre façon de refuser l’héritage de nos aînés, c’est celle adoptée par les jeunes qui décident de couper totalement avec leurs racines culturelles et religieuses et d’aller se battre pour Allah. C’est le sujet du dernier Téchiné.

L’adieu à la nuit, André Téchiné, France, Allemagne, (Compétition H.C.) ****

Pour leur 8ème collaboration, André Téchiné et Catherine Deneuve se plongent dans la question épineuse de la radicalisation des jeunes. Muriel (Deneuve), propriétaire d’un manège et d’une vaste propriété horticole, reçoit la visite de son petit-fils Alex (le jeune comédien suisse Kacey Mottet Klein) qui vient prendre congé avant de s’établir au Canada avec son amie musulmane. Très vite, la grand-mère aimante découvre qu’Alex va en fait rejoindre les rangs de Daesh. Elle tente, en vain bien entendu, de le retenir. La détermination du jeune homme, encouragé par un recruteur et par sa future femme, est inébranlable. Il a découvert la foi, la prière, la valeur de la vie après la mort, celle de la pureté avant le mariage, il renie complètement sa famille et les valeurs dans lesquelles il a grandi. On le voit arracher tout ce qui permet d’identifier la tombe de sa mère et jeter ce qu’il y a pris à la mer. Pour financer son départ, il vole sa grand-mère : rien ne peut l’arrêter. Kacey Mottet Klein est parfait dans ce personnage de mercenaire islamique sombre, renfermé et endurci. Et Catherine Deneuve convainc en grand-mère tolérante, libérale et rongée d’inquiétude. Un scénario très réussi, tout comme la prestation des acteurs et la mise en scène d’André Téchiné. Dommage que L’Adieu à la Nuit soit hors concours, il mériterait son Ours d’Argent !

 

Elisa y Marcela, Isabel Coixet, Espagne, 1h53 (Compétition)  ***

C’est un combat différent que présente Isabel Coixet, dans son très beau film en noir et blanc, financé par Netflix (entre autres). Le film s’inspire du livre éponyme de Narciso de Gabriel paru en 2008. Il raconte comment deux jeunes lesbiennes (Elisa Sanchez Lorigan et Marcela Gracia Ibeas) se firent passer pour homme et femme et réussirent à faire célébrer leur mariage en Espagne par un prêtre en 1901. Elisa avait pris l’identité d’un cousin éloigné disparu en mer, Mario Sanchez, et adopté un port viril pour camper un époux crédible. Le film commence par l’épilogue, en 1925 en Argentine, dans un bled perdu de la pampa : c’est là que ce couple maudit aurait trouvé refuge. Il faut remonter à 1898 pour que Marcela et Elisa se rencontrent, dans une institution religieuse où sont formées les enseignantes. Les manifestations de leur attirance mutuelle en sont aux prémices, mais attirent néanmoins l’attention : le film explore diverses étapes de leur histoire, et clôt chaque chapitre par une fermeture à l’iris qui souligne la scrutation générale. Qu’elles folâtrent dans la rivière ou soient prises par une averse, leurs formes se devinent sous leurs vêtements trempés. Coixet ajoute même un poulpe dans leurs premières étreintes (cet animal, doté de ventouses, aurait deux ou trois cœurs : tout un symbole !). Contraintes de se séparer, elles achèvent leur éducation séparément. Sans jamais perdre le contact : elles s’écrivent des lettres tendres (qu’elles lisent face à la caméra). Lorsqu’elles sont nommées dans deux écoles distantes de quelques kilomètres, elles décident de partager un logement, espérant être libres de s’aimer discrètement. Mais tout autour, hommes et femmes leur jettent l’opprobre, et Elisa est même agressée. Elle disparaît quelques mois et revient en 1901, dans la peau de Mario Sanchez. Mais ce mariage ne convainc personne. Elles prennent la fuite, se réfugient au Portugal et sont arrêtées et incarcérées à Porto. Etonnamment, leur histoire qui fait les choux gras de la presse, provoque un immense élan de solidarité féminine, et incite les autorités portugaises à refuser la demande d’extradition de l’Espagne (où tout tribunal pourrait requérir 10 à 20 ans de prison). Les dons venus de toutes parts leur permettent de quitter le pays. Leur mariage ne fut jamais annulé. Elles avaient juste tout un siècle d’avance ! C’est à elles que le mariage homosexuel doit d’avoir été autorisé en Espagne depuis 2005.

 

Šavovi / Stitches,  Miroslav Terzic, Serbie, Slovénie, Croatie, Bosnie et Herzégovine 2019, 1h37 (Panorama)  **

Basé sur un scandale qui a éclaté en Serbie il y a quelques années, où actuellement près de 500 familles recherchent des enfants disparus, le film aborde le thème du trafic d’enfants : durant plusieurs décennies, au sein même d’hôpitaux, un important réseau clandestin (obstétriciens, infirmiers, employés administratifs, employés de la morgue, fonctionnaires gouvernementaux, etc.) de trafic d’enfants aurait sévi.  Ana, la quarantaine, vit avec mari et fille à Belgrade, de nos jours. Lorsqu’Ana dépose un cake sur la table, son mari secoue la tête, et sa fille la fusille du regard : Ana fête depuis 18 ans la naissance de son fils mort-né, selon la version officielle. Depuis, elle poursuit une quête obsessionnelle et solitaire,  pour savoir la vérité, et avoir une tombe sur laquelle aller pleurer. L’obstétricienne responsable lui a même dit que l’enfant avait été jeté avec les déchets médicaux. Ana souffre, ne communique pas avec sa famille qu’elle s’est aliénée, sa fille lui en veut de ne penser qu’à ce frère inexistant, son mari voudrait tourner la page, tout le monde veut la faire taire. Et pourtant, elle partage cette traumatique expérience avec d’autres femmes serbes et croit fermement qu’on lui a volé son nouveau-né pour le vendre illégalement à des parents adoptifs. Le concours inopiné d’une jeune employée des archives a donné à Ana une raison de ne pas renoncer, ainsi que le sermon d’un nouveau chef de police qui lui dit qu’elle a donné son enfant en adoption et qu’il est trop tard pour changer d’avis. Elle retrouve un semblant de crédibilité auprès de sa famille, et aperçoit un adolescent qui pourrait bien être celui qu’elle a perdu. Une rencontre qui l’apaise. Pour souligner l’isolement et l’obsession d’Ana, on la montre arpenter les trottoirs déserts ou longer de hautes palissades, fixer du regard des jeunes gens, suivre et harceler des employés de l’hôpital et du commissariat, le visage fermé. Si le sujet est prenant, le traitement est un peu pénible, avec beaucoup de scènes tirées en longueur et trop d’incommunicabilité et de mutisme.

Le dernier film traité dans ce billet est un produit de la République populaire de Chine. On vient d’apprendre que les Ours vont se disputer entre 16 longs métrages au lieu de 17, le retrait brutal du film de Zhang Yimou de la Compétition, pour des « raisons techniques », ayant changé la donne. Son film décrit la saga d’un homme qui s’enfuit d’un camp de rééducation du nord-ouest de la Chine, dans les années 1970, parce qu’il meurt d’envie de voir un film. On sait que Zhang Yimou a été envoyé en camp durant la Révolution culturelle. Son scénario, approuvé par les autorités chinoises, rendait hommage aux films tournés en cette période troublée. Le film terminé gênerait-il les censeurs ? Le film de Wang Xiaoshuai a pu, lui, franchir la frontière. En quoi s’est-il montré meilleur élève ?

Di jiu tian Chang / So long, My Son, Wang Xiaoshuai, République populaire de Chine, 3h (Compétition)  ***

La politique de l’enfant unique a été appliquée en Chine de 1979 à 2015. Son but était d’éviter la surpopulation et de mieux garder les forces de travail sous contrôle. Avortement et stérilisation étaient conseillées, voire imposées, et les contrevenants lourdement pénalisés. C’est essentiellement la procréation et l’interdiction de celle-ci qui est au cœur de cette saga très impressionnante. Mais aussi la mort d’un enfant, la difficile relation avec un enfant adopté, les difficultés économiques dans une société en mutation où les uns feront fortune, alors que les autres peinent à nouer les deux bouts. Le film n’est pas toujours aisé à comprendre, il est truffé d’analepses qui ne sont pas toujours repérables d’emblée, il n’offre aucune indication de lieu ou de date, et le spectateur occidental a souvent des ratés dans la reconnaissance faciale et la mémorisation des noms propres. Mais il n’en reste pas moins que l’histoire de ces gens qui sont proches, que le malheur sépare, et qui finissent par se retrouver et se réconcilier, sur fond de quartiers urbains désaffectés et de petites bourgades portuaires, est passionnante et émouvante. Si les décors (usine, port de pêche, couloirs encombrés des immeubles et maisons misérables), sont une reconstitution, c’est très véridique. Et on s’attache à ces hommes, ces femmes et ces enfants que le malheur frappe, et qui sont portés et parfois noyés par les bouleversements économiques de la Chine post Mao. Encore une leçon d’histoire, illustrée par des histoires individuelles, qui raille légèrement le régime (les immenses fleurs-médailles garnissant la poitrine des parents-héros qui ont avorté, le chœur des enfants chantant les bienfaits de la République, la joie éphémère et folle de danser le madison dans un local privé, mais pas assez …) mais qui insiste surtout sur la restauration de l’harmonie momentanément perdue entre les protagonistes que le boom économique a diversement traités, mais nullement ruinés. Est-ce en montrant cela que Wang Xiaoshuai s’est montré meilleur élève que Zhang Yimou ?

Suzanne Déglon Scholer

 

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