Echos de Locarno (3) – 5 raisons de (re)découvrir les films de Jacques Tourneur

La rétrospective Jacques Tourneur aura constitué le point fort de la 70e édition du Locarno Festival. Bonheur : celle-ci est reprise en partie à la Cinémathèque suisse (23 août- 24 septembre) et aux Cinémas du Grütli à Genève (23 août – 12 septembre) ! Voici 5 raisons d’aller à la rencontre de ce cinéaste. Un homme trop modeste pour appartenir au cercle des grands auteurs du 7e art, mais passionnant dans ses partis pris de mise en scène.

  1. Des films d’une incroyable densité – A Locarno, la comparaison entre des films de Tourneur et des œuvres contemporaines tournait presque systématiquement à l’avantage des premiers. Et ce jugement n’a rien à voir avec une nostalgie pour le cinéma classique hollywoodien. Là où certains réalisateurs modernes (mais peu inspirés) s’acharnent à étirer leurs plans et à ne pas savoir trop comment habiller leur pitch, Tourneur livre des films stupéfiants de densité et de rythme. L’action file à toute allure sans que le spectateur ne soit jamais perdu en cours de route (un don merveilleux qui était aussi celui de Josef von Sternberg). Dans un entretien filmé, Jacques Tourneur révélait sa recette pour tenir le spectateur en haleine : ne tolérer aucun moment creux et introduire du conflit dans chaque scène, chaque réplique. Cette efficacité (à ne pas confondre avec l’hystérie ou la frénésie du montage) lui permet de boucler certains longs métrages en moins de 75 minutes (Cat People, The Leopard Man) et la plupart en moins de 90 minutes.
  2. L’art de la suggestion – Par choix autant que par manque de moyens, Tourneur parvient souvent à susciter l’angoisse en montrant le moins possible. C’est flagrant dans les films produits par Val Lewton pour la RKO. Pas question pour Tourneur de révéler si la petite dessinatrice de mode jouée par Simone Simon se transforme réellement en panthère. Le pressentiment de son animalité et de sa dangerosité se matérialise dans des scènes a priori banales (les bestioles d’une animalerie se mettent à piailler et à hurler lorsqu’elle en franchit le seuil). A la vision d’un film de Tourneur, deux bandes semblent défiler en parallèle : le 35 mm dans le projecteur de la salle et le film que le spectateur se fait dans sa tête… Le bon réalisateur de cinéma est celui qui parvient à faire travailler l’imagination du public !
  3. L’absence de vulgarité – De la même manière que la grossièreté ne renforce pas l’éloquence du Verbe, la crudité de certaines représentations ne donne pas davantage d’impact au langage filmique. Tourneur en fait la démonstration constante, corseté il est vrai par les règles contraignantes du Code Hays (durée des baisers chronométrée et largeur entre le lits scrupuleusement mesurée…). On ne peut toutefois que rester admiratif de sa manière de restituer la complexité des rapports amoureux. Dans ses westerns notamment (Canyon Passage, Wichita), une subtile tension érotique s’établit entre plusieurs personnages, sans jamais verser dans les travers de l’explicite ou de l’insignifiance.
  4. Les mythes fondateurs de l’Amérique éclairés – Réalisateur français mais naturalisé américain, Jacques Tourneur est particulièrement bien placé pour observer, avec une légère distance, les mythes fondateurs de l’Amérique, la Conquête de l’Ouest en particulier. Si la Bible et le fusil ont marqué au fer rouge les rapports de force, Jacques Tourneur en fait un usage surprenant dans Stars in my Crown (de son propre aveu, son film préféré, en photo ci-dessus). A partir d’un conflit fort (à la fin de la guerre de Sécession, un propriétaire terrien cherche à s’attribuer les terres d’un cultivateur noir), Tourneur désigne toutes les plaies d’une nation déchirée entre exaltation de la liberté individuelle et besoin du collectif.
  5. L’importance de conserver les œuvres« Rien n’est plus fragile et évanescent qu’une image de celluloïd », rappelait Jacques Tourneur dans l’entretien filmé projeté à Locarno. En attestaient les copies, parfois friables, souvent non sous-titrées projeté au GranRex. Cette rétrospective Tourneur est donc l’occasion de célébrer le travail inestimable de la Cinémathèque suisse et des institutions en charge de la préservation d’un patrimoine précieux mais menacé de disparition. Voir des films d’une telle qualité n’est pas un privilège immuable. Autant en profiter ici et maintenant !

Christian Georges

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Echos de Locarno (2) – Filmer l’impossible

Combien de morts avez-vous déjà vues au cinéma ? Des milliers ? Des centaines de milliers ? Et pourtant, y en a-t-il seulement une qui est restée imprimée dans votre mémoire et dans votre cœur ? Une mort à l’écran aurait-elle fait de vous, à jamais, une personne différente ? Premier documentaire à recevoir le Léopard d’or à Locarno, Mrs Fang est un film modeste et poignant qui peut prétendre à cette ambition : amener le spectateur à affronter la fin de vie en la regardant en face.

Avec l’autorisation de sa famille, le réalisateur chinois Wang Bing a filmé les dix derniers jours de l’existence de Mme Fang, une paysanne atteinte d’une des formes de la maladie d’Alzheimer. Les traitements suivis dans un centre spécialisé n’ayant pas donné de résultats probants, la malade a été autorisée a terminer son existence entourée des siens. Madame Fang s’est éteinte le 6 juillet 2016, à l’âge de 68 ans. C’est cette veille autour d’une mourante que questionne d’abord le film. Finir sa vie au milieu de ses proches est sans conteste préférable à l’anonymat d’un home ou d’un hôpital. Avoir deux enfants qui délaissent leur travail pour rester au chevet de leur mère mourante reste un privilège rare. Mais Mme Fang semble parfois trop entourée : il y a jusqu’à 10-12 personnes dans sa chambre, ça fume, la télévision est allumée en permanence, les visiteurs commentent à haute voix l’apparence et l’état de la malade…

En permettant ce recul bienveillant, Wang Bing souligne à quel point chaque détail compte dans l’accompagnement en fin de vie. Chaque parole, chaque geste d’affection ou d’attention face à un être qui se couvre d’escarres et ne parvient plus à exprimer quoi que ce soit. Une telle approche nous renvoie à notre propre condition d’aidants imparfaits : serions-nous capables de faire mieux, dans une telle situation ? Quelle serait la qualité de notre présence ? Quel pourrait-être notre apport face à un proche aussi passif que Mme Fang ?

Saisissants d’audace (comble de l’humanité ou comble de l’obscénité ?), les gros plans sur le visage de la femme alitée renvoient à leur insignifiance tous les masques factices des mourants de fiction. Certains les jugeront insupportables, tant ils y lisent l’épouvante de la crispation mortifère et l’impuissance à enrayer le processus. D’autres les jugeront inoubliables, tant ils expriment toute la beauté de la vie qui s’accroche et qui vacille, renvoyant jusqu’au bout une fière lueur comme la flamme d’une bougie.

Il serait faux de ne voir dans le geste cinématographique de Wang Bing qu’une simple captation et un renoncement à la mise en scène : on observera que, par le montage, le film escamote pudiquement les derniers instants de l’aïeule, tout comme les réactions de ses proches à son décès.

Pour l’anecdote : Locarno festival défricheur consacre Wang Bing alors que celui-ci a déjà été primé au Festival de Fribourg (Three Sisters en 2013). Geste courageux du jury. Dommage que celui-ci n’ait pas choisi d’attribuer le prix d’interprétation masculine ex-aequo à Mohammad Bakri et Saleh Bakri. Ils sont remarquables dans Wajib, le beau film de la Palestinienne Annemarie Jacir. Plus classique dans sa forme, cette fiction tournée à Nazareth est portée par une fine ironie. Face au quotidien difficile et parfois désespérant qui plombe les habitants, faut-il s’exiler (le choix du fils) ou faire front et rester (le choix du père) ? Orchestré autour des préparatifs d’un mariage, le dilemme que présente la réalisatrice n’est pas aisé à trancher et ce film d’une grande empathie mériterait absolument une sortie en salles.

Christian Georges

 

 

 

 

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Echos du Locarno Festival 2017 (1) – Willkommen in der Schweiz

 

 

 

 

 

 

 

Quelles valeurs font la force du Locarno Festival ? L’ouverture et la liberté, à en croire ses organisateurs. Ouverture à des propositions de cinéma insolites, déroutantes, radicales. Célébration de la liberté des auteurs, comme s’ils étaient affranchis de toute contrainte économique (mirage auquel il est doux de croire au moins 12 jours par an). Cette réputation n’est pas usurpée. A l’occasion du 70e anniversaire de la manifestation, un réalisateur comme Alexandre Sokourov a rappelé ce qu’il devait à Locarno : la possibilité de sortir de son pays, de continuer à tourner ses films difficiles, inconfortables et parfois grandioses (Le Soleil, L’Arche russe...).

L’ouverture et la liberté sont-elles des valeurs typiquement helvétiques ? Les festivaliers ont pu immédiatement se rendre compte que non, en découvrant Willkommen in der Schweiz. Le documentaire de Sabine Gisiger se plonge durant plusieurs mois dans le quotidien d’Oberwil-Lieli, une commune argovienne devenue internationalement célèbre. Pour quelle raison ? Elle a préféré payer une amende de 290’000 francs plutôt que d’accepter la petite dizaine de requérants d’asile que lui attribuait la Confédération.

Le film a le mérite de nuancer ce refus en montrant que la décision a profondément divisé la population (52% – 48%). Du côté des Neinsager, les partisans du maire, Andreas Glarner. Ce conseiller national n’est autre que le « Monsieur Asile » de l’UDC. Les migrants, il n’a rien contre tant qu’ils s’entassent dans des camps de fortune sur les îles grecques. Il est même prêt à aller leur serrer la pince pour avoir sa photo dans le Blick et organiser des collectes pour eux à son retour. Mais chez lui à Oberwil-Lieli, pas question. Opposition de principe : Glarner est convaincu que l’immigration sapera ce qui fonde la culture helvétique, d’autant que, selon lui, la France comme l’Allemagne seront bientôt musulmanes.

En défenseur autoproclamé des valeurs chrétiennes, le conseiller national aime à citer Luc quand il affirme que les amis des réfugiés « ne savent pas ce qu’ils font ». Dans le camp d’en face, la responsable du collectif solidaire des migrants préfère se souvenir de la parabole du bon Samaritain. Dans cette mouvance, il y a aussi ceux qui se souviennent de leurs proches, juifs interdits d’entrée en Suisse après 1942.

De la tribune du Conseil national aux discussions de bistrot en Argovie, des congrès UDC aux fêtes associatives avec des réfugiés, Willkommen in der Schweiz montre comment se construit et se déconstruit le discours sur l’immigration. Comment certains refusent le réel et comment d’autres choisissent de l’affronter de manière pragmatique. Comment aussi l’engagement citoyen peut contribuer à modifier le cours des choses. A condition d’avoir le courage de ses opinions.

Christian Georges 

 

 

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Echos du NIFFF (6) : « Le Cabinet du Dr. Caligari », « La Nuit du chasseur »

Le NIFFF a eu une riche idée de confier une carte blanche à un musicien de la scène rock. Le Reverend Beat Man a ainsi permis aux spectateurs de remonter assez loin dans l’histoire du cinéma pour partager des chocs esthétiques. « Le Cabinet du Dr. Caligari » a été réalisé il y a presque 100 ans (en 1920), mais ses trouvailles expressionnistes continuent d’irriguer l’imaginaire des cinéastes (on pense forcément à Tim Burton). Les décors fantasques, les lignes de fuite insolites, les contrastes excessifs, ne prennent leur sens que lors de la révélation du twist final. Que ce film de Robert Wiene ait été rangé par les nazis comme l’exemple même d’un « art dégénéré » ne le rend que plus précieux historiquement.

Cabinet-Docteur-Caligari

En présentant « La Nuit du chasseur » (1955), le Reverend Beat Man s’est plu à décrire un de ces films qui gratte le vernis des apparences et dévoile la noirceur des êtres, fussent-ils des religieux. Selon le site IMDb, Gary Cooper refusa le rôle principal de ce qui allait être l’unique film mis en scène par l’acteur Charles Laughton . Ce révérend incarné par Robert Mitchum est au clergé ce que le Reverend Beat Man est aux congrégations protestantes. Un type qui usurpe son titre ou qui joue de l’autorité que ce titre lui confère.

La troisième scène du film est l’une des plus fortes que l’on ait jamais vues au cinéma. Un père revient en trombe vers ses enfants. La police aux trousses, il cherche fiévreusement où cacher la liasse de dollars dérobée lors d’un hold-up. Il fait promettre aux enfants de ne jamais révéler la planque (inconnue du spectateur), avant d’être plaqué au sol et emmené par les flics. Le génie du film est de faire ressentir cette double violence du point de vue des enfants. Douleur de voir leur père incapable de s’élever de sa condition de traîne-misère. Condition que le geste des policiers qui le maintiennent à terre rend plus insupportable encore.

La-nuit-du-chasseur

Tout le film acquiert une dimension fantastique par l’échappée nocturne en barque, par la figure démoniaque de Mitchum, faux dévot prêt à tout pour faire cracher leur secret aux enfants. Avec une merveilleuse ambivalence, Laughton, parvient dans le même élan à dénoncer les envolées des prêcheurs hypocrites et la crédulité des bonnes âmes, tout en illustrant fidèlement l’Evangile (quand le Christ appelle à se méfier des loups déguisés en agneaux).

Lilian Gish compose une inoubliable sentinelle qui veille sur l’enfance en péril (photo ci-dessus). « Il ne dort jamais ? » murmure un des enfants en entendant un soir revenir son infernal beau-père. Non, le Mal ne dort jamais. Mais sa victoire n’est pas une fatalité. Le personnage de Mitchum en convient de manière quasi comique. Dans une boîte à strip-tease, fixant une blonde platine en train de faire son numéro, il laisse échapper, la main crispée sur un couteau : « On ne peut pas les tuer toutes… »

Christian Georges

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Echos du NIFFF (5) : « Bushwick »

Bushwick

Film d’action indépendant ? Série B ? Série Z ? Présenté en séance de minuit à Sundance, puis à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes avant le NIFFF (en compétition internationale), « Bushwick » démarre sous les meilleurs auspices : après le quadrillage par hélicoptère du quartier de Brooklyn qui donne son titre au film, l’intrusion dans le cadre des deux premières victimes est tout à fait saisissante.

Les deux réalisateurs Cary Murnion et Jonathan Milott plongent le public dans une désorientation qui est celle de son héroïne (Brittany Snow). Un climat de guerre civile s’est emparé de la réalité urbaine ordinaire. On ne sait pas quelle milice lourdement équipée ratisse maison par maison, rencontrant une résistance inattendue de la population. Les plans séquences très fluides contribuent à l’effet d’immersion tout comme le black out médiatique. Ici au moins, on voit ce qu’il advient quand les médias ont réellement été envoyés au tapis et que les antennes de téléphonie mobile ne servent plus à rien !

Mais cette dystopie financée par Netflix bute sur des incohérences lorsqu’il s’agit de donner un soubassement politique à toute cette affaire. Les réalisateurs avouent que l’idée du film leur est venue d’une saillie du gouverneur du Texas Rick Perry, prêt à imaginer la sécession de son Etat au moment de l’élection de Barack Obama à la présidence. Le renforcement des pouvoirs du gouvernement central n’est plus à l’ordre du jour, pas davantage que le contrôle des armes à feu. Dans une scène plutôt drôle du film, les membres d’un gang rechignent à mettre leurs pétards au service des civils qui tentent de rejoindre une zone démilitarisée. Tout en proclamant que la violence leur fait horreur et qu’ils ne cherchent nullement à glorifier l’emploi des armes, Murnion et Milott accumulent néanmoins les séquences shoot-them-up, en esquivant la question des valeurs propres à renforcer ou à défaire les Etats-Unis.

Christian Georges

 

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Echos du NIFFF (4) : « The Real Thing »

The_Real_Thing

L’adjectif « fantastique » accolé au festival neuchâtelois est parfois à prendre au premier degré. Que 70 enfants et adolescents réalisent un long métrage et le montrent en public au NIFFF relève en effet d’une expérience fantastique, dont l’aboutissement a eu lieu mercredi au cinéma Studio.

« The Real Thing » est un projet de l’association Filmkids. Basée à Zurich, elle se voue à initier les enfants et ados au langage du cinéma par la pratique, via des camps. Les premières idées pour le scénario de « The Real Thing » s’échafaudent en octobre 2015. A l’été 2016, les Suisses allemands s’installent à La Chaux-du-Milieu (NE) pour un mois de tournage dans la vallée de la Brévine, au Locle et au Val-de-Travers. Le montage est terminé cet hiver. Le film est prêt pour le Festival Ciné Jeunesse Suisse, pour le NIFFF et…pour une sortie en salles. Si le projet sur deux ans a englouti 250’000 CHF, il n’aurait pas été possible sans une accumulation de prestations en nature et d’apports bénévoles, confie son mentor This Lüscher.

« Ce n’est pas un film de vieux ! » lança un des protagonistes à l’issue de la projection de mercredi à Neuchâtel. Traduction à l’intention des plus de 18 ans : c’est vraiment le point de vue des jeunes et leur perception de la réalité que le collectif (coaché par près de 25 adultes tout de même) a voulu restituer.

Le fil rouge du film ? Un voyage en autocar, qui voit la troupe des jeunes Alémaniques mettre le cap sur la contrée la plus exotique du pays pour un ado de la Goldküste. D’emblée, on saisit la propension à vivre en temps réel via le smartphone et la messagerie instantanée. Les textos crépitent. On se filme en train de faire des conneries. Et ce qui se dit en face-à-face peut être contredit par texto dans les secondes qui suivent. Il y a de quoi être bluffé par la complexité de cette communication à triple détente, qui voit des créatures à peine sorties de l’enfance amenées à gérer le langage verbal, le non-verbal et le numérique, pour s’affirmer, se faire respecter et…aimer peut-être.

Consigne avait été donnée de ponctuer le film de segments rattachés à des genres cinématographiques bien définis. La partie « Fantasy » exploite à merveille les décors moussus du Vallon pour des sortilèges tout droit sortis du « Seigneur des anneaux« . La comédie fait de la piscine de Boveresse le haut lieu d’un bain forcé. L’horreur se place à la jointure de la télé-réalité et de « Paranormal Activity« . L’épisode le plus surprenant relève du « Coming of Age » : un petit génie de l’informatique voit ses études à Stanford compromises par la grossesse inattendue de sa copine (dispute vacharde à la clé).

Dans une telle entreprise, la part prise par les adultes est difficile à évaluer. Elle contribue au rendu technique impeccable du produit. Du point de vue du contenu, « The Real Thing » laisse assez clairement entrevoir les attentes et aspirations des adolescents : le désir de réussite, l’affirmation via la compétence technique, l’attachement à des fétiches (ah, la carte dorée du jeu « Leaf of Legends », dont il n’existe que cinq exemplaires au monde !), le souci de témoigner son attachement sans éveiller la suspicion ou la moquerie des pairs, l’impatience des filles d’en finir avec le bullshit imposé par les garçons. Tout un apprentissage de la vie. The real thing, quoi…

Christian Georges

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Echos du NIFFF (3) : « The Endless » et « Before We Vanish »

The_Endless

Montré en compétition à Neuchâtel, « The Endless » marque déjà la troisième présence au NIFFF de Justin Benson et Aaron Moorhead (après « Resolution » et « Spring« ). Les deux Américains ne se contentent pas de co-réaliser le film, ils en interprètent (bien) les rôles principaux, en conservant leurs prénoms usuels. L’originalité du pitch ? Après la mort accidentelle de leur mère, Justin et Aaron ont été élevés dans une communauté à l’écart du monde. Pour soustraire son frère à l’influence de ce qu’il percevait comme une secte apocalyptique, Justin a fini par rompre avec elle. Les deux frangins vivotent comme nettoyeurs sur appel, dans un mélange d’inadaptation sociale et de soulagement résigné. Lorsqu’ils reçoivent une cassette qui renvoie à ce passé refoulé, Aaron encourage son frère à l’emmener pour deux jours dans la communauté, dont il garde de bons souvenirs d’enfance.

D’où vient la menace ?  Le spectateur guette chaque indice d’une emprise ou d’un dérèglement mortifère. Or les membres de la communauté paraissent plutôt rassurants, malgré leurs sourires forcés. Voilà des gens apparemment sains, qui cherchent à vendre leur bière artisanale et à fabriquer leurs propres habits, affranchis du consumérisme frénétique de l’American way of life. Cette normalité déroutante, Benson et Moorehead ne la laissent pas assez prendre le dessus. Ils sèment comme des petits cailloux des Giacometti dans le paysage et surchargent leurs plans d’effets sonores grondants. Jouet de forces qui le dépassent et qui menacent de l’anéantir, l’homme n’est qu’une entité insignifiante dans le cosmos : la vision de l’auteur de science-fiction H. P. Lovecraft (1890-1937) n’en finit pas d’inspirer les cinéastes.

Before_We_Vanish

Le pessimisme de Lovecraft semble avoir aussi contaminé le Japonais Kyioshi Kurosawa, qui montre en concours « Avant que nous disparaissions » (« Before We Vanish », photo ci-dessus), après avoir été en sélection officielle en mai à Cannes (Un Certain regard). C’est en effet sans remords et sans émotion que des aliens entreprennent l’invasion de la Terre en annonçant tranquillement l’éradication de l’espèce humaine. La belle idée du film, c’est que les aliens squattent des corps humains soudain lisses et peu expressifs, comme vidés de toute expérience et de tout ce qui leste une existence. En pointant le doigt sur le front de leurs victimes, ces envahisseurs ont pour consigne de voler aux humains des concepts (le travail, la famille, les autres, l’amour…), les laissant comme des pantins désemparés.

Rattrapé in extremis par un sursaut d’humanisme, le film préfigure pourtant la prise du pouvoir de l’intelligence artificielle et des robots sur les organismes imparfaits que nous sommes. Lorsque le journaliste du film échoue à alerter les passants de la réalité de cette prise de pouvoir en cours, son découragement illustre la difficulté à prévenir un tsunami silencieux qui laissera sur la rive des armées d’inutiles.

Christian Georges

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