Il eut un France-Soir, il y eut un Matin…

Comment nous sentons-nous, au lendemain de la mort programmée du Matin papier ?

Un peu comme si on nous annonçait le décès imminent du vieil oncle cultivé, sans gêne et parfois égrillard, qui animait comme personne les réunions de famille… Tout le monde n’avait pas spontanément envie de s’asseoir à ses côtés. Mais, l’air de rien, au milieu des conversations sérieuses ou ronronnantes, chacun guettait ses emportements et ses bons mots. Il nous tenait en haleine avec sa passion pour le sport et ses tuyaux d’insider. On était forcés d’admirer son sens du storytelling, même s’il lui arrivait de plonger tout le monde dans l’embarras avec son goût pour le scabreux. Ou son obstination à décrire crûment les prestations des belles de nuit de Suisse romande.

Le vieil oncle au cimetière, les réunions de famille n’auront plus la même couleur. Il se peut même qu’il y en ait de moins en moins, des réunions. Ou même qu’un jour la famille n’en mérite quasiment plus le nom.

Pendant longtemps, les journaux ont constitué un business florissant. Tellement florissant que peu de monde se souciait de savoir si les éditeurs étaient motivés par la cupidité ou la flamme citoyenne. Le prestige du papier et la fidélité des lecteurs et annonceurs leur assuraient de confortables rentes de situation. Dans les années 90 déjà, certains signaux auraient dû alerter. Pourquoi, devant sa rédaction rassemblée pour un bilan annuel, tel éditeur romand parlait-il des pages de publicité engrangées et jamais des contenus publiés ?

Avec la révolution numérique, la publicité a migré. Certains éditeurs ont même tout fait pour, rachetant des sites de petites annonces, dont les profits ne servent pas à financer les journaux. Ces mêmes éditeurs ont dévalorisé le produit presse en le décrétant gratuit. Fatale confusion pour des consommateurs trop heureux de transférer leur « budget médias » vers l’ADSL et l’abonnement au mobile ! Qui paie pour des tuyaux à gros débit s’attend aujourd’hui à ce que les contenus de qualité coulent vers lui sans surcoût. Révolution culturelle ! Au XXe siècle, on se choisissait un journal quasiment comme un conjoint. On se chamaillait avec lui parfois, on avait le droit de divorcer. On restait souvent un vieux couple inséparable. A l’ère numérique, on se laisse étourdir d’avoir accès à la grande partouze de l’info sans avoir à décliner ni son nom ni sa carte de crédit.

Dans Le Matin de ce vendredi 8 juin, le patron de Tamedia Pietro Supino affirme que la mort du journal est « une conséquence du nombre d’abonnés trop faible« . Mais quels moyens ont été octroyés au journal pour en faire un produit indispensable ? « Notre objectif est de préserver et de développer le cœur de notre métier, soit la presse et le journalisme« , assure encore Supino. »Nous investissons dans de nouvelles compétences, dans des formats numériques, le journalisme de données, l’enquête approfondie (…) » Mais l’homme évite de préciser que la future formule 100% numérique du Matin sera gratuite et élaborée avec moins de 15 journalistes.

Des experts du secteur observent surtout que Tamedia cherche son salut du côté de l’économie digitale. L’hiver dernier, le groupe a déboursé 216 millions pour acquérir Goldbach Media, spécialiste de la publicité sur les écrans, rappellent ce matin plusieurs quotidiens romands.

Puisons le mot de la fin dans le livre-testament de Roger de Diesbach « Presse futile, presse inutile – Plaidoyer pour le journalisme » (Slatkine, 2007) :

« (…) je crois en l’avenir de la presse écrite, mais à condition de lui garder tout son sens et d’améliorer encore sa qualité, son originalité et ses prestations au service de l’information et de l’intérêt général. On ne pourra pas le faire sans les jeunes journalistes, sans les éditeurs. Par le biais des budgets, ces derniers détiennent l’argent, le nerf de la guerre du journalisme d’investigation. En coupant les finances, ils ont les moyens de supprimer la recherche d’information qui, pour être fructueuse, exige du temps donc de l’argent. Certains n’ont pas hésité à couper ce secteur, qui, paraît-il, provoque trop d’ennuis. Il leur reste le vent« .

Christian Georges

 

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Dix ateliers d’expression radio pour les 10-18 ans à la RTS ce printemps !

Dans le cadre du développement d’une offre institutionnalisée d’activités d’éducation aux médias, la RTS propose désormais aux élèves romands de 10 à 18 ans de venir créer une émission radio avec des professionnels expérimentés. Du choix des sujets à traiter, au passage radio en direct, en passant par les aspects techniques du son, le but de ces ateliers pratiques est de faire découvrir et expérimenter de manière ludique à une classe, les éléments qui constituent un journal radiophonique.

En attendant l’organisation régulière d’ateliers à partir de la rentrée 2018, dix créneaux sont proposés à la réservation en avril et en mai 2018.

Atelier : « Découverte et expression radio : actu »
Dates : 30 avril + 1er, 7, 8 et 22 mai 2018
Créneaux : 9h-12h ou 13h30-16h30
Durée : 3 heures
Prix : 300 CHF HT + 7.7% de TVA, payable sur facture
Public cible : élèves romands de 10 à 18 ans. Max. 25 participants par groupe
Inscription : https://fr.surveymonkey.com/r/AteliersRTS

 

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Ken Loach à Fribourg : « Le cinéma est très étroit »

On aurait pu craindre un rassemblement d’anciens combattants, syndicalistes et ex trotzkistes chenus. Mais c’est devant un public étonnamment mélangé et conquis d’avance, que le cinéaste Ken Loach a livré sa « masterclass », lundi au Festival international du film de Fribourg.

Célébré aujourd’hui comme un des auteurs qui comptent (deux palmes d’or), le Britannique n’en conserve pas moins une modestie qui fait son charme. Sa vocation initiale a été contrariée. « J’ai commencé comme le pire acteur en Angleterre », assure-t-il, encore tout surpris d’avoir été recruté par la BBC à moins de 30 ans pour assurer des captations de pièces de théâtre à plusieurs caméras. « On faisait de mauvais films, tout sonnait faux. La structure de la BBC était très rigide et ils ne voulaient pas des films que nous voulions faire, en sortant dans la rue, pour raconter des histoires de gens réels ».

Loach n’idéalise pas cette époque du free cinema et de la Nouvelle vague française : « On pouvait tourner vite, avec le 16 mm caméra à l’épaule, mais je n’aimais pas cette vitesse, qui prenait le pas sur le contenu ». Et le réalisateur de « Moi, Daniel Blake » d’expliquer pourquoi il a choisi « Les amours d’une blonde » et « Trains étroitement surveillés » dans sa carte blanche fribourgeoise : « Ce sont les films tchèques qui m’ont amené à comprendre qu’il faut d’abord bien observer. J’ai eu la chance de faire plusieurs films avec Chris Menges, un caméraman qui avait travaillé avec Miroslav Ondricek, un grand chef de la photographie. J’adorais cette façon qu’avait le cinéma tchèque de s’intéresser à des personnages très humains, avec une technique très simple. « Le Voleur de bicyclette » a aussi cette qualité, de raconter une histoire simple, mais de manière extrêmement précise. C’est un film sur la vulnérabilité des prolétaires ».

Si une masterclass a pour but de dévoiler quelques secrets de fabrication, Ken Loach a rapporté ce qu’il a appris lui-même de Chris Menges : « Ce qui se passe devant la caméra est plus important que ce qui se passe derrière ! Inutile de vouloir faire des choses sophistiquées en termes de prises de vues. L’important est de choisir l’objectif qui se rapproche le plus de ce que voit l’oeil humain. Il faut bannir ce qui n’est pas naturel. En tant que spectateur, demandez-vous toujours si la caméra est au bon endroit. Si vous voyez deux personnages à travers le pare-brise d’une voiture en train de rouler, c’est un plan « impossible » ! Tout comme de filmer deux personnes de face sur un balcon, comme si la caméra flottait à mi-hauteur. « 

Sans dénoncer aucun blockbuster, Ken Loach a souligné combien le cinéma du moment était « étroit ». Ou étroitement concentré sur le profit. Sans surprise, la politique a pris le dessus sur les considérations cinématographiques, lors de ces 80 minutes d’échange. « La classe laborieuse, ce n’est pas seulement  les pauvres, c’est la majorité des gens ! Depuis Margaret Thatcher, les attaques contre la classe ouvrière ont fait exploser le nombre des sans-abri, des working poor et le travail précaire. On considère normal que des milliers de gens dépendent des banque alimentaires, mais ce n’est pas le cas ! »

Le cinéaste admire Jeremy Corbyn, le leader des Travaillistes britanniques : « C’est un homme extraordinaire, honnête, un ami. Il doit affronter l’ensemble de la presse, du coup il est important que son message soit relayé sur les réseaux sociaux. Le risque, c’est qu’il soit un jour au gouvernement, mais sans pouvoir. Certains députés de son propre parti lui sont très hostiles. »

Instaurer un revenu universel de base ? Ken Loach se montre toujours aussi réservé : « C’est une idée intéressante, mais je crains qu’une telle innovation soit une cible trop facile pour la droite, sur le mode « Regardez, on les paie pour ne rien faire… » L’essentiel est d’assurer la dignité aux gens et cela passe, sinon par l’emploi, du moins par le sentiment que chacun apporte sa contribution à la société ».

Mot de la fin ? « Mes films peuvent apparaître glauques à certains, mais ce serait oublier qu’ils montrent des gens qui résistent et l’espoir naît de cela. Il est important de s’organiser politiquement pour empêcher les c… (« buggers ») de détruire la planète ».

Christian Georges

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Tapis rouge pour les séries à la Berlinale

La Berlinale cultive une vision globale des diverses « fabrications » d’images en mouvement, courts, longs et moyens métrages, 35 mm, DCP, iPhone (Unsane de Soderbergh) images délibérément floutées (Twarz de Szumowska), et depuis quelques années, téléfilms et séries. Dans la section « Berlinale Special », un créneau a été réservé cette année aux deux premiers épisodes de 7 séries internationales, ainsi qu’à deux téléfilms de la série suisse Ondes de Choc. Comme les écrans domestiques peuvent assurer potentiellement la plus grande audience planétaire, les oeuvres qui leur sont destinées cartonnent. Elles sont indéniablement de qualité toujours meilleure.

Revers de la médaille : les barrières entre TV et cinéma se fragilisent, et la menace Netflix pourrait en accélérer le disparition. Netflix dispose d’un budget « films » énorme (on parle de 7-8 milliards en 2018) et prévoit d’en user pour produire un contenu original visible uniquement en ligne.

Par le passé, on a vu foule d’adaptations de séries au cinéma (Le Saint, Limitless, Sex and the City, Mission Impossible, L’Homme invisible, Le Fugitif, Twin Peaks, etc.). Mais quid maintenant des films produits par les géants du Net qui ne sortent pas en salles ? Mute de Duncan Jones, Bright de David Ayer, D’abord ils ont tué mon père d’Angelina Jolie, The Irishman de Martin Scorsese, Okja de Bong Joon-Ho ? Netflix et d’autres géants du streaming attirent des acteurs prestigieux par de gros salaires et un public potentiel énorme. La politique de Netflix a ébranlé tout le système de diffusion, et fait école : Disney, Apple, Amazon, HBO, Hulu, CBS, se sont jetés dans le créneau.

Séries et téléfilms sur grand écran

DR (Danmarks Radio), qui gère six chaînes de télévision et de multiples stations radio, a financé la série Liberty. Celle-ci se joue dans les années 1980, parmi les expats en Tanzanie. Liberty pose un regard critique sur les effets pervers d’une mentalité colonialiste. Des hommes d’affaires et des gens actifs dans l’aide au développement exploitent sans scrupules les structures locales à des fins privées. La série nous plonge dans une communauté de Scandinaves implantés en Afrique qui s’estiment, consciemment ou pas, plus importants que les indigènes pour lesquels ils sont là. Basée sur le 3e tome de la trilogie africaine du Danois Jakob Ejersbo et les souvenirs de jeunesse en Haïti d’Asger Leth, la série met en évidence le manque de jugeotte des expats, l’opulence insolente de leur mode de vie, leur manque de pudeur, leur exhibitionnisme, leur attitude condescendante. Il est question ici de vénalité, de détournement de fonds officiels destinés à l’aide au développement, d’adultère, de meurtre, de mensonge et de trahison. Les situations, actions et personnages n’évitent pas les clichés, surtout du côté des Blancs. Mais parmi les indigènes, Marcus, incarné par le Kenyan Charlie Karumi, échappe au schéma typique de l’Oncle Tom africain.

Produite par Hulu, The Looming Tower est une série basée sur l’ouvrage éponyme de Lawrence Wright (The Looming Tower : Al Qaida and the Road to 9/11). Elle tente d’expliquer les mécanismes qui ont permis les attentats du 11 septembre 2001 contre les Tours jumelles du World Trade Center. En revenant sur les années qui ont précédé la tragédie (en commençant par les attentats contre les intérêts américains à Nairobi au Kenya et à Dar es Salaam en Tanzanie en 1998), la série met l’accent sur les rivalités et le manque de transparence dans les relations entre le directeur de l’unité Al-Qaïda de la CIA, Martin Schmidt (Peter Sarsgaard) et le chef de la cellule anti-terroriste du FBI, John O’Neill (Jeff Daniels). Ce que nous avons vu à Berlin, c’est surtout le combat de coqs que se livrent les deux hauts fonctionnaires, et les attentats sur sol africain. Ce lancement de The Looming Tower donnait vraiment envie d’en voir plus, pour tenter de comprendre ce qui a empêché les Américains de prévenir la tragédie du 11 septembre.

 

The Terror (production Ridley Scott pour AMC, photo ci-dessus) relate l’expédition britannique qui fit voile en mai 1845 vers le Pôle nord, ayant mission de découvrir le passage du Nord-Ouest et de cartographier les mers polaires au Nord du continent américain. Les dernières traces de l’équipage se perdent, vers 1848, à des centaines de kilomètres de toute civilisation. L’expédition Franklin, du nom de son capitaine, se composait de deux bombardes, les HMS Terror et Erebus, avec à bord quelque 130 membres d’équipage. The Terror s’inspire du roman éponyme de Dan Simmons, qui a concocté avec Ridley Scott une série horrifico-fantastique. La flotte quitte l’Angleterre au printemps et se retrouve bloquée à l’automne dans l’immensité glacée de la banquise. C’est là que commence la série : le piège blanc s’est refermé, l’un des navires est fortement endommagé, il règne un étouffant sens de claustrophobie, et les luttes au sein de la hiérarchie et entre membres de l’équipage s’enveniment. Bombardes, costumes, interprètes, tout est parfait ! Mais il nous a fallu une forte « suspension consentie de l’incrédulité » (suspension of disbelief) en regardant, sur le grand écran du Zoo-Palast, les morceaux de glace flottant dans les eaux glaciales de l’Atlantique nord reconstitué en studio. Peut-être que l’effet sera meilleur sur petit écran !

Ondes de choc helvétiques

Quant aux téléfilms suisses ils ont été projetés le 19 février, en présence des comédiens et réalisateurs. Réalisé par Ursula Meier, Journal de ma Tête est le premier volet de la série Ondes de Choc. Il expose la complicité spirituelle entre une enseignante (Fanny Ardant) et l’un de ses élèves, Benjamin (Kacey Mottet Klein, photo ci-contre), qu’elle encourage à s’exprimer librement. Ce qu’il fait : il lui envoie son journal, où il confesse le double parricide qu’il a commis. Est-elle complice ? Responsable ? Aurait-elle dû deviner ce qui se cachait au coeur de sa prose violente ? Questions sans réponses. Comme dans Prénom Mathieu, de Lionel Baier. Le film expose l’impossible retour à la normale d’un adolescent, Mathieu (Maxime Gorbatchevsky, photo ci-contre, à droite), seule victime ayant échappé au « sadique de Romont », dans les années 1980. L’homme violait et suppliciait méthodiquement ses victimes avant de les tuer. Mathieu ne guérira jamais complètement de la brutale agression dont il a été victime. Les quatre téléfilms s’inspirent de « fait divers » survenus en Suisse et de leur (im)possible explication. Preuve qu’en Suisse aussi, on peut filmer l’horreur « basée sur des faits réels ». En Suisse aussi, on peut reconstituer des événements traumatisants, et imaginer ensuite les répercussions (les ondes de choc) qui en découlent. Meier et Baier filment la survie de jeunes indélébilement traumatisés. C’est proprement fait, mais cela reste à mon avis étriqué et figé, en bonne partie à cause de l’alexithymie des personnages (leur incapacité à exprimer leurs émotions) et le manque de dynamisme de la mise en scène.

Le nombre ne fait pas la qualité

400 films à Berlin, contre 130 à Cannes et 80 à Venise : le nombre ne fait pas la qualité, mais cela vaut la peine d’être relevé. Dieter Kosslick, blessé et irrité par la lettre des 79, a fait bonne mine à mauvais jeu, sachant pertinemment qu’on ne peut contenter tout le monde. Le festival s’est déroulé sans coup d’éclat. Le directeur du festival s’est dit prêt à passer la main en 2019, et la presse allemande ne l’a pas égratigné durant ces dix jours, son dernier festival.

Difficile de donner un avis fondé sur le palmarès de ce 68ème festival lorsqu’on n’a pas vu tous les titres au programme. Mais il est bon d’applaudir à la présence d’un film d’animation à « thèse » au palmarès ! Et de constater que plusieurs des films que l’on souhaitait voir récompensés l’ont été, même si ce n’était pas dans la catégorie dont on avait rêvé.

Enfin, serait-il pervers de se demander si c’est la polémique ♯metoo qui a incité le Jury international à couronner Touch me Not, film réalisé par une femme, traitant de l’intimité d’une femme (photo ci-contre) ? Faute de l’avoir vu, nous laisserons le mot de la fin à Pascal Gavillet, de la Tribune de Genève, l’un des rares critiques romands présents à Berlin : « La Roumaine Adina Pintilie a stupéfié tout le monde en remportant l’Ours d’or pour Touch me Not, film entre fiction et documentaire dans lequel les névroses d’une femme qui ne supporte pas qu’on la touche servent de pivot à d’autres témoignages similaires sur les corps, les handicaps et le désir. Ce n’est guère plaisant, formellement très arty et pour tout dire, un peu trop bricolé pour sortir du lot ».

Suzanne Déglon Scholer

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Berlinale : Germinal Roaux enchante, deux femmes de l’Est sortent de l’ombre

Le jury de la Berlinale a surpris professionnels et festivaliers en attribuant samedi l’Ours d’or à la réalisatrice roumaine Adina Pintilie pour son film Touch Me Not. Les femmes de l’Est étaient décidément à l’honneur puisque la Polonaise Malgorzata Szumowska a obtenu le Grand prix du jury pour son film Twarz. Suzanne Déglon Scholer parle de ce 2e film dans son journal de bord berlinois ci-dessous (cgs).

 

Mardi 20 février – Jour 6

Grâce à sa magistrale interprète Marie Bäumer, 3 Tage in Quiberon (Compétition), d’ Emily Atef, a véritablement fait revivre Romy Schneider, lors de son face à face avec le photographe Robert Lebeck et le journaliste Michael Jürg, à Quibéron en 1981. Celle qui ne veut plus être confondue avec Sissy est fragile, intoxiquée par l’alcool et les barbituriques, dépressive, sensuelle et féline un instant, hagarde et désespérée l’instant d’après. Face à l’objectif, Romy Schneider prenait vie, se métamorphosait littéralement, elle adorait être photographiée et était très photogénique (voir ci-contre). Marie Bäumer a su rendre cet aspect magique de sa personnalité. Le film mériterait de figurer au palmarès.

Tout comme Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot (Compétition), de Gus Van Sant. Le film, basé sur l’autobiographie éponyme de John Callahan (1951-2010), retrace la vie du dessinateur américain qu’un accident de voiture laissa quadriplégique en 1972. Ses dessins, que d’aucuns trouvaient morbides, voire répugnants et insultants, d’autres tout simplement brillants, soulevaient régulièrement la polémique. De parents inconnus, il avait grandi dans un orphelinat de Portland avant d’être adopté par la famille Callahan. On le sait alcoolique dès douze ans, et toxicomane de surcroît. L’accident fatal, qui le cassera physiquement, ne changera rien à sa personnalité de voyou, zonard casse-cou et provocateur. Jusqu’au bout, il repoussera avec morgue toute manifestation de compassion, franchissant allègrement et régulièrement les limites à ne pas dépasser : il fut l’incarnation du politiquement incorrect.

Joaquin Phoenix et Jonah Hill se donnent la réplique : le premier incarnant Callahan, l’autre un coach des AA qui l’aide (par des moyens pas tout à fait orthodoxes) à vaincre ses démons, et à retrouver une forme d’acceptation de soi-même et des autres. Le film a été applaudi, mais un film sur un handicapé iconoclaste peut-il séduire un jury, de nos jours ? C’est un très bon film, mieux construit et plus émouvant qu’Unsane (Compétition), de Steven Soderbergh, parodie (filmée avec un iPhone) de thriller horrifique, dans lequel une jeune femme apparemment forte, mais traumatisée par un « stalker » (harceleur) est internée contre sa volonté dans un asile psychiatrique et se voit confrontée à ses peurs les plus prégnantes. Est-elle mythomane ou le nouveau médecin-chef de l’institution est-il le dangereux déséquilibré qui la poursuit ? Débutant comme une étude de caractère, le film tourne à l’horreur, bourreau et victime assènent des coups mortels qui ne le sont jamais assez, même si ça saigne beaucoup. On se retrouve dans le gore, et on se demande à quoi tout cela peut bien servir.

Aus dem Nichts / In the Fade, de Fatih Akin, (LOLA at Berlinale), sorti en France, vaut le détour, ne serait-ce par la prestation impressionnante de Diane Kruger en jeune veuve luttant avec son avocat contre un système judiciaire qui refuse de condamner les Néo-nazis qui ont causé la mort de son fils et de son mari. L’avocat des accusés a habilement mis en doute la crédibilité de la jeune femme, principal témoin de l’attentant, et obtient la relaxation des accusés : on a retrouvé de la drogue chez elle, les allégations d’une toxicomane ne sont pas solides. Justice se fera, mais autrement. Un film dont les retours en arrière, avant l’attentat, sont illuminés par un ciel bleu ensoleillé et un bonheur familial partagé, firmament radieux que l’on retrouvera dans l’épilogue de ce drame qui se joue dans un climat verlainien (« Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville »). Dommage qu’Aus dem Nichts n’ait pas trouvé place dans la distribution suisse.

Jeudi 22 février – Jour 8

Museo (Compétition) d’Alonso Ruizpalacios, narre l’histoire assez rocambolesque, mais véridique, de deux jeunes de banlieue, qui réussirent à s’emparer, en 1985, de 140 pièces préhispaniques de valeur « inestimable » au Musée d’Anthropologie de Mexico. Leur questionnement sur le sens de la vie, les rapports humains, les mensonges de l’histoire, leur malaise social, les méfaits commis pour remplir les musées, occupent un bon tiers du film, les deux autres tiers étant consacrés aux préparatifs et à l’exécution du plan, puis aux vaines tentatives de revente du butin ! La police, persuadée qu’un gang de professionnels a fait le coup, offre une énorme prime à qui dénoncera les coupables. De leur côté, les deux complices sont bien embêtés d’avoir réussi. Le rythme est languissant, et les efforts de Gaël Garcia Bernal ne nous gardent pas d’un certain ennui.

Ce jeudi est un tantinet maussade, car déjà la fin du Festival se fait sentir, les publications américaines (Variety, Hollywood Reporter et Screen) spécialement publiées pour la Berlinale, ne sont déjà plus distribuées. Les rangs dans les salles sont un peu plus clairsemés, le Marché du film a fermé ses portes mercredi.

Mais ce jour est marqué par deux films suisses de qualité, consacrés aux tragédies des migrants. Eldorado (hors Compétition, et c’est dommage) est un émouvant documentaire de Markus Imhoof, qui entrelace habilement les souvenirs de sa rencontre personnelle avec Giovanna, une jeune réfugiée italienne que sa famille avait recueillie à la fin de la 2ème Guerre Mondiale, et le reportage qu’il a pu effectuer sur les côtes de la Méditerranée, avec les escouades mises en place par l’Italie pour secourir les migrants. Il a pu filmer un sauvetage dans les eaux territoriales italiennes (des centaines de malheureux qui ont versé $ 1’500.- pour leur passage) à bord du navire porte-hélicoptère San Giusto, et voler quelques images dans les ghettos maraîchers qui se sont érigés en Italie. Les migrants y travaillent au noir, pour un salaire de € 30.- par jour, dont ils doivent reverser la moitié à la Mafia.

Ils sont plus de 30’000 à être parqués dans ces baraquements de fortune, et officiellement, ils n’existent pas. Et c’est compter sans les violences faites aux femmes durant le passage comme à l’arrivée. Le générique d’Eldorado se déroule sur fond de papier doré, celui dans lequel on enveloppe les blessés, dont la couleur or symbolise ce pays de Cocagne tant convoité (photo ci-dessus). Imhoof truffe son film d’informations sur la politique d’alors et de maintenant envers les réfugiés, le parallèle ne manque pas de piquant. Certains réfugiés refusent de déclarer leur identité, ils craignent que ce faisant, ils ne puissent tenter leur chance ailleurs : une fois la demande d’asile établie dans un pays, il n’est plus possible de refaire une demande ailleurs. Le pays qui examine leur cas les contraint à une oisiveté forcée qui perdure souvent 18 à 24 mois, jusqu’à ce que leur sort soit réglé.

Dans notre belle Helvétie, en cas de refus, les demandeurs d’asile peuvent repartir volontairement (et ont droit à une enveloppe de CHF 3’000.-) ou être rapatriés de force (ce qui coûte CHF 15’000.- à la Confédération). Ces images d’actualité poignantes alternent avec l’album de souvenirs familial, les photos et lettres de Giovanna, que Markus Imhoof considérait comme sa petite soeur. Elle dut repartir en Italie chez sa famille, en 1946, conformément aux lois qui régissaient l’aide suisse aux enfants réfugiés ! La jeune fille est morte en 1950, sans doute des suites des privations pendant la guerre. L’auteur de Das Boot ist voll (1981) constate avec tristesse que la situation des réfugiés a probablement empiré. La migration économique a toujours existé, mais on ne veut légitimer que la migration politique. Et Imhoof de faire un bilan amer : dans les pays dits riches, on crée toujours plus de robots pour remplacer l’homme, on a toujours plus de réfugiés qui ne demandent qu’à travailler, et on leur oppose toujours plus de refus. Eldorado se garde de condamner le système, mais son amer constat va-t-il aider à améliorer ledit système ? Le film a été longuement applaudi.

Le Lausannois Germinal Roaux, lui, a fictionnalisé le destin tragique des migrants dans un superbe film en noir-blanc, Fortuna (photo, ci-dessus) montré dans la section Generation 14plus). Dans un hospice catholique au Simplon, qui sert aussi de maison d’accueil pour les migrants, la petite Fortuna, arrivée d’Ethiopie depuis trois mois, prend soin des poules, poussins et de l’âne de la maison. Elle est très croyante, plutôt mutique, et prie régulièrement devant les portraits du Christ et de ses parents, perdus de vue à l’arrivée en Europe: « Ecoute s’il-te-plaît ma prière. Tu sais que j’ai besoin de ton aide. Tu sais que je suis seule. Dans un pays que je ne connais pas, où on parle une langue que je ne connais pas. Dans un mode de vie que je ne comprends pas». Elle refuse fermement d’être envoyée dans une famille d’accueil, elle veut rester à l’hospice, et l’on apprend ce qui l’y retient : elle attend un enfant d’un autre réfugié, Kabir, dont elle est très amoureuse. Kabir, 26 ans, est musulman et Fortuna, 14 ans, chrétienne. Fortuna a des papiers en règle, sans doute parce qu’elle est arrivée seule. Kabir semble avoir un casier chargé, il est marié, père de famille, et risque la prison pour viol si les autorités s’en mêlent. Lors d’une descente de police, Kabir s’enfuit pour ne plus revenir. L’assistant social de l’hospice encourage l’adolescente à avorter, ce qu’elle refuse farouchement, tandis que le chanoine responsable de l’hospice (incarné par Bruno Ganz, au centre de la photo) exhorte son collègue à respecter les vœux de la fillette. Le drame se noue et se dénoue dans l’univers enneigé des montagnes suisses. Les réunions de prières des moines alternant avec les promenades solitaires de Fortuna dans la haute neige, tenant le petit âne par la bride, moderne version de Marie sans Joseph. Roaux a tourné trente-sept jours dans les hospices du Simplon et du Grand-Saint-Bernard, en plein hiver, avec l’émouvante jeune Ethiopienne Kidist Siyum Beza, dont c’est le second film. Le film de Roaux a séduit les deux jurys de la section Generation14plus : les jeunes lui ont décerné l’Ours de cristal du meilleur film et le jury international le Grand prix.

Vendredi 23 février – Jour 9

Twarz (Compétition), de Malgorzata Szumowska, pourrait s’intituler « Tronche » en français. Regard sarcastique et désabusé sur la société polonaise, le film commence par une séquence d’anthologie dans une grande surface, au moment de l’ouverture : on y promet des soldes mirobolantes. Les clients se ruent sur la marchandise, sous-vêtements et grands écrans LED, et on assiste à une échauffourée de Polonais bien nourris et moitié nus qui s’arrachent des sous-vêtements, mais aussi des téléviseurs en soldes ! Et presque tout est dit sur la société de consommation. La réalisatrice s’attaque après aux apparences, à ce qui se cache derrière les masques de chacun. Mais pourquoi s’est-elle crue obligée de nous infliger une image aux deux tiers floue pendant les 91 minutes du film ? Le flou doit-il illustrer le manque de transparence dans la communauté présentée ?

Le héros, Jacek, vingtenaire, aime la blonde Dagmara, la musique de heavy metal, son grand-père et son chien. Il aime foncer au volant de sa petite voiture rouge. Il gagne sa vie comme ouvrier sur un chantier pas ordinaire : la construction d’un Christ façon Cristo Redentor de Rio de Janeiro, mais en plus grand ! La bondieuserie est omniprésente dans la vie quotidienne de chacun : que le prêtre bénisse le repas de famille, la méga-statue en construction, ou qu’il confesse une jeune fille qui a péché, cela vaut son pesant d’or et d’hypocrisie. On se demande où se loge la foi dans tout ça… Lorsque Jacek est victime d’un terrible accident qui le laisse aphasique et défiguré, sa vie bascule. Il est le premier patient polonais à bénéficier d’une transplantation faciale que les assurances ne voudront pas prendre complètement en charge ! Les médias font de lui un héros, un martyr, une bête curieuse, un monstre, mais aussi un modèle pour les bienfaits d’une crème-miracle qui fait disparaîtres brûlures, rides, cicatrices… Son entourage ne le reconnaît plus, sa fiancée l‘abandonne, sa mère, craignant qu’il ne soit possédé par l’implant facial convainc le prêtre de pratiquer un exorcisme. Jacek n’a plus de place dans la communauté, plus d’avenir dans ce village où on érige pourtant un Christ gigantesque. Pourrra-t-il prendre le chemin de l’exil ? Un film dont il faudrait récompenser le scénario, la mise en scène, mais qui irrite beaucoup par son parti pris de flou qui est censé en dire long. (Sur la photo : Jacek (Mateusz Kosciukiewicz) porte toujours ses vêtements de prédilection, mais il dissimule sous le blouson la tête que personne n’accepte !)

Notre palmarès personnel serait le suivant : Isle of Dogs de Wes Anderson (Ours d’Or), Dovlatov (Ours d’Argent), Utøya 22.Juli d’Erik Poppe (Prix de la mise en scène), 3 Tage in Quibéron d’Emily Atef (Prix d’interprétation féminine), Black 47 de Lancy Daly (Grand Prix du Jury), Las Herederas de Marcelo Martinessi (Prix Alfred Bauer), Twarz de Malgorzata Szumowska (Prix d’interprétation masculine)

Dimanche 25 février 2018 – Les Jeux sont faits !

Voici les distinctions décernées par le Jury de la Compétition internationale et les Jurys parallèles :

Fortuna obtient l’Ours de Cristal des jeunes pour le meilleur film et le Grand Prix du jury international de Generation14Plus.

Dovlatov obtient le Prix des lecteurs du Jury du Berliner Morgenpost et un Ours d’argent pour une excellente contribution artistique à Elena Okopnaya pour costumes et décors,

Utøya 22.juli reçoit la Mention spéciale du Jury Oecuménique.

Isle of Dogs vaut à Wes Anderson l’Ours d’argent du meilleur réalisateur.

Twarz décroche l’Ours d’argent du Jury international.

Las Herederas cumule le Prix Alfred Bauer, l’Ours d’argent pour la meilleure comédienne (Ana Brun), le Prix FIPRESCI, le Teddy Readers Award de « Mannschaft Magazine ».

Museo reçoit l’Ours d’argent pour le meilleur scénario (Manuel Alcalá et Alsonso Ruizpalacios)

La Prière est distingué par un Ours d’argent pour le meilleur acteur (Anthony Bajon).

Pour tout savoir sur toutes les récompenses du Palmarès, consultez

https://www.berlinale.de/tous_les_jurys.html

Dans un dernier volet de ce journal de la Berlinale, nous vous parlerons des deux films de Lionel Baier et Ursula Meier tirés de la quadrilogie helvétique « Ondes de Choc » et de trois séries internationales qui ont eu les honneurs du Zoo-Palast et de son tapis rouge.

Suzanne Déglon Scholer

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Un passé très présent à la Berlinale

La Berlinale est lancée et le festival sera « clean » : pas de tapis noir remplaçant le rouge, pas de manifestations. Les organisateurs affirment avoir écarté des candidats soupçonnés de harcèlement sexuel. Ils ont aussi promis de promouvoir la représentation des femmes dans l’industrie du cinéma (mais on a seulement 4 réalisatrices pour les films en compétition) et d’agender un « forum » sur la question.  Un brainstorming devrait conduire à des changements concrets. Où et quand ces questions seront soulevées, nul ne le sait encore. Pour le moment, Tom Tykwer semble présider son jury sans relancer la controverse et Dieter Kosslick a retrouvé le sourire pour diriger ce que d’aucuns ont désigné comme « le plus faible des plus grands festivals de films ».

Jeudi 15 février :

Journée marquée par trois films que l’on pourrait montrer aux adolescents, pour susciter en eux une saine colère et une réflexion. Trois films qui traitent, dans des styles très différents, de manipulation, de coercition, de régime de terreur, de recours à la désinformation et aux moyens les plus répugnants pour soumettre, asservir, ou plus drastiquement, éliminer.

C’est notamment la thématique du film d’animation de Wes Anderson, une dystopie  grinçante, drôle, se déroulant dans un Japon où les chiens parlent et où les humains leur préfèrent les chats. Isle of Dogs (Compétition, photo ci-dessus) est portée par les voix d’une palette de célébrités (Tilda Swinton, Bill Murray, Yoko Ono, Edward Norton, Jeff Goldblum, …). C’est déjà un petit bijou tout à fait « oursable ». Dans la ville de Megasaki, le maire tout puissant, Kobayashi, a décidé de parquer les canidés, tous porteurs d’une maladie incurable et dangereuse pour l’homme, sur une île-décharge. Quand on veut se débarrasser de son chien, on l’accuse de la rage ! Et on fait disparaître toute trace de vaccin-miracle et des chercheurs qui l’ont fabriqué. La solution finale semble réussir, n’était-ce l’intervention de jeunes gens, véritables grains de sable dans l’engrenage : le fils adoptif du maire, douze ans, qui veut retrouver son chien, et une jeune étudiante américaine au look d’Angela Davies blonde, qui pratique à sa manière le journalisme d’investigation. Ils viendront au secours des chiens survivants (qui ont pour nom King, Rex, Duke, Boss, Chief, autant de patronymes imposants…), lesquels reprendront courage et retrouveront une juste place dans la société. Dans ce conte moral, le monde glauque et gris du mouroir à chiens contraste avec les apparences clinquantes, bien ordonnées et colorées du monde humain.

Toujours dans la même veine thématique, mais dans un style très différent, Das schweigende Klassenzimmer (Berlinale Special) de Lars Kraume se joue en 1956, à Berlin-Est. Le secteur est contrôlé par les Russes, cinq ans avant la construction du Mur (le film est basé le livre autobiographique éponyme de Dietrich Garstka). Deux gymnasiens découvrent les actualités filmées qu’ils voient dans un cinéma de Berlin-Ouest, où ils ont resquillé pour voir la pulpeuse Marion Michael, la Brigitte Bardot allemande, dans Liane, das Mädchen aus dem Urwald. Il y a eu un soulèvement en Hongrie, mené par Imre Nagy, et la révolte a été durement réprimée par l’armée russe (80 morts, 400 blessés). Ce massacre réveille la fibre éthique des deux jeunes gens. Ils convainquent leurs camarades de classe d’observer deux minutes de silence pour les victimes de l’oppression. Et cela marque pour eux le commencement de la fin : mettre en question l’intervention des autorités, c’est être libre-penseur, donc ennemi de l’Etat. Au même titre qu’écouter la radio RIAS (Rundfunk im amerikanischen Sektor) ou lire des livres étrangers interdits était punissable. L’Etat élimine par tous les moyens ceux qui le questionnent ou lui désobéissent. Une chasse aux sorcières s’organise. Des hauts fonctionnaires viennent interroger et menacer élèves, autorités scolaires et parents. Tout est mis en œuvre pour saboter le moral des jeunes, les dresser les uns contre les autres à force de « fake news », de révélations scandaleuses, de chantage. Dénoncer, accuser, ou interdire d’école et de travail, c’est l’essence du chantage de l’état. Pour la plupart des gymnasiens de cette Klassenzimmer, le passage à l’Ouest, sans espoir de revoir leur famille, sera la seule solution. Kraume a admirablement soigné sa reconstitution d’époque. Il propose un éprouvant récit sur la violence du totalitarisme sans montrer des actes de violence.

Black 47 (Compétition, photo ci-dessus) de Lance Daly se déroule en Irlande, en 1847, durant la Grande Famine. C’est dans un pays exsangue que revient Martin Feeney, qui a déserté de l’armée britannique qu’il avait servie aux Indes et en Afghanistan. Il a appris à tuer, il va se servir de ses acquis ! Outré et révolté par la cruauté  des autorités anglaises face à la misère noire des Irlandais, révolté par les atrocités commises par l’occupant (sa mère, son frère, sa belle-sœur et ses enfants ont été victime des « colons » britanniques), il se lance dans une campagne punitive sanglante contre les représentants de sa Majesté qui semblent n’avoir qu’un but : affamer les Irlandais et éliminer le plus plus grand nombre d’entre eux. Avec des accents de western, dans de vastes étendues désolées, le héros poursuit sa croisade solitaire dont on sait qu’elle ne peut que mal finir. La mise en scène du film semble avoir été calibrée pour que chaque mort violente d’une victime appartenant à la hiérarchie coloniale donne au spectateur un frisson de satisfaction. Lance Daly a filmé un chapitre encore mal connu au cinéma de l’occupation anglaise en Irlande.

The Bookshop, d’Isabel Coixet, fait revivre les années 1950 dans une petite ville côtière anglaise, Hardborough. Une jeune veuve y achète une vieille demeure, dans l’intention d’y ouvrir une librairie : elle vit intensément au travers des livres et aimerait partager sa passion. Selon les lecteurs potentiels, elle tente de leur faire connaître Ray Bradbury (Fahrenheit 451), Richard Hughes (A High Wind in Jamaïca) ou autre Vladimir Nabokov (Lolita) : sans grand succès. La lecture n’intéresse guère les gens du patelin. En outre, la mécène locale ne supporte pas l’intrusion d’une étrangère sur le terrain de la culture qui est le sien. Elle fera jouer ses relations pour forcer la jeune femme à abandonner son entreprise et réussira à convaincre les gens du bien-fondé de cette éviction. La libraire quittera la ville, après l’AVC du seul ami sincère qu’elle s’était fait au grand dam des dames du lieu, un vieil aristocrate solitaire et grand lecteur. Une fable un peu triste sur l’étroitesse d’esprit et les joies de la lecture – déjà en voie de disparition à l’époque.

 

Vendredi 16 février  :

Damsel (Compétition) est un western parodique des frères Zellner, qui ne tient pas ses promesses. Dans cette odyssée, le héros a ramé jusqu’aux côtes de Californie pour s’enfoncer dans les terres, avec un cheval nain, à la recherche de celle qu’il aime, Pénélope. Après maintes mésaventures (rencontre avec un trappeur presque cyclope, meurtre involontaire du mari de la belle, suicide de l’amoureux transi…),  l’embarcation repartira avec la seule belle à bord. Robert Pattinson est inattendu et excellent dans son personnage d’amoureux à la dent d’or que Penelope (Mia Wasikowska) repousse et qui met fin à ses jours aux deux tiers du récit ! Mais le rythme est languissant, les bizarreries ne suffisent pas à générer l’intérêt et cette odyssée dans l’Ouest reste un peu soporifique.

Las Herederas (Compétition), du Paraguayen Marcelo Martinessi, paraît un candidat plus sérieux pour le palmarès. On y découvre deux sœurs sexagénaires, célibataires, dans une maison qu’elles n’ont jamais quittée depuis leur enfance. Chiquita est extravertie, elle dirige la maison, conduit la Mercedes familiale et prend toutes les décisions. Chila a choisi de vivre recluse et a peur de tout. L’argent manquant, les sœurs mettent en vente leurs biens, petit à petit. Tout va changer lorsque Chiquita doit faire quelques mois de prison pour dettes. Pour aller rendre visite à sa sœur, Chila prend le volant (sans permis) et se trouve bientôt sollicitée par des dames du quartier pour leur servir de chauffeur (avec elle, pas de risque de kidnapping !). Forcée de frayer avec d’autres gens, de passer du temps dans la prison où les pensionnaires (tous crimes confondus) sont parquées dans une cour grillagée, de conduire même sur des artères très fréquentées, Chila prend peu à peu de l’assurance et découvre le monde.  Elle entame presque une amitié amoureuse avec une jeune femme. Forte de son expérience de « Taxi Driver », Chila ne retombe pas sous la férule de sa sœur lorsque celle-ci est libérée. La transformation de Chila s’observe à ses choix de vêtements, ses intonations, et aussi à la transformation intérieure de la maison familiale, qui s’éclaire, s’allège des meubles, tableaux et bibelots beaucoup trop nombreux. Elle commence une vie à elle, tout comme l’héroïne de Sebastian Lelio dans le film Gloria, Pauline Garcia, qui remporta un Ours d’argent à la Berlinale 2013.

L’acteur Rupert Everett incarne Oscar Wilde dans The Happy Prince (Berlinale Special), sa première réalisation. Le film décrit les derniers mois de Wilde après sa sortie de prison. Le titre est celui d’une de ses nouvelles, publiée en 1888 : on y parle de générosité, de dévouement, de compassion, d’altruisme, et aussi de sacrifice, de lutte et de corruption. Wilde en faisait lecture à ses deux enfants, avant la chute. Il y a de quoi être secoué par la magnifique prestation de Rupert Everett, littéralement habité par le personnage de l’écrivain, privé de sa superbe, bouffi, presque grotesque, avec ses appétits, sa fureur et sa peur de vivre, son courage devant l’inévitable opprobre public. Everett a dit avoir voulu faire de Wilde une sorte de figure christique, qui a ouvert sans aucun doute un changement d’attitude envers les LGBT, il y a plus d’un siècle. Son Wilde se sacrifie, se laisse anéantir par la masse, pour devenir immortel. Bémol : la prestation de Jude Law dans le Wilde de Stephen Fry (1997), dans le rôle de Bosie, le jeune amant manipulateur et égocentrique de l’écrivain, paraît certes plus aboutie que celle du jeune Colin Morgan. Le réalisateur a une jolie formule pour expliquer le choix de la caméra portée dans cette œuvre : « Visconti meets CCTV » (Circuit TV de surveillance). Le film, censé se dérouler à Paris et en Italie, a été tourné en Bavière et Rupert Everett était ravi d’avoir trouvé en Allemagne les décors et résidences du XIXème qu’il recherchait.

 

Samedi 17 février :

Autre candidat potentiel aux Ours, Dovlatov (Compétition, photo ci-dessus), d’Alexey Guerman Jr, se joue durant une semaine en novembre 1971 dans une URSS enneigée et glaciale. Le narrateur, Dovlatov, se raconte en voix off, désenchanté, amer : il vit avec sa mère qui l’entretient, dans une appartement abritant plusieurs  familles, dans une promiscuité totale. Mauvais élève, sans capacité particulière pour devenir un bon citoyen socialiste, il a été quelques années gardien de prison, mais rêve d’« écrire » ! Ses poèmes ou récits critiques ou ironiques sur la vie en URSS déplaisent. On veut de lui des articles à la gloire de l’état socialiste, et ce dans des « journaux » d’usine. Ses écrits personnels ont été refusés, il n’a jamais été admis à la « Guilde des auteurs ». Il en est réduit aux feuilles de chou et aux rencontres clandestines avec d’autres artistes (peintres, poètes, comme son ami Joseph Brodsky, qui s’exile aux Etats-Unis en 1971) brimés comme lui, et aux lectures d’auteurs étrangers qu’il faut se procurer sous le manteau, à la sauvette. Une scène marquante du film est celle où l’on voit des liasses épaisses de manuscrits refusés, jetés par la fenêtre pour servir de papier brouillon dans les écoles. Le sol humide est jonché de ces pages qui ne seront jamais publiées. Le film semble long et répétitif, mais cette absence d’ouverture vers des découvertes souligne l’enfermement dans un système où il n’y a pas d’échappatoire, si ce n’est dans la mort ou l’exil. L’écrivain Sergueï Dovlatov (1941-1990) est incarné par l’excellent acteur serbe Milan Maric qui promène sa haute silhouette mélancolique dans les frimas de Leningrad. De son vivant, Dovlatov n’a jamais été publié en URSS. Sa vision caustique et critique de la société en faisait un auteur interdit. Dovlatov prit le chemin de l’exil à la fin des années 1970 et retrouva son ami Brodsky à New-York. Il semble que, depuis la chute du Mur, il soit encensé, publié et fêté en Russie…

Au chapitre ♯metoo, deux mots de Kim Ki-Duk qui présente à Berlin une très belle fable dystopique sur une humanité qui n’est plus motivée que par l’argent et le sexe. Au cours de la conférence de presse qui a suivi Inkan, Gongkan, Sikan Grigo Inkan / Human, Space, Time and Human (Panorama Special), il fut plus longuement question de violence ou de respect vis-à-vis des artistes que du film. Plusieurs journalistes présents, visiblement stimulés par la campagne #metoo, ont longuement mis le réalisateur sur le gril, à propos des accusations d’une actrice sud-coréenne [il l’aurait giflée et forcée à tourner des scènes de sexe qui n’étaient pas prévues dans le tournage de « Moebius » (2012)]. Kim Ki-Duk avait été condamné à une amende de près de € 4’000 pour la gifle, mais l’affaire de harcèlement sexuel fut, elle, classée, faute de preuves…  Le réalisateur a souligné que l’affaire avait été jugée et archivée et qu’il ne voulait pas devenir un cas de figure. Les acteurs présents ont renchéri : le tournage du film s’est fait dans un respect mutuel.

Très décevant, Transit  (Compétition), de Christian Petzold, transpose lourdement de nos jours le récit du même nom d’Anna Seghers. Alors que Barbara était un film magnifique. Transit démarre dans la métropole parisienne, résonnant des sirènes de voitures de police. Le personnage principal veut fuir vers Marseille (encore en zone libre) pour tenter de quitter la France occupée par les Allemands. Le livre de Seghers se déroulait en pleine Seconde Guerre Mondiale, présentant des multitudes menacées par le nazisme qui tentaient une hypothétique fuite vers la liberté. Dans La Prière (Compétition), le Français Cédric Kahn présente des jeunes toxicomanes qui  guérissent peu à peu grâce à la prière, le travail physique et surtout l’appartenance à une communauté dans laquelle chacun peut absolument comprendre ce que traverse l’autre, parce qu’il a lui-même passé par là. Les jeunes, la plupart des ados, se retrouvent dans un environnement campagnard isolé (dans la région de Grenoble). Le film est un peu languissant et pontifiant. En dépit des longs mois de prières, incantations, cantiques, confessions et lectures bibliques, nombreux sont ceux qui rechutent. Le héros se convainc qu’il veut devenir prêtre, avant d’aller rejoindre une fille rencontrée pendant son séjour.

Nous n’avons pas pu voir Eva (Compétition), de Benoît Jacquot, qui évoque la rencontre d’un ex-travailleur du sexe, Bertrand (Gaspard Ulliel) avec une prostituée, Eva (Isabelle Huppert). En conférence de presse, l’actrice s’est fendue d’une réponse prudente sur le phénomène ♯metoo : pour elle, il y a longtemps que cela aurait dû être dit. Et le débat devrait amener à une égalité de droits et de salaire… Elle-même a eu la chance de pouvoir choisir des rôles qui ne la font pas disparaître derrière des hommes … La comédienne respecte le courage de celles qui brisent le silence.

7 Days in Entebbe, de José Padilha, revisite le détournement d’un avion d’Air-France, en 1976, par des terroristes pro-palestiniens. À bord, 239 otages (dont 89 Israéliens). L’avion reste bloqué sept jours à Entebbe (Ouganda), fief d’Idi Amin Dada. Les Israéliens ne négociant pas, par principe, avec les terroristes, ils font cependant mine d’entrer en matière, pour gagner du temps. Et préparent sous le manteau une expédition-commando qui sera couronnée de succès : quatre otages, une quarantaine de militaires ougandais et un soldat israélien seront tués. L’histoire avait déjà été filmée par Hollywood (Irvin Kershner, en 1976). Cette nouvelle version n’ajoute pas grand’chose : montage parallèle répétitif, suspense tiède, couple de preneurs d’otages allemand un peu trop gentillet comparés à leurs deux collègues palestiniens, palabres interminables au sein du gouvernement israélien, et surtout extraits d’un ballet moderne israélien, dont l’insertion souligne les préparatifs des forces en présence.  Mais cela vaut la peine de voir Eddie Marsan en Shimon Peres, et surtout Nonzo Anozie qui offre la meilleure incarnation d’Idi Amin Dada jusqu’ici au cinéma.

 

Lundi 19 février :

Utøya 22.juli d’Erik Poppe retrace la tuerie sur l’île d’Utøya le 22 juillet 2011. Le film débute sur un montage d’images d’archives et de plans tournés près des bâtiments gouvernementaux dynamités. Puis la caméra portée suit certains des Jeunes Travaillistes Norvégiens en camp d’été sur l’île, en particulier Kaja, qui rêve de faire carrière en politique, et quelques-uns de camarades. La caméra montre des jeunes insouciants, joyeux.  Et soudain, ils entendent des pétards (?) des explosions (?) des coups de feu (?) des cris ! C’est rapidement la panique, ils courent de tous les côtés, isolément ou en troupe, incapables de découvrir qui les menace ou seulement lorsqu’ils sont touchés. On ne voit jamais le tueur, on entend les coups de feu persistants, réguliers. Tourné en 5 jours, Utøya 22.juli semble composé d’un unique plan-séquence. C’est une performance technique, au service d’un récit sobre, sans musique, sans complaisance, sans effets gore. On entend une seule fois les pas du meurtrier, on devine sa silhouette au loin, on voit ses victimes gisant sur le sol, mais il n’a ni voix, ni visage, ni nom (il n’est même pas nommé dans les lignes explicatives de la fin du film). Les 72 minutes de terreur orchestrées par le monstre sont vues de la perspective de Kaja, qui cherche sa sœur et essaie de rester en vie, tout en tentant d’aider ceux qu’elle croise : un jeune garçon de 12 ans qui ne trouve pas son frère, une jeune fille grièvement blessée qui meurt dans ses bras. À Hollywood, l’héroïne et la plupart de ses amis auraient survécu… Pas chez Poppe. Le film a été vivement applaudi semble pouvoir prétendre à une récompense.

Le splendide 3 Jours à Quibéron, de l’Allemande Emily Atef, nous fait revivre le séjour « diététique » de Romy Schneider (1938-1982), à Quibéron en 1981, et les circonstances de l’interview qu’elle accorda exceptionnellement au magazine allemand Stern. La presse allemande l’avait tellement malmenée qu’elle ne voulait plus en entendre parler. Elle retrouve un photographe et ami, Robert Lebeck, et se laisse interviewer par le journaliste Michael Jürgs. Photos et interviews seront rassemblés dans le livre « Letzte Bilder eines Mythos » en 1994. Si l’émouvante et splendide interprète de Romy Schneider, la comédienne Marie Bäumer, n’obtient pas l’Ours de la meilleure actrice, c’est tout simplement révoltant.

Suzanne Déglon Scholer

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La 68e Berlinale s’ouvre jeudi 15 février – Ciel orageux au-dessus de Berlin

Avant même l’ouverture de la Berlinale, jeudi 15 février, un vent de fronde s’est levé contre son directeur Dieter Kosslick (photo). Son contrat s’achevant en 2019, le quasi septuagénaire semblait manœuvrer en coulisses pour jouer les prolongations. Mais il y a eu « LA » lettre ouverte (adressée à la Ministre de la culture Monika Grütter), signée par 79 cinéastes allemands et rendue publique en novembre 2017. Les signataires (dont Volker Schlöndorff, Fatih Akin, Margarethe von Trotta, Doris Dörrie, Tom Tykwer, Christian Petzold, pour ne citer qu’eux) déploraient la perte de qualité (« gesunkene Qualität ») du festival.

Les frondeurs réclamaient des modalités de nomination largement ouvertes et transparentes et un comité de sélection international composé équitablement d’hommes et de femmes. Ils demandaient un changement de direction et un dégraissage général de la programmation : selon eux, il est grand temps de trouver une personnalité hors du commun, qui vibre pour le cinéma, qui ait un vaste réseau mondial et soit en mesure de hisser Berlin au niveau de Cannes et Venise (« Ziel muss es sein, eine herausragende kuratorische Persönlichkeit zu finden, die für das Kino brennt, weltweit bestens vernetzt und in der Lage ist, das Festival auf Augenhöhe mit Cannes und Venedig in die Zukunft zu führen »).

Mais n’est-ce pas la définition même de Kosslick ? Directeur artistique de la Berlinale depuis 17 ans, successeur de Moritz de Hadeln (qui avait œuvré durant 22 ans), « l’homme à l’écharpe rouge » a annoncé qu’il bouderait la cérémonie de passation du témoin de février 2019. Figure populaire et charismatique, Kosslick n’a peut-être pas vu le vent tourner, et nous non plus ! Les longs règnes ont-ils des relents de dictatures ? Cette levée de boucliers annonce une pénible fin de carrière…  Et trouver le parfait directeur artistique d’ici février 2019 semble tenir de la gageure.

Le changement, c’est la grande revendication ! Mais depuis notre première Berlinale, en 2005, nous avons régulièrement constaté des innovations. Le festival a créé de nouvelles sections, par exemple, « NATIVe, A Journey into Indigenous Cinema » qui, depuis 2013, permet de découvrir des cinématographies encore inconnues. De nouveaux lieux de projection ont été ouverts aux grands et petits médias et au public cinéphile en général. La répartition entre réalisatrices et réalisateurs tend vers l’égalité, (mais il y a encore du chemin à faire, ce problème de sous-représentation féminine se retrouvant dans tous les grands festivals). Peut-être y aura-t-il cette année une avancée et – qui sait ? – quelques débats spontanés sur #MeToo ou #balancetonporc qui feront progresser la cause féminine.

Toute la machine administrative et publicitaire berlinoise a en outre évolué dans un respect écologique croissant : finie l’époque où les poubelles débordaient de rutilants dossiers de presse et programmes jetés après avoir été à peine consultés ! Le festival se démarque aussi au niveau de l’accueil. Qui a dû « glander » des heures dans une file cannoise pour finalement se voir interdire l’accès à un film ne peut que sourire d’aise à Berlin : toutes les projections sont accessibles au public, des billets sont en vente pour tous les films. Public et journalistes ont de quoi être satisfaits. C’est la profession qui gronde…

À Berlin, les films venus du monde entier proposent une vision politique, pour nombre d’entre eux. Les films rigolos, les comédies romantiques, ce n’est pas le genre de la maison ! Les fictions et documentaires projetés à Berlin favorisent une réflexion sur la globalisation mondiale, les conflits religieux, les fractures sociales, les flux migratoires, la surpopulation, les crises économiques et autres. La Compétition internationale, qui compte cette année 24 longs métrages (fictions et documentaires, dont 4 réalisés par des femmes) est la vitrine du festival. Des réalisateurs chevronnés (Benoît Jacquot, Steven Soderbergh…) et d’autres moins connus tenteront de décrocher un Ours.

Parmi les stars annoncées, il y aura Isabelle Huppert et Gaspard Ulliel pour Eva de Benoît Jacquot, Rosamund Pike, Daniel Brühl pour 7 Days in Entebbe de José Padilha, Joaquin Phoenix, Jonah Hill, Rooney Mara pour Dont’ Worry, He Won’t Get Far on Foot de Gus van Sant, Hugo Weaving, Stephen Rea, Freddie Fox pour Black 47 de Lance Daly, Robert Pattinson, Mia Wasikowska, Robert Foster pour Damsel de David et Nathan Zellner, Edward Norton, qui prête sa voix dans Isle of Dogs de Wes Anderson, pour ne mentionner que la pointe de l’iceberg. Quant au légendaire Willem Dafoe, il a droit à une rétrospective et un Ours d’Or pour l’ensemble de sa carrière. Le jury de la Compétition internationale est présidé cette année par Tom Tykwer (photo), le réalisateur allemande de Lola Rennt, qui a lui aussi signé la lettre contre Kosslick. Il aura pour membres la productrice américaine Adèle Romanski, la critique américaine Stephanie Zacharek, la comédienne belge Cécile de France, le directeur de la Filmoteca Española Chema Prado et le compositeur japonais Ryūichi Sakamoto.

Verra-t-on dans les rues de Berlin les portraits de Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, toujours privés de liberté et interdits de travail par la justice iranienne ? C’est sans doute Berlin qui, parmi les autres grands festivals, a offert le plus fidèle soutien à ces réalisateurs muselés et enfermés. En décernant à Panahi un Ours d’argent en 2006 pour Hors Jeu, en l’invitant sans succès en 2010, en lui offrant en 2011 un siège resté vide dans le jury, en lui décernant un Ours d’argent en 2013 puis un Ours d’Or en 2015 pour Taxi Téhéran. En 2016, toujours clandestinement, Panahi a réalisé le court métrage Où en êtes-vous, Jafar Panahi ? à la demande du Centre Pompidou.  Aura-t-on à la Berlinale des échos de ce nouvel acte de résistance, qui est aussi un hommage à Abbas Kiarostami ?

Le festival a admis les séries dès 2013, en commençant par la projection des deux premiers épisodes de Top of the Lake. L’excellente mini-série réalisée par Jane Campion avait créé l’événement à la Berlinale, offrant aux spectateurs une œuvre déroutante, à l’atmosphère glauque et mystérieuse. Cela a évidemment facilité le sort de ces fictions qui ne sont plus exclusivement télévisuelles. En 2014 fut projetée la deuxième saison de House of Cards. Dès 2015, « Berlinale Special » ouvre une niche permanente aux séries en présentant les premiers épisodes de huit séries, dont The Night Manager. Pour la 68e Berlinale, des épisodes de 7 séries ont été programmés. Des intrigues qui scrutent les maux de la société et des individus. Ces épisodes débarquent à Berlin avec une partie des équipes artistiques et techniques qui défilent sur le tapis rouge du Zoo Palast. Emily Mortimer, Bill Nighy, Patricia Clarkson pour The Bookshop, Connie Nielsen pour Liberty, Jeff Daniels, Peter Sarsgaard pour The Looming Tower entre autres.

La Suisse sera présente à la Berlinale : le documentaire Eldorado (photo) de Markus Imhoof figure parmi les 5 titres hors-compétition. Imhoof se penche sur la situation des migrants en Europe et surtout en Suisse, en se basant sur sa rencontre avec une jeune réfugiée italienne à la fin de la 2ème Guerre Mondiale. La section Panorama projettera  deux moyens métrages de la maison de production lausannoise Bande à Part : Journal de ma tête d’Ursula Meier (avec Kacey Mottet Klein) et Prénom Mathieu de Lionel Baier. La première explore les psychés respectives d’un jeune parenticide et de l’enseignante à qui il se confie, le second les traumatismes d’un adolescent qui a échappé de justesse à un tueur en série.

Choisir parmi les 400 titres proposés pendant dix jours, c’est souvent sacrifier et, parfois, se tromper ! Berlin offre pourtant toujours des films dignes d’être découverts, d’excellentes rétrospectives, et des rencontres mémorables avec des légendes de la branche.  Nous, consommateurs cinéphiles et critiques, ne partageons pas le ressentiment des cinéastes allemands… La bataille fait sans doute rage dans les arcanes du pouvoir, loin des préoccupations de ceux qui se soucient avant tout de voir des films. Festival largement ouvert au public, la Berlinale reste un rendez-vous de choix pas guindé pour autant : pas de tenue exigée lors des projections en soirée, tapis rouge accessible, stars qui bravent les frimas de février pour saluer le public.  Si l’on considère, en dehors du périmètre de la Berlinale, l’offre en matière de musées, de théâtres, les lieux historiques, boutiques, magasins et restaurants pour tous les goûts, « Berlin ist eine Reise wert » !

Suzanne Déglon Scholer

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