BENNI – SYSTEMSPRENGER sur les écrans romands

C’est le cauchemar de tout·e enseignant·e : l’enfant ingérable qui vous est attribué dans une classe et dont la violence sabote toute dynamique de groupe. Toute votre énergie est investie pour tenter de canaliser la sienne, mais cela ne suffira pas. BENNI est un film allemand de Nora Fingscheidt, présenté à la Berlinale en 2019. Son titre original est SYSTEMSPRENGER (ou SYSTEM CRASHER, pour la version internationale). Un terme intraduisible qui renvoie à l’élément incontrôlable qui fait exploser tous les cadres.

Dans le film, Benni (l’impressionnante Helena Zengel, 9 ans) doit son impulsivité à un empêchement majeur : sa mère est incapable de s’en occuper de manière satisfaisante. En ménage avec un compagnon brutal, flanquée de deux très jeunes enfants, elle parvient à peine à répondre aux convocations des services sociaux. Alors Benni est ballottée de foyer en famille d’accueil. Elle n’y reste jamais longtemps. Elle fugue, frappe et injurie.

Devant l’échec de toutes les tentatives de la calmer, le chaperon qui l’emmène à l’école propose un jour une thérapie de choc : il va l’emmener en forêt dans une cabane sans eau courante ni électricité, durant plusieurs jours. Benni parviendra-t-elle à quitter ses réflexes agressifs et à se montrer plus docile ?

Le film intéressera tous les pédagogues et les éducateurs confrontés à des situations similaires. Il souligne la nécessité de conserver une distance professionnelle face à des enfants qui recherchent une connexion émotionnelle, mais dont la versatilité peut anéantir les meilleures intentions. Sortie sur les écrans romands le 11 mars.

Christian Georges

 

 

 

 

 

 

 

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SCHWESTERLEIN, pas assez politique pour la Berlinale ?

Les Suissesses Stéphanie Chuat et Véronique Reymond présentaient leur film Schwesterlein (My Little Sister) en compétition internationale cette année à la Berlinale. Le film fut applaudi à tout rompre à l’issue de la projection de presse, encensé par bon nombre de festivaliers, loué dans la presse distribuée pendant le festival. Et pourtant, il ne figure pas au palmarès. Alors ?

Serait-il possible que ce film ait un peu détonné dans un festival qui se veut politique et qui traite les grandes questions : la destruction de la nature, la souffrance des opprimés, la faim dans le monde, le calvaire des immigrants, le racisme, la xénophobie, les guerres, les massacres ? Qu’est-ce que l’agonie d’un être cher et proche face à la misère universelle ? Sans doute infime, mais à l’aune de l’intensité, c’est immense et universel.

Dans Schwesterlein, la relation symbiotique de deux êtres vibre d’authenticité grâce à la performance des deux plus grands interprètes du théâtre et du cinéma allemands, Nina Hoss et Lars Eidinger (photo). Ils incarnent dans le film les jumeaux Lisa et Sven, tous deux grands, blonds, élancés. Lisa est une dramaturge qui n’écrit plus, Sven un acteur de théâtre qui ne joue plus. Il est en fin de vie, rongé par une leucémie invasive. Ni les chimios, ni la transplantation de moelle de sa sœur n’ont pu vaincre le mal, Sven perd ses forces, ce qui l’enrage et le terrorise. Lisa a remué ciel et terre pour qu’il puisse remonter sur scène, y reprendre son rôle de Hamlet qu’il a interprété plus de 300 fois, pour qu’il se sente vivant. Mais il avait été remplacé : un comédien malade représente un trop gros risque…

Lisa emmène son frère en Suisse, à Leysin, où son mari dirige une école internationale huppée. Leysin, dont le nom fait encore un peu peur, parce que ce fut une ville-sanatorium dans la première moitié du XXe siècle. Lisa soigne son frère comme un enfant, avec des gestes touchants et parfois inutiles. Bien plus maternelle avec lui que ne le fut jamais leur mère (Marthe Keller). Elle partage son angoisse, elle prévient ses accès de désespoir. On comprend à la gestuelle des deux acteurs, leurs regards, leurs réactions simultanées et similaires, que leur relation se passe de mots. Ils se comprennent au-delà des mots. Hoss et Eidinger sont magnifiquement entrés dans la peau de leurs personnages. Pour Sven, Lisa délaisse son mari, et sa famille. Le combat pour la survie de son frère prend toute son énergie et sert de révélateur à son insatisfaction viscérale : en optant pour une vie de famille, elle a étouffé en elle la fibre créatrice, celle qui la reliait à son frère, son miroir. L’approche de l’heure cruciale la renvoie à ses aspirations profondes et ravive son désir de créer, de se sentir vivante… Tandis qu’elle accompagne Sven dans ses derniers instants, ils redeviennent un duo d’artistes, elle lui donne à lire le poème que Sven lui a suggéré d’écrire, un dialogue inspiré de « Hänsel und Gretel » : une œuvre d’art qui les soude à jamais dans un ultime adieu. Lisa, grâce à son frère, a retrouvé sa force créatrice, elle a repris possession de sa vie.

Les premières images du film sont accompagnées du magnifique duo interprété par Dietrich Fischer Diskau et Elisabeth Schwarzkopf : « Schwesterlein … Brüderlein… » de Johannes Brahms. Dans le chant (extrait de « 16 deutsche Volkslieder) qui a inspiré le titre du film, la petite sœur danse jusqu’à épuisement et ne trouve le repos que dans la tombe. L’irritation du frère croît : « Petite sœur, petite sœur, quand allons-nous à la maison ? ». Mais elle n’entend rien, elle veut danser, toute la nuit, jusqu’au petit matin. Le ton monte, l’inquiétude aussi. Pourquoi est-elle si pâle ? Pourquoi vacille-t-elle ? La Mort frappe à la porte. La jeune fille, à bout de forces, sombre dans un dernier sommeil. Johannes Brahms a composé un chant de mort (voir texte complet ci-dessous).

On peut se demander pourquoi les réalisatrices ont inversé les rôles. Peut-être ont-elles voulu non pas parler de la mort du frère, mais de la renaissance de la sœur, dont la voix s’était tue depuis qu’elle n’était plus qu’épouse de directeur et mère de famille ? Au travers de la perte de son alter ego, Lisa retrouve sa force créatrice, Sven vivra désormais en elle. Ne serait-ce que pour avoir eu l’idée de fusionner la chanson de « Schwesterlein… Brüderlein »  au conte de Grimm « Hänsel und Gretel » (le frère et la sœur abandonnés par leurs parents), pour illustrer la relation unique de deux êtres qui semblent n’être qu’un, ce film émeut par sa force et sa simplicité.

Suzanne Déglon Scholer

1.
Schwesterlein, Schwesterlein, wann gehn wir nach Haus?
Morgen wenn die Hahnen krähn,
Woll’n wir nach Hause gehn,
Brüderlein, Brüderlein,
Dann gehn wir nach Haus.

2.
Schwesterlein, Schwesterlein, wann gehn wir nach Haus?
Morgen, wenn der Tag anbricht,
Eh end’t die Freude nicht,
Brüderlein, Brüderlein,
Der fröhliche Braus.

3.
Schwesterlein, Schwesterlein, wohl ist es Zeit.
Mein Liebster tanzt mit mir,
Geh ich, tanzt er mit ihr,
Brüderlein, Brüderlein,
Laß du mich heut.

4.
Schwesterlein, Schwesterlein, was bist du blaß?
Das macht der Morgenschein
Auf meinen Wängelein,
Brüderlein, Brüderlein,
Die vom Taue naß.

5.
Schwesterlein, Schwesterlein, du wankest so matt?
Suche die Kammertür,
Suche mein Bettlein mir
Brüderlein, es wird fein
Unterm Rasen sein.

Schwesterlein, Johannes Brahms
 

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Berlinale 2020 : ces voix qui refusent de se taire

Avant la proclamation du palmarès de la Berlinale, samedi 29 février, les pronostics allaient bon train et ne se ressemblaient pas. Mercredi 24 février, les étoiles des critiques dans le magazine Screen plaçaient Undine de Petzold, Effacer l’Historique de Delépine et Kervern et First Cow de Kelly Reichardt en haut de leurs favoris. Vendredi 28, notre tiercé gagnant était composé de Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hittman, de Berlin Alexanderplatz de Burhan Qurbani et surtout de Sheytan vojud nadarad /There Is No Evil de Mohammad Rasoulof. Le palmarès nous a donné à tous partiellement raison !

La Berlinale, le plus politique des festivals de films, a présenté en compétition des films-miroirs des XXe et XXIe siècles, abordant aussi bien l’immigration, les médecines parallèles, les fake news, le machisme ordinaire, l’avortement que la mise à mort sous plusieurs formes…

Madame Baran Rasoulof recevant l’Ours des mains du Président Jeremy Irons

Ours d’Or du meilleur film, Sheytan vojud nadarad / There is no Evil du réalisateur iranien Mohammad Rasoulof, est co-produit par la République tchèque et l’Allemagne. Il esquisse, dans une fresque en quatre volets, le portrait de « soldats » iraniens (une synthèse fictive des Bassidjis et des Pasdarans) accomplissant leur service dans l’espoir d’avoir accès à l’Université, et même au passeport qui leur permettra de quitter le pays. Tous sont ou ont été confrontés avec un même devoir : exécuter des prisonniers, tâche récompensée qui par 3 jours de permission, qui par des sacs de riz. Dans le premier épisode, le personnage principal, un quadragénaire bon père, bon époux et bon fils vit confortablement à Téhéran. Dans les deux volets suivants, de jeunes hommes ôtent leur uniforme pour échapper à leur devoir de bourreau, ou pour n’en plus sentir l’odeur. Dans le dernier, la rencontre entre un couple âgé exilé très loin de Téhéran et une jeune Iranienne qui a grandi en Allemagne explicite le drame de ceux qui ont refusé de se conformer à la loi. Mohammad Rasoulof, tout comme Jafar Panahi, a l’interdiction de sortir d’Iran. On se demande bien dans quelles circonstances s’est tourné ce film qui ne fait pas la moindre allusion aux autorités, religieuses ou militaires. Rasoulof a rendu un très bel hommage à l’humanité des individus et il ne condamne pas ceux qui se sont pliés à la Loi. Le Jury Œcuménique, qui a aussi donné son prix à Rasoulof, ne s’y est pas trompé. Jafar Panahi (60 ans) et Mohammad Rasoulof (47 ans), restent tous deux assignés à résidence et interdits de tournage. Ce sont des voix qui refusent de se taire et à qui la Berlinale offre une tribune de premier choix.

C’est au Franco-Cambodgien Rithy Panh que le Prix du meilleur film documentaire a été décerné, pour Irradiés (Compétition internationale). Réalisé dans un format rappelant une installation artistique muséale, un tryptique présentait des images semblables ou complémentaires, fixes ou animées, toutes illustrant la genèse et l’évolution de l’horreur sans fin générée par l’Humanité : défilés, discours de chefs de guerre, déploiement de bombardiers, exécutions en masse, expériences en laboratoire, tests sur des victimes immobilisées, charniers, Hiroshima, Nagasaki, le Vietnam, le Cambodge, la mort dans tous ses états… Rithy Panh dresse un bilan des tragédies du siècle passé et leurs conséquences qui perdurent, tangibles, universelles. Un commentaire métaphysico-poétique dit par André Wilms et Rebecca Marder n’apporte rien de plus. Presque superflues aussi, les pantomimes des comédiens nus, au corps entièrement peint en blanc, aux yeux et à la bouche noircie, qui incarnent les grands corps malades du monde post-atomique. Au bout d’une heure de vision, une douce torpeur s’était emparée de certains spectateurs, beaucoup d’autres ont quitté la salle. Et pourtant, l’émotion était partagée et le choc énorme. Point trop ne faut d’images abominables.

Le portrait de deux adolescentes confrontées à une grossesse non désirée dans Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hitman a obtenu l’Ours d’Argent (Grand prix du jury). Dans la zone rurale de Pennsylvanie où elles vivent, ces très jeunes filles ne peuvent attendre ni aide, ni compréhension de leur entourage. Elles vont fuir, en secret, chercher la solution à New York. Les obstacles à l’IVG (considérée comme un homicide) sont toujours d’une telle force dans une bonne partie de l’Amérique qu’il est douteux que l’opération puisse avoir lieu, et, cas échéant, dans de bonnes conditions. Le titre du film renvoie aux réponses attendues aux questions posées dans un questionnaire officiel à la personne qui souhaite une interruption de grossesse. Le scénario solide sur un sujet brûlant, et ses bouleversantes jeunes interprètes, n’ont pas manqué de toucher les unEs et les autres.

Talia Ryder et Sidney Flanigan, les interprètes de Never Rarely Sometimes Always

Quant aux Fratelli Fabio & Damiano D’Innocenzo, c’est avec leur deuxième long métrage, Favolacce / Bad Tales, qu’ils ont décroché l’Ours d’Argent du meilleur scénario. Leur premier, Frères de sang, était en 2018 dans la section Panorama. Scénarisé par les deux réalisateurs, cette sombre fable se joue dans une petite communauté de la banlieue romaine. Des géniteurs d’une inconscience irresponsable, voire d’une certaine perversion, d’un nombrilisme et d’une passivité coupables, attisent la rage et la révolte silencieuses des enfants. Démissionnaires et complaisants, se disputant dans la chaleur étouffante de l’été, n’écoutant qu’eux-mêmes, ils poussent, sans le réaliser, leurs rejetons au désespoir.

Le très bon film de la Française Anne Fontaine, Police (projeté hors compétition), traite aussi de la mort, celle que l’on donne indirectement. Le film suit une policière (Virginie Efira) et deux collègues masculins (Omar Sy et Grégory Gadebois), dans un jour particulier de leur quotidien professionnel parisien. Virginie, enceinte d’un autre que son mari, a décidé d’avorter. En fin de journée, le trio se voit assigner une mission inhabituelle : reconduire à l’aéroport un clandestin tadjik qui, selon ses dires (auxquels les autorités concernées n’ont pas cru), sera exécuté s’il remet les pieds dans son pays. En route avec leur prisonnier, leur conscience commence à les tarauder, à commencer par celle de Virginie : laisser embarquer leur prisonnier tétanisé et mutique ou livrer un fœtus au bistouri du praticien, n’est-ce pas la même démarche ? On peut donner la mort de mille façons. Cette comédie dramatique, dans laquelle Omar Sy se montre tout en retenue pour une fois, nous fait comprendre comment on peut se sentir sale en exerçant un métier où l’on côtoie quotidiennement la misère humaine.

Virginie Efira et Omar Sy à la conférence de presse de Police.

C’est le voyage mental dans le passé, les tristes réminiscences d’un écrivain devenu sénile et au seuil de la mort (Javier Bardem), que présente The Roads Not Taken de Sally Potter. Le film n’a pas eu les honneurs du palmarès de la Compétition internationale. Nommé d’après un poème homonyme de Robert Frost, il montre les choix que le héros a faits ou qu’il aurait pu faire : un mariage avec une Mexicaine, l’enfant qu’il refuse de pleurer avec elle, un autre mariage avec une Américaine qu’il a abandonnée avec leur bébé, un séjour en Grèce où il tente vainement de séduire une fille beaucoup trop jeune… Prisonnier d’un magma douloureux de souvenirs ou de remords, il n’est plus qu’un grand corps malade, vacillant, une épave mutique et angoissée dont la fille (Elle Fanning) s’occupe avec dévouement, mettant son travail en péril, et sans compensation affective : il ne la (re)connaît pas. Il est devenu un de ces morts vivants, un de ceux que la société parque dans des homes. Les images d’un Manhattan nocturne illuminé évoquent alors celles d’un cimetière aux mille bougies. Pour être franche, le Javier Bardem de Mar Adentro d’Alejandro Amenabar (2004) était infiniment plus touchant et convaincant.

Il est question d’immigration, d’intégration et du prix à payer dans Berlin Alexanderplatz, adaptation librement actualisée du livre mondialement connu d’Alfred Döblin (1929) par le réalisateur germano-afghan Burhan Qurbani. Le film raconte, en cinq actes avec prologue et épilogue qui se jouent de nos jours, l’histoire du clandestin africain Francis (Welket Bungué), qui réussit à atteindre Berlin, et tente d’y mener une vie honnête. Vœu carrément irréalisable pour un sans-papiers ! Il tombe sous la coupe de Pums (un vieux baron du crime) et de son bras droit Reinhold, pervers et psychopathe. Francis devient Franz, un dur qui se laisse pousser dans la criminalité. Braquages, tabassages, proxénétisme, trafic de drogue : il ne peut être honnête dans un monde mauvais. Il parvient à se faire de l’argent, mais se trompe quand il affirme : « Ich bin Deutschland ». La route sera longue et semée d’embûches (provoquant la mort d’une femme qui l’aimait assez pour le sauver) jusqu’à une improbable intégration finale. Nous avons admiré les décors et costumes originaux, les filtres à la couleur « signifiante », la superbe direction d’acteurs et la qualité de chaque prestation, le choix approprié de citations du texte original. Autant de qualités qui font de l’œuvre de Burhan Qurbani un trésor sans doute infiniment supérieur au Fassbinder d’il y a 40 ans. Dommage que le jury ne l’ait pas retenu !

Mieze (Jelia Haase) dont Franz (Welket Bungué) causera involontairement la perte.

Au lieu de donner la mort, le héros du Charlatan de Agnieszka Holland (projeté hors compétition), sauve des vies. La réalisatrice polonaise raconte l’histoire du phytothérapeute tchèque Jan Mikolášek (1889-1973) qui soigna, sa vie durant, des milliers de malades(le carton final parle même de plusieurs millions). Au cours de sa carrière d’herboriste-guérisseur, Mikolášek (un Ivan Trojan grave, sévère et mutique) a soigné (et guéri) des célébrités dans la Tchécoslovaquie démocrate des années 1930, des officiers de l’Allemagne nazie dans les années 40 et des dirigeants de la Tchécoslovaquie communiste des années 1950. Il soignait sans parti pris, avec sa méthode toute empirique (l’examen des urines de ses patients) héritée d’une vieille guérisseuse rencontrée lorsqu’il était adolescent. Il prescrivait des mélanges d’herbes, conseillait des modes de vie et rappelait aux patientx l’importance significative d’avoir foi en sa propre force vitale. Mikolášek a joué le jeu de tous les régimes qu’il a connus, il a pu longuement exercer ses talents, avant de tout perdre. Il aimait son pouvoir de guérisseur et les hordes de gens qui faisaient appel à lui. De personnalité pour le moins complexe, il a soigneusement dissimulé son homosexualité, jamais prouvée, même si le film a décidé de la mettre en scène. On  peut se demander s’il fut aussi le catholique pratiquant qui s’écorchait les genoux sur des pierres acérées, aux pieds d’un Christ crucifié grandeur nature, en guise de pénitence…

Comme le film ne donne aucune indication de dates ni de lieu, rien n’est précisé de ce qu’il advint de celui contre qui la peine de mort est requise, à la fin du film, pour « double meurtre » de hauts fonctionnaires par empoisonnement, à la fin des années 1950. Entre thriller, biopic, hagiographie et drame historique, ce film nous fait connaître un personnage mystérieux et fascinant, pratiquant une para-médecine très en vogue de nos jours. Un montage habile, entre retours en arrière et moment présent, des interprètes criants d’authenticité et des décors qui nous ramènent aisément un demi-siècle en arrière, placent ce film parmi nos préférés du festival.

Un autre excellent film hors Compétition internationale, Curveball de l’Allemand Johannes Naber, mérite qu’on en parle. Dans ce thriller comico-tragique inspiré de faits réels, l’expert allemand en armes biochimiques Arndt Wolf (excellent Sebastian Blomberg), reste secrètement persuadé que Saddam Hussein possède des armes de destruction massive, même s’il en a vainement recherché pendant son mandat en Irak pour les Nations Unies. Lorsqu’un demandeur d’asile irakien (nom de code “Curveball”) prétend pouvoir fournir des preuves de l’existence d’une manufacture d’armes biologiques, si on lui accorde un passeport allemand, c’est vers Wolf que les autorités allemandes se tournent pour une expertise. Le transfuge tombe à point nommé : le monde est encore sous le choc du 11 septembre, les Américains sont sur les dents. Wolf est mandaté pour vérifier les dires de l’Irakien, une amitié improbable naît entre eux, et des schémas griffonnés sur un bout de papier se muent progressivement en preuves. Un gouvernement allemand qui ne demande qu’à jouer dans la cour des grands, une Maison Blanche qui frétille à l’idée de flanquer la pâtée aux Irakiens, quelques minutes d’archives d’actualités télévisées (Bush, Schröder, Colin Powell, clamant qu’ils ont des « preuves ») et c’est parti ! Cette fiction retrace bel et bien la séquence des événements qui va amener à l’invasion de l’Irak en 2003. Avec sérieux et humour, sans tomber dans la caricature ni la condamnation, le film présente les dangers courus lorsqu’on ouvre la boîte de Pandore, en lançant des insinuations, qui deviennent des certitudes, qui deviennent des preuves !

Sebastian Blomberg (Wolf) dans une scène plutôt comique de Curveball,
En fuite avec son lanceur d’alerte irakien joué par Dar Salim.

Les féministes et autres « « #metoo girls » viennent de se faire entendre bien haut lors de la cérémonie des César. Elles applaudiraient au propos du film de l’Australienne Kitty Green, The Assistant, (Section Panorama) qui dénonce l’exploitation des femmes dans le milieu du cinéma (ici une maison de production de Manhattan). L’histoire de Julia, assistante sortant tout juste d’une école de cinéma, promettait beaucoup. Le jeune femme est reléguée d’emblée aux tâches les plus ingrates : arrivant la première, nettoyant (parfois des taches suspectes sur les canapés), rangeant, préparant les boissons, imprimant et distribuant les emplois du temps de chacun, et n’ayant affaire qu’à des sous-fifres. Les heures sont longues, ses tâches avilissantes dans leur répétition aliénante, rien ne change. Elle supporte, car le nom de cette firme fait bonne figure sur son CV. Elle n’a jamais rencontré le Big Boss, il n’est, pour elle, qu’une silhouette qui passe, qu’une voix qu’elle entend à travers les minces parois, ou au téléphone. Il n’est jamais nommé. Julia voit arriver de très jolies filles, à qui « on » confie un travail dont elles n’ont pas la moindre idée, ou pour lesquelles elle doit réserver une chambre d’hôtel. La séquence de sa plainte mal reçue aux ressources humaines est brutale, mais tellement courue d’avance. Le préposé lui dit qu’elle n’est pas « son type », pour ne pas dire qu’elle a un physique ingrat ! Mais si ce film prétend tracer le portrait d’un milieu toxique où le machisme d’un dirigeant s’est mué en culture d’entreprise, c’est raté.

Nous nous promettions de voir deux séries à Berlin et nous n’avons pas pu obtenir de places tant elles furent courues. Tout d’abord Stateless, la série australienne produite par ABC et relayée par Netflix, qui traite du problème épineux de l’immigration et au générique de laquelle figurent les noms de Cate Blanchett et Dominic West. Même impossibilité d’accéder à Freud, un polar dans lequel notre jeune compatriote Ella Rumpf joue une medium qui, en collaboration avec le célèbre psychanalyste, vient en aide à la police enquêtant sur des disparitions et des meurtres.

Nous n’avons pu voir que cinq films de la rétrospective King Vidor, ce Texan dont la carrière court sur presque sept décennies et dont nous connaissons déjà une bonne trentaine de films, grâce aux cinémathèques, Il a tourné son premier long métrage (le documentaire Hurricane in Galveston) en 1913 et le dernier en 1980. Il s’est établi en 1916 à Hollywood et a pratiqué tous les petits boulots du milieu avant de diriger les plus grandes stars du muet (sa première épouse, Florence Vidor, Lillian Gish, la délicieuse Marion Davies dont j’ai adoré les imitations de stars dans The Patsy, …) et du parlant (Joan Crawford, Bette Davis, Hedy Lamarr, Jennifer Jones, Barbara Stanwyck, Yul Brynner, Clark Gable, Gary Cooper, Henry Fonda, Spencer Tracy, etc.). Qu’il s’attaque au western (Duel in the Sun, 1946 – Billy the Kid, 1930 – Northwest Passage, 1940 – The Texas Rangers, 1936 – Man without a Star, 1954), à l’adaptation littéraire (War and Peace, 1956), au film de guerre (The Big Parade, 1925), à une fresque du monde du cinéma (Show People, 1928), ou des conséquences du krach boursier de 1929 et de la Dépression qui s’ensuivit (Our Daily Bread,1934), film « inspiré des gros titres de journaux » (comme l’indique un carton du générique), Vidor nous a légué une œuvre marquée par sa vision des changements socio-politiques de son pays. Il fit preuve d’une audace rare à l’époque : celle de tourner son premier film parlant, Hallelujah, uniquement avec des acteurs noirs. Nous avons aimé So Red the Rose (1935), un film en noir et blanc sur le destin d’une riche famille du Sud et de la communauté autour d’elle, film qui semble aujourd’hui une version fauchée de Gone with the Wind (1939) mais dont le scénario est tout aussi bon.

En tout et pour tout, Vidor tourna six longs métrages en couleurs, tous en technicolor : Northwest Passage (1940) sur les guerres indiennes, An American Romance (1944) sur le parcours d’un immigré tchèque dans l’envol de l’industrie de l’acier, Duel in the Sun (1946) sur les amours maudites d’une orpheline métisse et de deux frères blancs, le western Man Without a Star (1955), War and Peace (1956), adaptation hollywoodienne de l’œuvre de Tolstoï, et le peplum biblique Solomon and Sheba (1959), le seul des six que nous ayons vu, et qui de loin n’atteint pas la magnificence de Cléopâtre (1963, Joseph L. Mankiewicz) ou de Spartacus (1960, Stanley Kubrick). Le programme de la rétrospective comprenait 35 films choisis sur cinq décennies, la plupart présentés dans des copies 35 mm restaurées. Parallèlement, une monographie bilingue (allemand-anglais) de King Vidor a été publiée chez Bertz et Fischer Verlag.

On sait déjà que la prochaine édition de la Berlinale se tiendra du 11 au 21 février 2021. La moisson de cette année nous a amplement satisfaits, bravo à la nouvelle direction. Et tant pis pour les occasions manquées.

Suzanne Déglon Scholer

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Berlinale 2020 : « Effacer l’historique » atomise notre ère numérique

C’est My Salinger Year, du Québécois Philippe Falardeau, (distribué en Suisse par Ascot-Elite) qui a ouvert la compétition à la Berlinale. Inspirée de la biographie de la poétesse Joanna Rakoff, l’histoire se déroule au sein d’une agence littéraire new yorkaise des années 1990. Joanna (Margaret Qualley) obtient un poste d’assistante de l’agente littéraire Margaret (Sigourney Weaver), laquelle travaille exclusivement pour l’écrivain J.D. Salinger. Le travail de Joanna, à la base, consiste à répondre aux lettres de fans de l’auteur, lequel vit en reclus depuis une trentaine d’années. Joanna rêve de devenir écrivaine. Elle sait reconnaître le talent, elle est convaincue d’en avoir, mais cache ses ambitions. Ce sera Salinger en personne qui l’encouragera à écrire (et ce, par téléphone). Cette comédie biographique nous parle des amours décevantes de l’écrivaine, de sa quête de soi et son apprentissage du métier au travers de sa plongée dans le courrier des aficionados de l’auteur de The Catcher in the Rye et plus généralement dans un milieu dont les rites sont aussi compliqués que ceux de Buckingham.

Si le film précédent nous entraînait dans l’univers d’une légende vivante de la littérature, le biopic italien Volevo nascondermi de Giorgio Diritti, nous parle d’un peintre peu connu du public lambda, Antonio Ligabue (1899-1965) (Elio Germano). Enfant bâtard de mère italienne et de père probablement suisse, handicapé mentalement, il naît et adopté en Suisse avant d’être expulsé vers l’Italie. Il se fixe à Gualtieri, dans le nord. Constamment confronté aux moqueries et maltraitances, c’est dans une masure isolée qu’il se met peu à peu à créer (avec des instruments et couleurs qu’il fabrique pour peindre et sculpter). Il développe un univers fantastique peuplé d’animaux fantasmagoriques, cultive un style bien à lui (même si ses chevaux font penser à ceux de Franz Marc et ses portraits à Van Gogh), tout en alternant avec des séjours en asile. On le qualifie de « douanier Rousseau italien ». Ce biopic laisse bien des questions ouvertes. On en apprend très peu sur les sources d’inspiration et la genèse des peintures de Ligabue. L’acteur Elio Germano est cependant criant de vérité dans sa gestuelle d’animal fou et ses grognements.

Deux films se jouant dans les grands espaces ont retenu notre attention : Tout d’abord le western australien High Ground de Stephen Maxwell Johnson, qui se joue dans le Comté d’Arnhem, dans le Nord de l’Australie, entre la fin de la Première Guerre mondiale et les années 1930. Après le massacre par des Blancs d’une tribu aborigène, deux hommes tentent de prévenir un sanglant règlement de comptes entre les survivants et les rangers du gouvernement anglais : Gutjuk (Jacob Junior Nayinggul), neveu du chef rebelle Baywarra (Sean Mununggurr), et un policier blanc, Travis (Simon Baker). Le film s’ouvre sur le massacre d’hommes, femmes et enfants, et sur l’intervention d’un ranger blanc qui abat deux Blancs pour contenir le carnage. Dans des vistas dignes de dépliants touristiques, dans des vastes paysages mi-désertiques, mi-verdoyants à la faune et flore magnifiques, se joue le destin de rebelles autochtones que l’homme blanc et l’ado noir essaient désespérément d’influencer par la diplomatie. Mais ont-ils le pouvoir de calmer le combat des lances en bois et pierre contre les armes à feu des colons britanniques ?

L’autre western est bien américain, c’est First Cow, de Kelly Reichardt. Le film suit le destin de l’Américain Cookie Figowitz (John Magaro), un homme doux et solitaire, par ailleurs excellent cuisinier, qui a quitté son Maryland natal où rien ne le retenait pour aller vers l’Ouest, dans l’Oregon. Il y rencontre King-Lu (Orion Lee), un Chinois en situation délicate avec les colons. On est au début du XIXe siècle. Chacun des hommes a son talent : Cookie fait bien la cuisine et les pâtisseries, King-Lu est bricoleur et débrouillard. Les deux amis vont monter un prospère commerce de petits pains, utilisant le lait qu’ils « empruntent » à la vache d’un riche Américain, premier citoyen du village où ils se sont installés. Tous deux rêvent d’une vie meilleure, quelque part dans le sud. La vache laitière serait pour eux leur premier pas vers le rêve américain. Mais un jour leur supercherie est découverte. L’ire de leurs ex-clients satisfaits s’enflamme et les voilà tous deux parias en fuite, toujours en quête d’une vie meilleure. Adaptation du roman de Jonathan Raymond The Half Life, le film a été tourné dans le format 1 :37, qui paraît étriqué pour filmer ces grands espaces de l’Ouest Américain. Les héros sont enfermés allégoriquement dans un cadre, un système qui les précède et les empêche de réaliser leur rêve d’une vie vraiment meilleure.

Puisqu’on vient de parler de cuisine, on peut parler ici de Persian Lessons du réalisateur russo-américain Vadim Perelman. Dans ce drame qui se joue en 1942, la nourriture joue un rôle certain pour les deux protagonistes principaux. Gilles (Nahuel Pérez Biscayart), un jeune Belge arrêté avec d’autres Juifs par les SS, échappe à une exécution sommaire en prétendant être persan, à preuve le recueil de poésie persane en traduction française qu’il a sur lui (acquise contre un sandwich). Il est conduit chez le Hauptsturmführer du KZ, ( Lars Eidinger), lequel veut apprendre le farsi. Gilles va concevoir un farsi de son invention, s’inspirant des noms des prisonniers et mémorisant ces vocables (il n’a ni papier, ni crayon, tout dans la tête!). Il met d’ailleurs tant d’acharnement à mémoriser qu’il en vient à délirer dans cette langue fictive ! On peut dire que ce Belge a eu la vie sauve grâce à un sandwich. Son protecteur Koch (nom prédestiné…) a appris la cuisine pour ne jamais avoir faim et adhéré au parti pour ne pas être seul. La relation entre les deux hommes excite la jalousie des autres prisonniers, des kapos et des officiers allemands. Il est un peu difficile de croire que cette couverture fragile a tenu jusqu’à la fin de la guerre, même si Persian Lessons est « basé sur des événements réels » ! Le traitement de ce terrible sujet est original, en légères touches, jamais outrancier, souvent amusant. Les deux acteurs sont excellents. Lars Eidinger se taille la part du roi dans cette Berlinale, puisqu’il a aussi le rôle principal dans Schwesterlein, film suisse en compétition (voir plus bas).

Un autre des films projetés se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale : le docu-fiction dramatique Dalekà Cesta / Der weite Weg, réalisé par le Tchèque Alfréd Radok en 1949, retrace le destin tragique d’une communauté juive illustrant l’horreur de l’Holocauste. Le film alterne les scènes de fiction avec des images d’archives présentant les harangues des ténors du 3e Reich, les défilés aux pas de l’oie, et les persécutions toujours plus fortes contre les Juifs. On les empêche progressivement de travailler, de fréquenter les lieux publics, de posséder des biens, de résider dans le Reich, et finalement de s’exiler parce qu’on leur refuse le droit de vivre. Rien ne nous est épargné des conditions inhumaines d’entassement, de saleté, de promiscuité dans les lieux d’internement, de l’organisation des « transports » vers les camps d’extermination. Le montage est serré, chaque plan souligne l’inhumanité d’un univers d’atrocités et de mort. La copie que nous avons vue, restaurée après de vastes recherches et une collaboration fructueuse entre les Cinémathèques européennes, est un coup de poing que l’on n’est pas près d’oublier.

Restons dans l’horreur, celle des catastrophes industrielles et écologiques, avec Minamata, de l’Américain Andrew Levitas, qui fait un retour sur les dernières années du photojournaliste engagé, William Eugene Smith (Johnny Depp). Dans les années 70, Smith est une épave alcoolique. Il vit seul dans un taudis à New York, hanté par les horreurs qu’il a photographiées. Collaborateur peu fiable de Life Magazine (dont le rédacteur en chef est interprété par le grand Bill Nighy), Smith est dans la dèche. Il reprendra sa caméra pour montrer au monde entier la tragédie des victimes de Minamata, touchées par toutes les formes d’hydragyrisme (intoxication au mercure). La faute à la pollution des eaux par la firme Chisso, dont les déchets industriels empoisonnent les poissons et ceux qui en mangent. Par la force de ses images, Smith fera connaître au monde entier la tristement célèbre « maladie de Minamata », qui désigne les épouvantables symptômes physiques et neurologiques de cette maladie industrielle incurable. Résistant aux pressions et pots de vin, Smith a été un soutien énorme à ceux qui parmi les Japonais osaient enfin exprimer leur colère et réclamer des dédommagements. Si Chisso a fini par verser l’indemnité la plus élevée jamais accordée à des victimes à l’époque, la firme s’est bien gardée de s’engager pour leurs descendants, alors qu’ils sont légion à souffrir encore des séquelles de la catastrophe. À la conférence de presse, le réalisateur a exprimé une reconnaissance émue à Johnny Depp, lui-même très fier de s’être investi dans ce film nécessaire, et d’avoir participé à la lutte contre les géants industriels et chimiques qui empoisonnent notre planète. Ce film secoue, comme tout récemment Dark Waters de Todd Haynes, dans lequel Marc Ruffalo incarne l’avocat Robert Blott, qui s’attaqua dans les années 2000 à Dupont-Nemours et à ses pratiques toxiques. Minamata s’achève sur une quinzaine de photos évoquant les grandes catastrophes et maladies industrielles des XXe et XXIe siècles. Depp excelle à jouer le têtu imbibé, déterminé à aller jusqu’au bout !

Minimata – Tomoko and her mother (photo de William Eugene Smith)

Le drame familial Kød & Blod / Wildland de la Danoise Jeanette Nordahl est une pure fiction, un thriller, presque un film noir, qui ouvre une réflexion sur les loyautés familiales. Il met progressivement l’adolescente Ida, orpheline suite à l’accident qui a coûté la vie de sa mère, devant des choix difficiles. Ella a été placée par les services sociaux chez sa tante et ses trois cousins, qu’elle connaît à peine. La tante, qui voue une tendresse fusionnelle à ses trois fils et gère avec fermeté leurs activités (pas très catholiques), prend Ida sous sa houlette. Violence, alcool, même drogues appartiennent au quotidien de cette famille visiblement en marge des lois sociales et morales. Ida, sauvageonne mutique, s’attache à sa famille d’accueil, malgré ou à cause de leur comportement étrange, de leurs excès et de leurs dérapages. Quand vient pour l’ado l’heure de choisir entre sa famille d’accueil et sa conscience, elle hésite, mais pas très longtemps. Ce qui entraînera un « very unhappy ending ».

Dans le genre fantastique, deux films ont retenu notre attention. Le très applaudi Undine, de l’Allemand Christian Petzold, revisite la légende d’Ondine. Undine (Paula Beer) est une historienne qui travaille comme guide dans un musée de Berlin où elle explique aux visiteurs comment le « Ort am Sumpf » est devenu, au cours des siècles, le Berlin actuel. Lorsque son amant la quitte pour une autre, elle pleure et menace de le tuer. Dans la mythologie, Ondine doit tuer l’homme qui l’a trahie et retourner dans les flots. Mais l’Undine de Petzold semble échapper à la malédiction et tombe amoureuse d’un autre homme, Christoph (Franz Rogowski), un plongeur professionnel (le thème de l’eau est bien entendu récurrent). Mais peut-elle échapper au destin écrit pour elle ? Sur fond de visite architecturale de Berlin, c’est l’amour tragique de deux êtres, Undine et Christoph, qui est raconté. Petzold réussit cet exercice de haute voltige, qui consiste à faire coller la mythologie à une présentation très réaliste de Berlin à travers les siècles.

L’autre film fantastique, c’est le magnifique Pinocchio, de l’Italien Matteo Garrone. Le pauvre charpentier Gepetto façonne avec tant d’amour une marionnette que celle-ci prend vie. Ivre de bonheur, Gepetto (Roberto Benigni) baptise son « fils » Pinocchio. Dans le rôle de la créature, Federico Ielapi doit traverser tout le film avec un maquillage très lourd de marionnette. Le petit n’écoute rien, déteste l’école, veut mener sa vie, fugue, se laisser manipuler par les inconnus, adultes ou enfants, qu’il suit sans hésitation dans un monde où la discipline n’existe pas. Grandir va s’avérer être une entreprise difficile. Dans cette nouvelle version de Pinocchio, Garrone crée un monde peuplé de créatures fantastiques (sans effets digitaux, semble-t-il, mais avec les bons vieux maquillages prosthétiques). Il y a l’escargot, le criquet ou le thon, tous à tête humaine. La narration, jalonnée de passages lumineux et touchants, fait se confronter Pinocchio et la bonne fée, une petite fille aux cheveux argentés qui devient une belle jeune femme, et qui n’abandonne pas Pinocchio, même quand il retombe dans ses erreurs. Grâce à elle, Pinocchio finira par devenir un bon petit garçon. Les inventions pullulent : les filous Renard et Chat qui s’évertuent à berner Pinocchio, le long nez ou les oreilles d’âne qui lui poussent, ou encore le poisson-chat géant dans le ventre duquel il retrouve Gepetto ! Les marionnettes solidaires et protectrices de Pinocchio, sont jouées par des nains. Les adultes, vus de la perpective de l’enfant, sont tous vieux et fripés. Matteo Garrone, qui retourne aux sources avec son conte moral et ses moyens à l’ancienne, a fait un petit chef-d’œuvre pour petits et grands.

Quelques mots encore sur la comédie sociale du duo français Benoît Delépine et Gustave Kervern, Effacer l’Historique. Le film fait une sorte de bilan de l’absurde foisonnement des nouvelles technologies et de leur implantation dans la vie quotidienne de chacun. Tout y passe : la toute-puissance des GAFA et leur omniprésence, l’addiction aux machines qui contrôlent notre vie, les robots de tous bords qui remplacent les gens, le surendettement général, les bonnes affaires en ligne qui n’en sont pas, les services publics qui ne le sont plus, les sex-tapes de tout poil, un hacker de génie, God (Bouli Lanners), vivant dans la cabine d’une éolienne : tout cela, et bien plus encore, est au cœur du dernier pamphlet explosif et hilarant du duo français. À ne manquer en aucun cas. Une fois de plus, le tandem a travaillé avec sa petite famille de cinéma et a patiemment rassemblé des observations pour un faire un montage très percutant et truculent. Un Ours en vue pour ce film ?

Dernière cerise, et pas la moindre, sur la première part de gâteau de cette Berlinale : le drame familial Schwesterlein réalisé par les Suissesses Stéphanie Chuat et Véronique Reymond. Lisa (Nina Hoss) est écrivaine et Sven (Lars Eidinger) un acteur de théâtre à succès, ils sont jumeaux. Elle vit en Suisse avec sa famille, mais accourt à Berlin lorsqu’une leucémie incurable est diagnostiquée chez Sven. Elle accepte une transplantation de moelle épinière, elle ne quitte plus le malade, et remue ciel et terre pour qu’il puisse remonter sur scène, une dernière fois. Pour lui, elle met son couple en danger, elle ne pense plus qu’à écrire, pour Sven, pour elle, une œuvre qui l’apaisera et qui les réunira pour toujours, une version personnelle de Hansel & Gretel..

D’après les échos que nous avons recueillis, Siberia d’Abel Ferrara, (une sorte de voyage intérieur dans le passé, les rêves, les obsessions d’un homme âgé, confronté aux démons de son passé), est du barbotage en eaux troubles. Nous n’avons vu que d’un œil plutôt indifférent Le Sel des Larmes, de Philippe Garrel, qui conte les apprentissages amoureux d’un jeune homme qui monte à Paris pour y suivre l’Ecole Boulle. Il fait des victimes féminines au passage et ne bronche même pas. Tourné en noir blanc, commenté en voix off, on se demande si c’est un retour aux travers de la Nouvelle Vague. En tout cas, la photo quelconque, souvent floue (de Renato Berta, pourtant !) et les dialogues banals nous donnent envie de relire L’éducation sentimentale.

Quant à Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hittman, (deux adolescents confrontées à une grossesse non voulue), Todos os Mortos de Gaetano Gotardo et Marco Dutra (d’anciens propriétaires d’esclaves qui doivent demander de l’aide à des esclaves libérés, dans le Brésil de fin XIXe) et aux cauchemars et insomnies de la protagoniste de El Prófugo, de Natalia Meta, nous n’avons pas pu les glisser dans notre programme.

Le premier jour, la présentation du jury fut un vrai bonheur. Plaisir de se suspendre aux lèvres de son président, Jeremy Irons. De sa voix si bien timbrée, il a commencé par affirmer haut et fort que certains reproches injustifiés lui ont été faits et qu’il profitait de cette tribune médiatique pour y remédier. Il a cité trois thèmes pour lesquels il est prêt à s’engager : la parité et l’égalité entre femmes et hommes, le mariage entre personnes de même sexe, les droits de la femme à l’avortement. Ce sont selon lui des droits essentiels pour la construction d’une société plus humaine. Il a remercié la direction du festival de lui avoir accordé l’honneur de présider ce jury. Il savait que certains films vont traiter des problèmes qu’il venait de mentionner, questionner des attitudes, remettre en question des préjugés, et il s’est dit réjouit de débats constructifs.

Invités à poser des questions, les journalistes n’ont pas brillé par leur originalité. Mais il était touchant d’entendre les 8 membres du jury dévier la question sur leur « film préféré » en citant en guise de réponse leur « premier film aimé ». Cela allait de Bambi à Singing in the Rain, en passant par Rear Window, E.T., City Lights, Lawrence of Arabia. Sans citer un titre spécialement, certains ont défini leur plaisir découlant de tout film créé « avec du cœur », « qui fait œuvre magique », émeut le public et le fait réfléchir. Personne ne s’est risqué à préciser les critères de jugement du jury, le consensus étant que si un film réussit à faire passer ce qu’il se propose de dire, c’est un bon film.

Suzanne Déglon Scholer

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Berlinale 2020 : l’an 1 de l’ère Chatrian

Les années passent, les festivals de cinéma  grandissent, se congratulent et se fêtent : cette année, Cannes aura 73 ans, tout comme Locarno, Venise 77 ! Le 29 janvier, la conférence de presse de la Berlinale était animée par la nouvelle direction bicéphale : Carlo Chatrian (directeur artistique) et Mariette Rissenbeek (directrice administrative). L’an dernier, le festival avait pris définitivement congé du flamboyant Dieter Kosslick.

Certains changements ont été annoncés, dans le respect de la continuité. Dans un allemand impeccable, la Néerlandaise Rissenbeek, qui vit et travaille dans la branche cinématographique en Allemagne depuis 1980, a annoncé que la cuvée 2020 propose moins de films que l’année précédente (360 contre 400). Ce n’est pas un choix, mais un pur fruit du hasard. Ancien directeur artistique à Locarno, Carlo Chatrian s’est ensuite donné beaucoup de peine (et en a eu) pour enchaîner quelques minutes en allemand avant de passer à l’anglais (sous les applaudissements de la salle) et louer le travail de leur équipe et les résultats d’icelle. Puis il a présenté les 18 films de la compétition internationale (dont 6 réalisés par des femmes et 16 en première mondiale).  Il s’est attardé sur la création d’une nouvelle section «Encounters» qui rassemble une quinzaine d’œuvres esthétiquement et formellement novatrices et offre une vitrine à de nouveaux réalisateurs. Un jury de 3 membres y récompensera le meilleur film, le meilleur réalisateur et la meilleure mise en scène.

Cette double compétition et la délocalisation des projections inquiètent un peu les médias présents, que Mme Rissenbeek s’est efforcée de rassurer. Les transports publics entre les lieux de projection, proches du cœur du festival, sont fréquents et un soin particulier a été apporté à la programmation pour que les séances ne se superposent pas : à vérifier sur place !

Deux Britanniques de haut vol

La comédienne Helen Mirren (photo) a confirmé sa présence, elle recevra un Ours d’Or d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Cette merveilleuse et versatile comédienne, fille de Russes blancs, qui a grandi dans le sud-est de l’Angleterre, a commencé une carrière au théâtre et au cinéma au milieu des années 1960, également à la télévision dès les années 1970. À ce jour, elle a plus de 80 films à son actif. Elle incarne avec la même aisance la souveraine britannique (The Queen, 2006), une cheffe de gang (dans 3 épisodes de Fast and Furious !), une journaliste venimeuse (Hedda Hopper dans Trumbo), une patronne de restaurant 5 étoiles  (The Hundred-Foot Journey) ou encore une appétissante dame mûre qui, avec d’autres dames mûres, accepte de poser nue pour un calendrier vendu pour une cause charitable (Calendar Girls). Sublime caméléon, elle a été mondialement récompensée par la profession et adoubée en 2003 par la Reine Elisabeth II, qui lui a conféré le titre de « Dame Commander of the Order of the British Empire » pour son exceptionnelle contribution artistique. Hail Helen !

Jeremy Irons, autre star anglo-saxonne, présidera le jury international de six membres à la parité parfaite, 3 dames dont la comédienne Bérénice Béjo et 3 messieurs. Jeremy Irons, élégant dandy de presque 1,90 m, a fait ses débuts dans les années 1970, au théâtre, puis à la télévision, avant de crever les écrans de cinéma dès les années 1980. On se souvient de The French Lieutenant’s Woman (1981) de Karel Reisz, The Mission (1986) de Roland Joffé,  Reversal of Fortune (Le Mystère von Bülow) (1990) M. Butterfly (1993) de David Cronenberg, Margin Call (J.C. Chandor, 2011) ou encore des séries (The Hollow Crown, The Tudors, The Borgias, etc.).  Très demandé pour la qualité exceptionnelle de sa voix et de sa diction, Jeremy Irons a enregistré bon nombre de livres audio, commenté des documentaires, joué des personnages de films  d’animation (c’est lui le « méchant » Scar dans The Lion King de 1994 !). On le retrouve même sur des guides-audio de musées, studios, ou monuments (par exemple Westminster Abbey). Bref, un talent protéiforme que la profession a su reconnaître en le couvrant de prix, tant au Royaume-Uni qu’en Europe et aux Etats-Unis. « Un acteur « royal », un acteur dont la voix, la stature, la présence et la classe sont ceux d’un monarque », avait dit Orson Welles.

Ouverture québécoise

C’est le 10e film réalisé par le Québécois Philippe Falardeau (photo), fils du cinéaste Pierre Falardeau, qui ouvrira la 70e édition :  My Salinger Year  sera projeté hors compétition, jeudi 20 février 2020. L’intrigue se joue au sein de l’équipe de communication de Salinger, l’auteur de The Catcher in the Rye (L’Attrape-Cœur), œuvre mythique sur le passage à l’âge adulte. On y retrouvera la magnifique Sigourney Weaver. Celles et ceux qui ont participé au Festival de Locarno 2011 se souviennent sans doute de Monsieur Lazhar que Philippe Falardeau était venu présenter en personne. Un petit bijou qui abordait avec beaucoup de délicatesse les enjeux de l’immigration et de l’intégration, tout en observant les règles rigides qui dénaturent les rapports entre enseignant et enfants.

La Suisse en compétition

Schwesterlein (Petite sœur) des Suissesses Stéphanie Chuat et Véronique Reymond (produit par Vega Film) mettra la Suisse à l’honneur. Il s’agit du deuxième long métrage de fiction du duo de réalisatrices helvétiques, après La Petite Chambre (2010), couronné de deux Quartz au Prix du cinéma suisse et nominé dans la course aux Oscars 2010. Après le succès de leur documentaire Les Dames en 2018, Schwesterlein se présente sous les meilleurs auspices. On y retrouvera le duo de stars allemandes Nina Hoss et Lars Eidinger (qui jouent frère et sœur) et l’icône bâloise protéiforme Marthe Keller (photo), dont c’est le 53e long métrage.

Philippe Garrel présentera la co-production franco-suisse Le Sel des Larmes, œuvre dans laquelle on retrouvera également Marthe Keller, tout en découvrant le jeune Logann Antuofermo, dans le rôle d’un jeune homme qui expérimente les joies et déboires des premières conquêtes féminines. Quant aux frères Fabio et Damiano D’Innocenzo, ils proposent la co-production italo-suisse Favolacce dont le titre « valise » conjugue les mots « favole – « conte de fées » et « parolacce – gros mots », un film tragi-comique sur les rapports humains entre générations. Les auteurs définissent leur film comme, « un récit choral dans la communauté bourgeoise de la province du Latium, à partir du regard d’un groupe d’enfants de onze ans. »

Après Eldorado (Markus Imhoof) en 2018, et L’Enfant d’En-Haut (Ursula Meier) en 2012, c’est la troisième fois en moins de dix ans que la Suisse est représentée dans la compétition internationale de la Berlinale.

Présence suisse dans d’autres programmes

Dans la section Panorama, la réalisatrice Andrea Štaka présente son dernier long métrage Mare, une co-production croato-suisse tournée en Croatie. Tout comme Cure (2014) et Das Fräulein (2006), films antérieurs et primés de cette Suissesse d’adoption, c’est un personnage principal féminin fort qui se trouve au centre du film. Autre film réalisé en partie grâce à des fonds suisses et montré au Panorama, Un Crimen Comun de Francisco Marquez, un film fantastique où une jeune professeure est hantée par le fantôme d’un adolescent, victime de violences policières.

Enfin, dans la section Generation, on repère le court métrage suisse Der kleine Vogel und die Bienen de Lena von Döhren. Ainsi que deux longs métrages : Palazzo di Giustizia de Chiara Bellosi, co-produit par l’Italie et la Suisse, une réflexion sur la justice rendue par les instances officielles, et aussi sur le vécu de toutes les personnes qui attendent et espèrent au-delà des salles d’audience.   Et Yalda, la Nuit du Pardon de Massoud Bakhshi (co-produit par la France, l’Allemagne, la Suisse, la Luxembourg, le Liban et l’Iran) qui se déroule de nos jours en Iran. La vie d’une femme ayant commis un homicide involontaire y dépend d’une prestation de téléréalité : si la fille de sa victime lui pardonne devant les caméras, elle ne sera pas exécutée.

« Last, but not least » : saluons la présence à Berlin de la comédienne Ella Rumpf (photo), une Suissesse de 24 ans, que les festivaliers pourront voir cette année dans la série autrichienne Freud, projetée dans la section Berlinale Series. En 2014, elle a été remarquée par son interprétation dans Chrieg de Simon Jaquemet. Plus encore, on l’a admirée dans son rôle de rebelle dans Die Göttliche Ordnung de Petra Volpe. Elle a marqué les esprits par sa prestation dans Grave de Julie Ducourneau ou encore dans Tiger Girl de Jakob Lass.  Ella Rumpf fait partie des dix jeunes éluEs « efp » (European Film Promotion, qui existe depuis 1998), choisiEs par un jury de professionnels du cinéma qui les accompagneront dans des rencontres avec la presse, le public et les professionnels de la branche à tous les niveaux.  Une soirée de gala leur est consacrée le 22 février. La statuette remise aux heureux récipiendaires représente des ailes déployées, reflet symbolique de l’envol vers le succès. Notre compatriote, Kacey Mottet-Klein, a été l’une des « shooting stars » honorées à Berlin en 2016. Tout comme, au cours des 22 dernières années, Rachel Weisz, Melvin Poupaud, Moritz Bleibtreu, Ludivine Sagnier, Daniel Craig, Daniel Brühl, Sara Forestier, Carey Mulligan, Anaïs Demoustier, Alicia Vikander, Adèle Haenel, pour ne citer que quelques-unEs.

Retrait du Prix Alfred-Bauer

La Berlinale ne délivrera plus, jusqu’à nouvel ordre, de Prix Alfred-Bauer. Pour rappel : lorsque les Alliés occidentaux, en 1951, approuvent la nomination du directeur-fondateur de la Berlinale qui a pour mission d’être une « vitrine du monde libre », pas une once d’hésitation :  Bauer présidera la Berlinale jusqu’en 1976. Alfred Bauer n’avait jamais caché ses sympathies nazies, nul ne pouvait ignorer qu’il avait été un haut responsable du département cinématographique de propagande mis en place par Joseph Goebbels. Mais en ce temps-là, le recyclage des collaborateurs du gouvernement nazi ne posait pas problème, au contraire. Ni durant les 70 années écoulées. Ce sont les révélations de l’hebdomadaire « Die Zeit » qui, s’appuyant sur « des recherches minutieuses notamment dans les archives nationales », clouent au pilori « ce fervent S.A. … qui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, … s’est employé à effacer toutes les traces de son passé nazi, … cherchant même à faire croire qu’il avait été un opposant au nazisme ». Cette condamnation soudaine a peut-être un lien avec le large mouvement de « libération de la parole » et l’explosion de dénonciations qui ont ouvert les vannes des tribunaux médiatiques, lesquels, toutes causes confondues, avalisent toutes formes de règlements de comptes et de présomptions de culpabilité !

Suzanne Déglon Scholer

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Les cinémas d’Afrique autorisés à débarquer à Lausanne

La 14e édition du Festival Cinémas d’Afrique se tiendra à la Cinémathèque suisse et au Casino de Montbenon du 22 au 25 août 2019, autour du thème REGARDS. Nous avons vu deux titres en primeur, parmi les 36 films en provenance de 23 pays projetés dans la section Panorama.

FIG TREE, d’Aäläm-Wärqe Davidian (Israël/Ethiopie, 2018)

Présenté au laboratoire de co-production Open Doors du Festival de Locarno 2014, ce film a finalement été projeté au Festival de Toronto l’an dernier. Fort d’un financement international, il se démarque de très loin de la production courante tournée en Ethiopie et constituée pour l’essentiel de comédies romantiques tournées à toute vitesse et sans ambition esthétique.

Largement autobiographique, ce film croise un fait historique déjà abordé dans le fameux VA, VIS, DEVIENS (2005) de Radu Mihaileanu. A la fin des années 80, de nombreux juifs d’origine éthiopienne (les falashas) ont pu quitter leur pays en proie à la guerre civile, avec le soutien d’Israël. Pour son premier long métrage, la réalisatrice de FIG TREE se montre très habile sur plusieurs plans : elle limite sa reconstitution à quelques scènes éclairantes (en particulier l’enrôlement forcé de jeunes gens par les forces du colonel Mengistu Hailé Maryam pour aller combattre une rébellion menaçante) ; elle construit un superbe personnage féminin (Betalehem Asmamawe), figure de la résistance à tous les conformismes et compromissions de l’époque ; elle alterne des scènes à l’âpreté surprenante (dont une implique un mutilé de guerre) avec des moments de pure comédie (lorsque l’entremetteuse mime à ses protégés comment on prend l’avion).

Par la qualité de sa photo, de son interprétation et de sa relecture de l’histoire récente de l’Ethiopie, FIG TREE fait à coup sûr partie du haut du panier de la sélection du Festival Cinémas d’Afrique.

YOMEDDINE, d’Abu Bakr Shawky (Egypte, 2018)

Présenté en compétition au Festival de Cannes 2018, ce road movie égyptien a été boudé par les distributeurs suisses. Peur de faire fuir le public avec un film dont le personnage central est un lépreux ? Concurrence potentielle avec CAPHARNAÜM de Nadine Labaki ? Toujours est-il que le Festival Cinémas d’Afrique rattrape une injustice.

Beshay (Rady Gamal) est doublement suspect aux yeux de ses compatriotes : il est à la fois chrétien et lépreux. Sa propre famille a choisi de le faire vivre à l’écart, dans une « colonie », où il occupe ses journées à récupérer ce qui peut l’être dans les décharges à ciel ouvert. Lorsque sa compagne meurt, Beshay a la surprise de voir apparaître la mère de la défunte, dont il ignorait l’existence. Cette révélation l’amène à vouloir entreprendre un périple vers ses propres origines, dans une carriole tirée par un âne. Il espère ainsi retrouver ses géniteurs, avec l’aide d’un orphelin surnommé Obama.

Comme tout road movie, YOMEDDINE trouve du sens dans ce qu’il dévoile de l’Egypte contemporaine, où la piété des formules langagières ne s’accorde pas toujours avec les comportements. Quand le lépreux se risque à mendier dans la rue et se fait chasser par un cul-de-jatte furibard, c’est le fantôme du Buñuel de LOS OLVIDADOS qui s’invite brièvement dans le film. Très brièvement. Car c’est bien la solidarité des exclus et la nécessité de surmonter les préjugés que défend le réalisateur, qui a mis dix ans à monter son film avec des moyens très limités. Dans le cadre très contrôlé d’une réalisation qui entend réhabiliter sans heurter, Abu Bakr Shawky se permet des touches d’humour plaisantes : « Qu’Allah bénisse l’administration égyptienne! », s’exclame ainsi un nain en mettant la main sur un dossier, alors que la plupart des séquences tendent au contraire à montrer son impéritie.

Christian GEORGES

Programme complet : http://www.cine-afrique.ch/   

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Locarno Film Festival (5) / Ultimes coups de coeur sur la Piazza grande

Première réalisation de l’acteur britannique Simon Bird, Days of the Bagnold Summer est une adaptation de la bande dessinée homonyme de Joff Winterhart, sur une BO de Belle & Sebastian. Ce récit d’apprentissage touchant et intelligent, entre comédie et drame, nous présente un été en tête-à-tête forcé entre une mère et son fils : Sue Bagnold, alerte quinquagénaire divorcée (Monica Dolan), bibliothécaire de son état, qui désespère de ne pouvoir communiquer avec son grand dadais de fils,  David Bagnold (Earl Cave), 15 ans, adolescent taiseux, gothique et fan de heavy metal. Ils vivent dans une petite maison de banlieue, et les nerfs du jeune craquent quand son père –  remarié à une femme beaucoup plus jeune que sa mère et vivant en Floride – annule l’invitation à venir passer l’été, parce qu’une petite demi-sœur vient de naître. Quoi de plus terrible que de passer les grandes vacances en Angleterre avec cette mère qu’il juge tellement ennuyeuse ? Rapports tendus, dialogues lapidaires (paroles de rejet pour toute violence), mais jamais de rupture. Les deux personnages sont écorchés, chacun à sa façon, et doivent encore se reconstruire. C’est la mort de leur vieux chien qui fera fondre la glace et permettra à un nouveau dialogue de s’instaurer. Tendre et drôle, ce film a emporté l’adhésion du public de la Piazza, de tous âges. Le fils de Nick Cave a beaucoup fait rire.

On ne rit pas à la vision de Camille (France 2019) de Boris Lojkine, biopic retraçant les derniers mois de la jeune photographe française, Camille Lepage, tuée dans une confrontation entre factions ennemies centrafricaines en 2014. Le film a été tourné en Centrafrique, cette terre dont la jeune femme était tombée amoureuse en 2013, après avoir pratiqué son métier au Soudan. Elle est jeune, jolie, elle adore un pays qu’elle n’a connue qu’en guerre. Elle y photographie plus de gens morts que de vivants, et on se demande comment elle peut se sentir bien dans cette contrée dévastée. Pourquoi ne suit-elle pas la règle des reporters de guerre (ne s’attacher à personne) ? Comment ose-t-elle se déplacer dans les transports locaux, dans ce pays où sa peau fait tache, ce pays dont elle ne comprend ni le langage ni la culture ? A-t-elle dû prendre parti dans ce conflit purement religieux, elle dont les amis sont chrétiens, anti-Balaka ? A-t-elle aussi frayé avec leurs ennemis, les rebelles musulmans de la Seleka ? On n’aura jamais les réponses. Une enquête sur les circonstances de la mort de Camille Lepage est toujours en cours, ses parents luttent toujours pour connaître la vérité. Le film de Boris Lojkine, tourné avec des comédiens professionnels et amateurs, est porté par Nina Meurisse. Après une première triomphale à Locarno (Prix du Public 2019 sur la Piazza…au nez et à la barbe de Tarantino), et le fait que depuis avril de cette année, une place parisienne porte les noms de Ghislaine Dupont, Claude Verlon et Camille Lepage, tous trois morts en Afrique au service de l’information, Camille va peut-être toucher une audience encore plus vaste ? On ne peut que croiser les doigts.

À propos : la guerre civile du Rwanda, conflit ethnique de quatre ans qui se termina par le génocide des Tutsis en 1994 a déjà inspiré cinq réalisateurs (Roger Spottisoode en 2007, Robert Favreau en 2006, Michael Caton-Jones, Peter Raymont et Terry George en 2005).  Par contre, le conflit meurtrier de Centrafrique n’a pas encore eu droit à pareille vitrine.  Si l’on en croit Wikipedia, la Centrafrique a saigné de massacres récurrents de 2002 à 2014. Locarno a montré un premier documentaire sur le sujet en 2016, dans la section «Semaine de la Critique», Cahier africain de la Biennoise Heidi Specogna, basé sur les courageux témoignages de femmes et d’hommes victimes des atrocités résultant des affrontements religieux. Tout comme Camille Lepage, Heidi Specogna voulait que le monde sache ! Mais on se demande quel est l’impact de ces images atroces prises souvent à grands risques. Tout le monde photographie, filme, publie : plus c’est atroce, plus on en parle. Et pourtant, rien ne change.

Servitude moderne

Inscrit dans la section « Cinéastes du Présent », le dernier film que nous commentons sur se blog,  Overseas (Belgique, France 2019) de Yoon Sung-a, a été fort bien rebaptisé « Desperate Housekeepers » par un rédacteur du Pardo News! Il nous emmène dans un centre de formation au travail domestique pour jeunes Philippines se préparant à aller travailler outre-mer. Elles doivent souvent quitter leurs propres enfants, abandonner leur famille. Dans ces centres, on les prépare au mal du pays, et à toutes les implications de leur statut d’employée de maison. On leur enseigne aussi les rudiments de la langue anglaise, LA langue internationale qui leur permettra mieux servir dans n’importe quel pays (elles sont recherchées dans le monde entier, en particulier au Moyen et Proche-Orient, au Japon, en Israël, en Australie, etc).

Lors d’exercices de jeux de rôles, les femmes se mettent tant dans la peau d’employée que celle d’employeur. On les prépare à tout, y compris aux attaques sexuelles, aux journées de travail sans fin, à la méchanceté et l’iniquité. On leur montre comment soigner des vieux, des grabataires, des bébés, des petits enfants, comment faire le ménage, servir à table, faire la cuisine, être au four et au moulin 24 heures sur 24. Elles signent un contrat de deux ans, et doivent envoyer au moins une fois par année de l’argent dans leur pays (leurs gains constituent une part importante de la rentrée de devises du pays). Il leur est fortement conseillé de ne pas quitter leur lieu de travail avant l’échéance du contrat. Et de ne pas oublier que leurs maîtres ont toujours raison, même s’ils disent tare pour barre, même s’ils mentent éhontément.  Face à l’injustice, on les adjure de ne pas pleurer, au motif qu’une Philippine n’est jamais faible ! Elles peuvent faire appel à l’agence, ou à leur ambassade, en cas de besoin. (Sur ce point-là, le film reste assez discret. Comme il est discret sur le sort des passeports et sur la filière pour envoyer l’argent ou le mettre en sécurité). Overseas dénonce de une servitude moderne, tout en soulignant la détermination de ces femmes, leur courage, leur solidarité et les stratégies qu’elles peuvent envisager face aux épreuves de l’avenir. Le film donne le chiffre de 200’000 femmes qui quittent leur foyer chaque année pour travailler à l’étranger. Peut-être sont-elles mieux à l’étranger que sous la férule directe de l’iconoclaste Rodrigo Duterte ?

Cette année à Locarno, nous avons essentiellement fréquenté la Piazza et la rétrospective, et pour ces deux sections, nous apprécions les choix des comités de sélection. Il y avait là de quoi satisfaire les appétits. Nous ne pouvons que nous réjouir du discours ouvert, intelligent, constructif de la nouvelle directrice artistique, Lili Hinstin. Nous pourrons peut-être mieux en apprécier les retombées l’an prochain, après son bilan 2019 et son impact sur la prochaine édition qui débutera le 5 août 2020.

Suzanne Déglon Scholer

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