FRANCE de Bruno Dumont – Le faux en continu

Depuis sa présentation au Festival de Cannes, le film de Bruno Dumont France divise la critique. « Eblouissant chef-d’œuvre » (Le Monde) ou « film qui s’écroule complètement » (Le Temps) ? Difficile d’adhérer à des jugements aussi péremptoires, tant ce long métrage (qui sort en salles ce mercredi 25 août) déjoue nos attentes. S’il dérange, c’est aussi parce qu’il prend des libertés avec la pratique journalistique réelle, dont il prétend pourtant dénoncer le pourrissement.

Concentrons-nous sur la critique d’une certaine dérive médiatique (car le film est aussi le portrait réussi d’une femme amenée à douter du bien-fondé de sa popularité et de sa réussite matérielle, interprétée par Léa Seydoux. Ses larmes récurrentes attestent de la résistance de son être à un formatage et à un contrôle forcené de son image).

France de Meurs évolue dans un cadre très spécifique du paysage audiovisuel hexagonal. Elle est le visage emblématique et la présentatrice vedette d’une chaîne d’information télévisée en continu fictive, baptisée « i« . Le titre de son rendez-vous avec le public (« France de Meurs. Un regard sur le monde ») moque la prétention journalistique à apporter un éclairage pertinent sur tout et n’importe quoi, quand il s’agit surtout de survoler des sujets et de renforcer des préjugés.

Le film s’ouvre sur une conférence de presse d’Emmanuel Macron à l’Elysée. Par sa mise en scène, le cinéaste pointe les limites de cet exercice. Dissipée, France amène d’abord le président à la rappeler à gentiment à l’ordre, ce qui atteste de sa connivence avec le pouvoir (elle est « bien en cour »). La journaliste veille ensuite à poser la première question, jubilant d’y parvenir au point de rester totalement indifférente à la réponse donnée.

Bruno Dumont fait de sa présentatrice vedette une femme qui effectue aussi des reportages en terrain de guerre (photos Adok films). Force est de constater qu’un tel profil n’existe pas dans la profession, ce qui décrédibilise le propos. Une séquence avec des militaires français et un chef touareg raille néanmoins avec efficacité tous les reportages « embedded » du même acabit. Pour obtenir les plans dont elle a besoin pour son sujet express, France dirige les regards et les gestes de ses interlocuteurs, ramenés au rang de singes savants. On mesure à cet instant l’incapacité du médium télévisuel à entrer un tant soit peu dans la complexité du réel. Mais on a confirmation de sa propension à servir de support à un discours formaté et prévisible.

Un autre travers médiatique est dénoncé lorsque France accepte de participer à un talk-show, en échange de la possibilité, pour son mari, de venir parler de son dernier livre sur la même chaîne… Chacune et chacun aura tout loisir, dans ses médias préférés, de repérer de possibles manifestations de ce « donnant-donnant » qui imprègne occasionnellement le choix des sujets et le sommaire des émissions.

Un des aspects les plus saisissants du film est la confrontation inopinée de la très sophistiquée France avec des représentants de classes sociales défavorisées (une famille maghrébine, la femme d’un violeur). Ces rencontres suscitent une gêne infinie (donc un frottement bénéfique avec le réel), tant le choc des discours est flagrant (la parole policée de la journaliste, face aux mots incertains ou incongrus).

« Plus grande journaliste de France », France ? On le lui dit. Le croit-elle ? Elle a pourtant constamment besoin de béquilles (un prompteur qu’elle ne quitte pas des yeux quand elle s’adresse à un invité ; des robes hors de prix qui font jaser ; une assistante qui déblaie le terrain et assure, en continu, sa promotion sur les réseau sociaux : son cynisme révèle la suffisance d’un milieu qui croit avoir tout compris sur tout et qui s’avère imperméable à toute forme de remise en question).

Le film de Dumont n’épargne pas le public, lui dont l’attente principale face aux journalistes reconnus semble se limiter à ce qu’ils acceptent un selfie, quelles que soient les circonstances (épisode dépressif, meurtre d’enfant).

C’est sûrement ce qui déroute le plus dans France : loin de se réduire à une charge univoque contre les médias, en mettant les rieurs de son côté, le cinéaste humanise des personnages pris dans les conditionnements de notre époque. Des conditionnements qui laissent peu de place à l’empathie désintéressée, à l’écoute réelle, au bien-être collectif, à l’humilité. Epoque désenchantée où plus grand-monde croit encore aux lendemains qui chantent, au progrès et à l’idéal. Epoque où l’appareillage médiatique se révèle bien emprunté d’expliquer quoi que ce soit lorsque fait irruption la violence du quotidien (dans le film, un vélo vandalisé de manière gratuite fait davantage froid dans le dos que des bombardements au Moyen-Orient).

Si l’effet de stupeur est parfois garanti par les ruptures de ton, Bruno Dumont verse au final dans le travers reproché aux journalistes touche-à-tout : à vouloir arpenter au pas de course tous les terrains (satire, mélodrame, drame familial, film d’auteur…) en les nappant des musiques élégiaques ou rigolardes de Christophe, il confirme un adage bien connu : qui trop embrasse mal étreint.

Christian Georges

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Locarno Film Festival 2021 – La renaissance a bien eu lieu, mais gare à l’élitisme !

Il flottait un parfum d’euphorie mercredi 4 août, soir de l’ouverture du Locarno Film Festival. Il y avait foule dans le cloître de la Magistrale. Le ciel avait daigné s’ouvrir après les averses torrentielles de l’après-midi. Le président Marco Solari accordait des remerciements appuyés à toutes les instances qui avaient permis de remettre sur pied une édition normale du festival. Le Grand Conseil tessinois et l’Office fédéral de la culture avaient accru leurs subventions. Le conseiller fédéral Alain Berset (photo ci-dessus) affichait le soulagement de circonstance, après des mois de restrictions sanitaires fatales à de nombreux festivals. Tout semblait partir sur de bons rails.

Au plan pratique, l’obligation de réserver sa place en ligne pour chaque projection mettait les spectateurs face à la contrainte d’une planification journalière plus rigoureuse que jamais. L’informatique allait suivre et il fut rare de se trouver face à une séance complète, même à la veille de celle-ci. Mais un obstacle inattendu a fâché et déconcerté des nombreux festivaliers. Trop de films étaient en effet inaccessibles en raison de l’absence de sous-titres ou d’un sous-titrage en anglais exclusivement, voire carrément défaillant.

Un tiers des copies de la rétrospective Lattuada n’affichait aucun sous-titrage. Les projections de la section Locarno Kids destinées aux enfants de tout le pays ? Des films d’animation en version italienne sans sous-titres, ou des films sous-titrés uniquement en italien! Lors de la remise du Prix Locarno Kids à Mamoru Hosoda sur la Piazza grande, on entendit le porte-parole de son sponsor affirmer qu’il était important de « ramener les enfants devant le grand écran ». La projection de Belle qui suivit fut en japonais avec sous-titres anglais et français (photo ci-dessous). Pas vraiment top pour les petits germanophones et italophones qui avaient payé 28 francs pour ce spectacle !

Il fallait de l’endurance et du bagage linguistique pour suivre le remarquable film chinois A New Old Play (Prix spécial du jury) dans une version de 3h sous-titrée en anglais et en italien. Le site du festival n’est du reste plus disponible que dans ces deux langues, tout comme son journal, le PARDO DAILY. Si la dimension internationale du festival justifie que l’anglais ait sa place, le fait d’y recourir autant au détriment des langues nationales est perçu par beaucoup comme un manque de respect, dissuasif pour une frange non négligeable du public potentiel. Autrefois très francophone et francophile, la manifestation tessinoise voudrait cultiver l’élitisme qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Et il est surprenant que l’Office fédéral de la culture ne conditionne pas son soutien au festival à un usage plus étendu et plus systématique des langues nationales.

Il ne suffit pas de se gargariser de cultiver « la diversité et l’inclusivité » dans les discours d’ouverture. Il faut la pratiquer de manière à garantir l’accès des films au plus grand nombre, surtout quand les contraintes se cumulent. Un seul exemple : si trois emplacements peuvent accueillir les spectateurs pour les films de gala du soir (Piazza grande, FEVI, La Sala), pourquoi ne pas les proposer en version originale avec des sous-titrages différenciés (français, allemand, italien) ?

Qualité au rendez-vous

Pour son baptême du feu, le nouveau directeur artistique Giona Nazzaro partait avec un handicap majeur : coincé entre une édition du Festival de Cannes repoussée en juillet et un Festival de Venise programmé pour début septembre, Locarno allait-il se retrouver sevré de films présentables en compétition ? Sur les 11 que nous avons vus (sur 17), la qualité était le plus souvent au rendez-vous.

Le palmarès ne rend pas justice à la délégation française, qui alignait trois films très différents, mais tous dignes d’intérêt. Petite Solange d’Axelle Ropert (photo ci-dessus) est déjà assuré d’une sortie en Suisse (le 24 novembre). La réalisatrice nous fait épouser le point de vue de sa protagoniste, une adolescente de 12 ans qui assiste avec inquiétude à délitement du couple de ses parents, mariés depuis 20 ans et incarnés par Léa Drucker et Philippe Katerine. Solange passe du pressentiment au doute, du doute aux indices à charge, des preuves de mensonge à la déprime. Un final inattendu atteste que ce roseau qu’on a vu plier était plus solide que ce qu’on pouvait craindre.

After Blue (Paradis sale), de Bertrand Mandico (photo ci-dessus), se montre à la hauteur des attentes suscitées par Les Garçons sauvages. En plasticien résolu à exploiter toutes les ressources du cinéma, le réalisateur joue avec les matières, les signes et les corps, pour donner naissance à un univers d’inquiétante étrangeté où la fantaisie des contes s’accouple aux trouvailles dadaïstes (on pense ainsi au « Petit déjeuner en fourrure » de Mehret Oppenheim). Exilées sur la planète After Blue, débarrassées des mâles, des Amazones futuristes décident de reconstruire un monde délesté des erreurs du passé (« Pas de machines, pas de technologie ») et dans lequel tout mal serait immédiatement coupé à la racine. L’utopie tourne court, mais ce long film (2h10) parvient à fasciner de bout en bout par son inventivité visuelle, son détachement goguenard, sa capacité à faire exister sur le même plan le charnel et le spectral, sur la musique envoûtante de Pierre Desprats.

La Place d’une autre d’Aurélia Georges appartient au registre plus convenu du drame historique en costumes. Victime d’une injustice (elle a été chassée pour avoir repoussé le harcèlement sexuel du maître de maison), une domestique s’engage avec la Croix-Rouge durant la Première Guerre mondiale. A la faveur d’un bombardement qui coûte la vie à une jeune femme, cette fille de blanchisseuse choisit d’usurper l’identité de la victime. Elle se présente à sa place chez une riche veuve (Sabine Azéma), dont elle devient la lectrice et la confidente. Le mensonge peut-il tenir lieu de laisser-passer pour celles qui n’ont pas eu le privilège de la naissance ? Le film dépasse sa simple illustration d’un récit inspiré par Dickens pour une réflexion sur les cloisonnements de classe et les plafonds de verre qui n’auraient pas lieu d’être.

L’une des contributions les plus attachantes du concours a valu un double prix d’interprétation masculine à Mohamed Mellali et Valero Escolar pour Sis Dies Corrents (The Odd-Job Men) de l’Espagnole Neus Ballús. Un immigré maghrébin a une semaine d’essai pour faire ses preuves dans une petite entreprise familiale de plomberie à Barcelone. Il résiste de tout son flegme à l’hostilité empreinte de racisme que lui témoigne le mari de la patronne. Construit sur une suite d’anecdotes authentiques, le film s’amuse du privilège que s’octroient ces passe-murailles, qui s’immiscent dans la vie des gens le temps de résoudre leurs problèmes de tuyauterie. C’est à l’évidence l’interconnexion complexe de la tuyauterie sociale qui intéresse la cinéaste, qui trouve sans peine les segments encrassés.

La déception majeure de cette compétition fut le film très attendu d’Abel Ferrara. Zeros and Ones se profilait pourtant comme la contribution la plus en phase avec son époque, un récit paranoïaque. Tirant profit du contexte de l’état d’urgence lié à la pandémie à Rome, Ferrara suit un militaire (Ethan Hawke) attaché à d’obscurs préparatifs, au service de commanditaires encore moins identifiables. Le mystère a parfois du bon. Mais dans ce cas précis, on a rapidement la conviction que le cinéaste surfe paresseusement sur l’enfumage de plans travaillés au noir de suie, parsemés de motifs renvoyant arbitrairement au terrorisme, au trafic des poudres et des corps. L’attribution par le jury d’un Prix de la mise en scène à Ferrara relève de la mauvaise plaisanterie.

Plus justifié nous paraît l’attribution du Léopard d’or de la compétition Cinéastes du présent à Brotherhood, de l’Italien Francesco Montagner (photo ci-dessus). Son documentaire suit trois frères bosniaques nés dans une famille de bergers et soudain livrés à eux-mêmes quand leur père doit purger une peine de deux ans de prison (prédicateur islamiste, il s’est rendu en Syrie et a été accusé d’avoir recruté des jeunes pour rejoindre le Califat). Le réalisateur capte à merveille la désorientation des garçons, piégés par leur univers étriqué, qui se rétrécira encore quand le patriarche reviendra dicter sa loi et définir pour chacun un destin tout tracé et sans contestation possible.

En compétition internationale, le film suisse Soul of a Beast (photo ci-dessus) est reparti avec une mention du jury et le Prix du jury oecuménique. Dans un style visuel flamboyant (rappelant par instants les expérimentions du caméraman Christopher Doyle chez Wong Kar-wai), Lorenz Merz suit les déchirements d’un jeune homme tiraillé entre ses devoirs de père précoce et son attirance pour la compagne de son meilleur ami. Une séquence de trip halluciné au cours de laquelle les protagonistes libèrent les animaux d’un zoo et la peinture d’une cité babélienne indéfinissable donnent à espérer que le réalisateur se mette à l’avenir au service de scénarios moins marqués par les affects primaires.

Des deux films russes en concours, Gerda est reparti avec le Prix d’interprétation féminine. C’est pourtant Medea qui nous a paru plus abouti, avec sa relecture du mythe antique. Le réalisateur Alexander Zeldovych suit une femme qui, par amour et au risque de perdre son âme, s’attache à un oligarque exilé en Israël. Rejetée par lui, elle se vautre dans le stupre avant de se venger cruellement sur leurs propres enfants. Comme chez Zviaguintsev (Elena, Léviathan, Faute d’amour), ce cinéma pose la question de la morale et de la place qu’elle peut éventuellement reconquérir chez ceux qui baignent dans un matérialisme hors sol.

Un festival de cinéma comme Locarno a aussi pour vocation de ramener du passé des pépites capables de susciter un véritable enchantement. Mission pleinement accomplie avec les films du Neuchâtelois Henry Brandt, restaurés par la Cinémathèque suisse avec l’appui de Memoriav: Quand nous étions petits enfants (photo ci-dessus), Les Nomades du soleil et La Suisse s’interroge devraient être diffusés par la RTS avant la fin de l’année. Il faudra y revenir.

Christian Georges

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“FINE APPLAUSO” pour le 74ème Locarno Film Festival

La première édition du nouveau directeur artistique Giona A. Nazzaro s’est achevée sur la Piazza, à ciel ouvert, par la remise du Variety Piazza Grande Award à Rose et du Prix du Public UBS à Hinterland, deux films dont nous vous avons vanté les qualités. Par contre, ressentis et jugements sont choses fort personnelles, est-il encore besoin de le souligner ? Toujours est-il que nous ne découvrirons probablement pas sur les écrans helvétiques le Pardo d’Oro 2021 (Léopard d’Or) décerné à Seperti Dendam, Rindu Harus Dibayar Tuntas (Vengeance is Mine, All Others Pay Cash) de Edwin (Indonésie, Singapour, Allemagne 2021).

La coterie de professionnels du cinéma avec laquelle nous frayons voulait croire à la victoire possible de After Blue (Paradis sale) (Bertrand Mandico, France 2021), de Petite Solange (Axelle Ropert, France 2021), ou encore de Jiao má táng hui/A New Old Play (Qiu Jiongjiong, Chine 2021) qui s’est contenté d’un Prix spécial du Jury. Que nenni ! « De gustibus non disputandum est ». Et comme l’a expliqué naguère Alejandro Gonzales Iñarritu, la plus haute distinction «ne couronne pas le meilleur film, mais celui qui séduit une poignée de personnes à un moment donné de l’histoire. » Amusez-vous à lire les réflexions de vos critiques préférés.

Quelques chiffres : près de 78’600 personnes ont assisté aux projections proposées pendant les 11 jours du Festival. Le temps peu clément dans les premiers jours et les restrictions sanitaires (un maximum de 5’000 personnes sur la Piazza) ont affecté la fréquentation de ladite Piazza, qui enregistre cette année un total de 29’700 spectateurs (selon les chiffres officiels), de nombreux spectateurs ayant préféré se mettre à l’abri de la pluie à La SALA ou au FEVI pour le film du soir.

Pour en finir avec Alberto Lattuada, cinéaste de femmes

Cinéaste éclectique mis en lumière par la rétrospective locarnaise, Lattuada fut l’auteur d’adaptations littéraires (Il Cappotto/Le Manteau (Nicolas Gogol), La Tempesta (La fille du Capitaine, Alexandre Pouchkine), La Steppa/La Steppe (Anton Tchekhov) ou encore Cuore di Cane/Cœur de Chien (Mikhaïl Bougalkov). Il a signé quelques films pour illustrer avec plus ou moins de bonheur des rébellions qui échouent (La Tempesta, Il Mulino sul Po). Avec Bianco, rosse e …/Une bonne planque (1972), il évoque, l’expulsion et l’expropriation par le colonel Kadhafi de quelque 20’000 ressortissants italiens de Libye, en 1969. Parmi eux, l’altière Sœur Germania (Sophia Loren), qui va prendre ses fonctions à responsabilités dans un hôpital de la Péninsule où une chambre est squattée par un malade imaginaire, par ailleurs activiste communiste au service de la communauté (Adriano Celentano). Malgré leurs différences, les deux personnages vont se supporter, tous deux engagés pour le bien du plus grand nombre. Lattuada décrit la situation économico-politique catastrophique de l’Italie, pour qui ni Dieu ni Marx ne peuvent quelque chose.

Mais les thèmes de prédilection de Lattuada restent les femmes et le sexe. Dans La Mandragola (1965), d’après l’œuvre éponyme deNicholas Machiavel (1469-1527), il relate les efforts désespérés d’un mari stérile et borné pour amener sa jeune femme à lui donner un fils. Lattuada a bien intégré le ton libertin des fables médiévales pour cette histoire de cocufication sanctionnée par une société conformiste et hypocrite, quand elle affronte ces questions.

Le sexe peut devenir une diversion à l’ennui, ou un « coming out », comme en témoigne la farandole des adultères dans L’Amica (1969). Lattuada y présente, à la manière de Woody Allen dans Everything you always wanted to Know about Sex (But were Afraid to ask) (USA 1972), une belle et riche trentenaire (Lisa Gastoni), qui découvre que son mari la trompe, et s’offre quelques amants recrutés dans son proche entourage. Batifolage sans grand intérêt, L’Amica vaut le détour pour ses costumes et décors : les mini-jupes, les coiffures « choucroute crêpée » des femmes, style « casque bouffant », les intérieurs design typiques des années 1970, avec leurs sièges gonflables en plastique.

Exaltant la beauté d’actrices dont certaines furent révélées par lui (Carla Del Poggio, Silvana Mangano, Jacqueline Sassard, Catherine Spaak, Nastassja Kinski, etc.), Lattuada est peut-être l’auteur d’une des œuvres les plus féministes de l’histoire du cinéma. Très retenu dans ses débuts, tout en suggérant ce qu’il ne nous montre pas : il nous livre de (parfois très) jeunes héroïnes troublées par l’homme et se punissant de ce désir coupable, comme dans La Freccia nel fianco (1945), ou étouffant ledit désir sous le voile de nonne, comme dans Anna (1951) ou encore se disculpant d’avoir aimé et tué dans Lettere di una Novizia (1960). Ces femmes ne sont pas les victimes impuissantes des hommes, elles ont écouté leur corps et décidé de leur sort.

Lattuada et les nymphettes

Lattuada se lâchera par la suite avec quelques titres emplis d’érotisme juvénile affranchi, osé, voire dérangeant, sur les premières expériences sexuelles de jeunes filles pubères. Sa caméra, avec les années, devient toujours plus indiscrète. Il filme avec acribie les superbes corps nus élancés et sveltes, sans une once de graisse, et les mains qui les explorent.  À plusieurs reprises, il a dû se battre contre la censure.

Avec Les Adolescentes/I Dolci Inganni (1960), qui capte, avec un décent voyeurisme,  les premiers émois sexuels d’une adolescente de 17 ans (Catherine Spaak) à son réveil, il amorce une galerie de « lolitas » . Sa caméra capte la jeune fille onanisant entre rêve et éveil, excitée par son désir charnel pour un homme de vingt ans son aîné. L’espace d’une journée, on assiste à ses hésitations, initiatives et replis, à ses tourments, à son passage à l’acte…et à sa désillusion.

C’est le sexe qui détermine les actions et les choix des personnages du réalisateur italien. Cette focalisation sur les pulsions sexuelles comme moteur énergétique et influence majeure dans les relations sociales sera de plus en plus la marque de fabrique de Lattuada. Peut-être cela fait-il de lui un provocateur érotomane et moraliste, ou alors un voyeur usant et abusant du pouvoir de son statut ?

Lattuada lance le bouchon un peu loin avec Le farò da Padre/La bambina (1974) dans lequel Teresa Ann Savoy (ci-après) joue une nymphette handicapée mentale en chaleur, qui trouve le partenaire rêvé en la personne d’un homme à la sexualité régressive, ébloui par cette gamine nymphomane. Par amour, il va se muer en papa-amant-mari scato- et urophile !

Toujours surfant sur la vague érotique, Lattuada nous offre Una spina nel cuore (1986), où Sophie Duez incarne Caterina, une énigmatique nymphette au corps superbe pour laquelle Guido (Anthony Delon) et bien d’autres éprouvent une attirance irrésistible. La jeune fille disparaît et reparaît dans cette histoire de quasi fantômes, une suite d’images – illustrant un fantasme amoureux – auxquelles on cherche un sens. Duez et Delon sont magnifiquement photographiés, sous toutes les coutures, si la métaphore peut s’appliquer.

Pas de commentaires particuliers sur les derniers films développant le sujet sensible de la sexualité des nymphettes :  Dans Cosi come sei/La Fille (1978), Giulio (Marcello Mastroianni) a une relation avec Francesca (Nastassja Kinski) qui est peut-être sa fille. Il a en tout cas bien l’âge d’être son père. La Cicala /La Cigale (1980), récit érotico-tragique, est l’avant-dernier film pour le grand écran du réalisateur. Deux jeunes filles ravissantes, une femme vieillissante, des hommes : et Lattuada concocte une fois encore un mélodrame déchaîné par le sexe.

Eloigné du grand écran depuis 1990, Lattuada tournera encore trois téléfilms, puis se murera dans le silence. Donnons le mot de la fin au critique Ado Kyrou (cité dans la notice Wikipédia consacrée au cinéaste) : « De tous les cinéastes italiens, Lattuada est celui dont l’âge artériel est le plus vivace, celui qui est le moins complexé, qui est le plus porté sur la chose. » 

Nota bene : parmi les présentateurs des films de la rétrospective, le plus brillant fut Frédéric Bonnaud, directeur de la Cinémathèque française (successeur de Serge Toubiana depuis janvier 2016, à gauche sur la photo ci-dessous). Concis, clair et précis, connaissant son sujet, voilà quelqu’un qui ne crie pas au chef-d’œuvre pour chaque titre qu’il présente. Bonnaud est une personnalité passablement controversée, notamment pour avoir publiquement soutenu le réalisateur franco-polonais Polanski. Ce qui le rend fort sympathique à la soussignée que cette renaissance de l’Inquisition agace profondément.

Quid des autres sections ?

Pardon de ne vous parler que de la rétrospective, mais je n’ai guère vu autre chose. Pas vraiment par inclination, mais bien par curiosité. Dans les sections officielles du festival, il y a eu plusieurs films abandonnés à mi-parcours, faute d’intérêt. Et les films boudés, parce que non sous-titrés ou peu recommandés. La moisson s’en est trouvée réduite, c’est peut-être pour cela qu’Ida Red de John Swab (USA 2021), thriller sanglant projeté sur la Piazza, m’a surpris en bien. Après tous les longs plans séquences sur les corps superbes de jeunes filles nubiles de Lattuada, de la bonne vieille violence ! Le film s’ouvre sur un hold-up qui tourne mal, les malfrats peuvent s’enfuir. Fils et neveu d’une matriarche mourante qui purge une longue peine pour vol à main armée (Melissa Leo), les deux hommes mettent tout (trop) en œuvre pour qu’elle meure libre, dans leurs bras. Entre western crépusculaire et film noir, Ida Red, dans une mise en scène parfaite, s’achève sur des retrouvailles acquises au prix fort. Le film ne souffre d’aucune longueur, ni de sensiblerie, et on se surprend à s’intéresser à cette famille d’Oklahoma dont la dernière-née, la petite-fille de la forçate, semble bien partie pour perpétuer la tradition familiale.

Lattuada à la Cinémathèque suisse

La Cinémathèque suisse va montrer, du 25 août au 14 septembre 2021, 13 titres (sous-titrés, heureusement, en français) sur les 32 projetés le plus souvent en italien sans béquilles à Locarno. Profitez-en, et ne manquez pas Les Adolescentes/I Dolci Inganni et Venga a Prendere il caffè da noi. Le premier, découvert à Locarno, séduit par sa mélancolique délicatesse, le second est un bon vieux souvenir, peut-être tient-il encore la route ! Deux films, deux facettes de ce cinéaste des femmes.

Cinéma bien vivant et florissant sur vos écrans !

A la lecture de la presse romande, vous réaliserez que le Locarno Film Festival a fait de son mieux, mais que vous n’avez pas manqué de véritables chefs-d’œuvre. Alors, courez vers les grands écrans tout proches ! Depuis la réouverture des cinémas, les films affluent, il y en a pour tous les goûts!

Suzanne Déglon Scholer

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Locarno Film Festival 2021 – « Plus ça change, plus c’est la même chose »

Au cinquième jour du Locarno Film Festival, After Blue (Paradis Sale) (Bertrand Mandico, France 2021), une sorte de western futuriste, interpelle son public par  l’originalité et la poisseur de son univers. Dans un futur peu proche, au sein d’une communauté de femmes qui a colonisé une planète sauvage, règne un conseil de migrantes chapeautées et enveloppées de capes noires : elles ont le look des PuritainEs. Le conseil va condamner Roxy (ou Toxic, à cause de son look qui dérange, et fait peur), et sa mère, coiffeuse essentiellement sollicitée pour éliminer avec sa tondeuse tout ce qui rappelle le système pileux des mâles, à retrouver et abattre une sorcière enterrée vivante que Roxy avait libérée. Pour armes, elles ont des fusils dits Gucci, Chanel, voire Vuitton !  Et les voilà chassées de la colonie, et jetées dehors, dans un magma visqueux fluo et puant où s’imbriquent des éléments genre viscères pourrissants et dégoulinants. Dans cette colonie, les lois de l’univers mixte que ces femmes ont fui ont repris force loi : ségrégation, violence, méfiance et peur de la différence. Mandico a créé un univers bariolé, caractérisé par des coulées gluantes et des visions d’entrailles suppurantes ; c’est tellement révoltant que cela en devient fascinant, mais la saga est beaucoup trop tirée en longueur pour soutenir l’intérêt jusqu’au bout. À vos risques et périls.

Paula-Luna Breitenfelder qui incarne Roxy ou Toxic

Dans un autre registre, et dans une autre section (Piazza), Hinterland (Stefan Ruzowitzky, Autriche, Luxembourg 2021),est un thriller en costumes (et un film noir) qui se joue dans les années 1920,dans une Vienne asphyxiante et sombre (superbe épure expressionniste dont les rues sont bordées d’immenses immeubles dessinés, se dressant en lignes obliques, dont les extrémités forment une canopée presque compacte, enfermant les individus. Sept rescapés de la Grande Guerre et des camps de prisonniers russes tombent l’un après l’autre sous les coups d’un tueur en série. L’un d’eux collabore avec la police pour mettre fin au massacre. La mise en scène est soignée, l’atmosphère sombre et désespérée intensifiée par une photo pratiquement noir et blanc, pour ne se parer qu’en fin de narration de vraies couleurs.

Femme, libère-toi !

Parmi les films hors compétition, ce sont presque toujours les films projetés sur la Piazza Grande qui sont les plus digestes. À l’exemple de Rose (Aurélie Saada, France 2021), qui accompagne une presque octogénaire récemment devenue veuve, dans son désir de vivre encore avant que sa famille bien trop prévenante ne la fasse enfermer dans un mouroir pour sénescents. La comédienne Françoise Fabian joue Rose, laquelle se lie d’amitié avec un sommelier qui pourrait être son fils,  et se retrouve en lutte contre ses enfants qui veulent l’enfermer dans le système quasi carcéral réservé aux vieux. Une autre forme de révolte nous a été offerte avec Monte Verità, (Stefan Jäger, Suisse, Autriche, Allemagne 2021) qui essaie de recréer l’ambiance de ce sanctuaire tessinois où vont se régénérer tous les êtres brimés par les règles sociales rigides, (donc en particulier des femmes affamées de liberté de la bonne bourgeoisie,).  Le récit de la fuite de la jeune Hanna, épouse frustrée et mère de deux fillettes, vers le havrefondé par le Dr Otto Gross, ne nous aide guère à nous représenter ce que fut la libération des chaînes sociales. Le film est terne, comme son interprète principale, et le Dr Gross n’a pas le charisme quasi bestial de Vincent Cassel qui l’incarnait dans A Dangerous Method (David Cronenberg, USA 2011). La représentation de cette rébellion socio-culturelle et sexuelle est encore à créer.

Hors compétition, She Will (Charlotte Colbert, UK 2021), ne parvient pas à nous intéresser au sort amer de Véronique Gent qui vient de subir une double mastectomie et part enconvalescence en Ecosse en compagnie de son infirmière. Brouillards flottants, boues envahissantes, lévitation de la convalescente, bacchanales nocturne chorégraphiées par un gourou local (Rupert Everett), quelques plans qui se veulent inattendus, choquants ou signifiants, mais rien qui ne tire le spectateur de sa torpeur. Même ennui viscéral à la projection de Niemand ist bei den Kälbern (Sabrina Sarabi, Allemagne 2021). Le film se déroule dans le Land de Mecklenburg-Vorpommern (ex-DDR), non loin de Hambourg. Une jeune femme de 24 ans, taiseuse, s’ennuie dans la ferme des parents de son compagnon, peu démonstratif et aussi mutique qu’elle. Elle erre entre les animaux, un père chômeur violent et alcoolique et pas de vrais amis de son âge. Tout aussi mutique est le quadragénaire qui la monte, un jour, sur un tas de briques … mais il lui donne sans le vouloir le courage de briser les amarres …. pour aller s’ennuyer ailleurs, qui sait ? L’Allemagne réunifiée n’a pas fait le bonheur.

Le bon vieux cinéma de grand-papa !

Grâce à trois films de la section « Histoire du cinéma », les cinéphiles de la génération  « Baby-Boomers » ont pu revivre de vrais moments de bonheur : avec le fantastique Starship troopers (Paul Verhoeven, USA 1997), une satire du patriotisme et de l’engagement militaire qui se joue dans un futur lointain. La terre a colonisé des planètes lointaines que menacent de vilaines grosses bêtes tueuses, genre araignées. Le film n’a pas pris une ride et Phil Tippett, le génie créateur des créatures, (honoré par le Festival pour sa contribution exceptionnelle au cinéma de SF), a également présenté Robocop du même Verhoeven (USA 1987), le premier de la franchise. Deux films de SF qui ont marqué, à juste titre,  l’histoire du cinéma dans la deuxième moitié du XXe siècle. Dans un tout autre registre, tout aussi délectable,la satire politique Dick (Andrew Fleming, USA 1994), nous a fait re-découvrir Kirsten Dunst et Michelle Williams, en ravissantes teenagers délurées qui gagnent la confiance du Président Nixon, sur le point de s’enfoncer dans le scandale Watergate. Ayant par pur hasard mis la main sur des informations sensibles, elles s’affublent du pseudo « Deep Throat » pour informer deux caricatures de journalistes du « Washington Post », campés ici par Will Ferrell et Bruce McCulloch! Hilarant !

Un cinéma des femmes avant la vague #metoo

La rétrospective Alberto Lattuada (1914-2005)   ne faisait pas vibrer les foules à l’avance : il reste, avec son compatriote Raffaello Matarazzo (1909-1966), un des maîtres talentueux et méconnus, sous nos latitudes, du mélodrame moderne. C’est dans la section « Rétrospective » que semblent surgir les plus belles découvertes. Combien vraie s’avère la déclaration du cinéaste lue dans Wikipedia : « Je crois que la constante que l’on retrouve dans tous mes films, c’est l’état de solitude de l’individu en face de la société, solitude inséparable d’une aspiration de l’individu à rejoindre au sein de la société ceux qui espèrent et luttent avec lui. Attitude de rébellion, engendrée par la solitude, dressée contre elle, et ne débouchant, dans la plupart des cas, que sur la confirmation de cette solitude. » (Bianco e Nero, juin 1961). On sait que Lattuada fut longtemps considéré en Italie comme un « cinéaste commercial, à l’éclectisme douteux ». comme nous l’a rappelé Olivier Père, « mais ce sont lui et son compatriote Raffaelo Matarazzo (1909-1966) qui ont donné au mélodrame contemporain – un peu dans le style du roman-photo)  ses lettres de noblesse ». Pour rappel : le Festival a programmé son œuvre intégrale (32 films) dont 13 seront projetés à l’automne à la Cinémathèque suisse. Qu’on se le dise.

Tout en n’étant pas un cinéaste de la spiritualité, Lattuada a traité dans 3 des films projetés projetés jusqu’ici la dualité douloureuse vécue par des femmes entre leur sexualité et leur morale. Les mœurs bourgeoises, l’hypocrisie d’une classe sociale puritaine et répressive, sont au cœur de de ces mélodrames. Ainsi, dans La Freccia nel Fianco (Italie 1945), l’héroïne Nicoletta se laisse adorer par un garçon de douze ans (de six ans son cadet, on crierait à la pédophilie de nos jours !) auquel elle s’attache, en tout bien tout honneur. Les aléas de la vie les séparent, et lorsqu’ils se revoient, (il est majeur et vacciné) elle est bouleversée par l’attirance mutuelle qu’ils éprouvent, et prête à quitter un mari qui l’aime et qu’elle croit aimer. Elle se punira de sa coupable faiblesse.

On découvre dans Lettere di une novizia (Italie, France 1960) deux femmes, la mère et sa fille Rita (Pascale Petit), possédées par leur désir pour le même homme, un bellâtre indécis, mou et cynique (incarné par Jean-Paul Belmondo). Le drame qui s’ensuit est d’une telle ampleur que la jeune Rita est envoyée au couvent. Son directeur de conscience met sa vocation en doute : elle ne semble pas avoir répondu « à l’appel de Dieu, mais bien à la peur de vivre ». Elle ne peut prononcer ses vœux. La société n’est pas prête à tolérer des femmes qui choisissent l’homme qu’elles veulent dans leur lit. Ce qui fait dire à Rita, face à ceux qui la jugent « Je ne suis pas coupable » !

Lattuada ne raconte jamais deux fois la même histoire, même si l’héroïne d’Anna (Italie 1951), jeune novice travaillant comme infirmière dans un hôpital, a un lourd passé, elle aussi. Jeune fille, elle fut déchirée entre un homme qu’elle avait dans la peau (Vittorio Gassman, photo), et un autre qui l’aimait (Raf Vallone).  La confrontation des deux mâles à entraîné un drame qui a poussé Anna à prendre le voile. Lorsqu’elle reconnaît dans un blessé grave celui qui n’a jamais cessé de l’aimer, elle se remémore le passé, et se croit prête à le suivre. Mais elle fera finalement le choix du devoir et du sacrifice. C’est aussi dans ce film que Sophia Loren fait une première apparition, en danseuse de night-club (avec casque à point (sic) derrière Gassman, photo).

Ah ! ces mâles !

Dans l’excellent film noir L’imprevisto (Italie 1961), qui se joue en France, dans la petite ville française de Meaux, Thomas Plemian (Tomas Milian), professeur de langues, est répétiteur chez le riche industriel Sérizelles dont l’épouse est enceinte. Très ambitieux et vénal, le beau Plemian (que toutes ses élèves adorent) planifie patiemment l’enlèvement du bébé à naître, avec la complicité de sa maîtresse, Juliette, presque aussi dénuée de scrupules que lui. Et celle de sa femme (Anouk Aimée) follement éprise de lui. Tandis que Thomas échafaude son plan machiavéliquement ingénieux, usant de son charisme arrogant pour s’assurer de la docilité de ses esclaves féminines. Elles l’ont dans la peau, boivent ses promesses, elles sont possédées ! Et Thomas Plemian a même gagné la totale confiance de Sérizelles. Le grain de sable dans le mécanisme viendra d’une source imprévue (L’imprevisto).

Au grand dam des non italophones, bien des films parlés italien sont projetés sans sous-titres. Ce qui incite à rayer certains titres du programme ! D’où la chétivité des échos en ce cinquième jour de Festival !

Registre différent dans Il mulino del Po (Italie 1948) qui explore la mutation sociale des années 1880 dans la région de Ferrare. Certains fermiers adhèrent aux idées socialistes, et modernisent leur exploitation, au détriment des ouvriers agricoles qui se retrouvent sur la paille. Sur le Po, les propriétaires de moulins flottants refusent le changement et persévèrent avec des méthodes ancestrales. La grogne règne et les familles jadis unies se dressent les unes contre les autres. Film (parlé italien sans sous-titres) éminemment intéressant, encore aurait-il fallu le mieux comprendre !).

Même problème linguistique devant le film à grand spectacle La Tempesta (Italie, France, Yougoslavie 1958), adaptation littéraire de La Fille du Capitaine, de Pouchkine. L’action se situe en 1770, au temps de l’impératrice russe Catherine II la Grande.   Et de la révolte du cosaque Pougatchev qui voulait s’emparer du trône et devenir Pierre III.  Le film, tourné en Yougoslavie, avec la bénédiction de Tito et le prêt de milliers de soldats de l’armée nationale, sort dans le sillon prestigieux de la saga russe Guerre et Paix de King Vidor (1956). Il est doté d’une prestigieuse distribution américaine  (chacunE parlant italien sans sous-titres !!!). Lattuada a réalisé d’étonnantes scènes de bataille dont il a assuré une fort correcte chorégraphie, mais l’émotion et la pertinence sont étouffées par le rouleau compresseur de la reconstitution appliquée.

Le week-end s’est achevé avec Guendalina (Italie, France 1957), une évocation des amours de vacances, avec l’adorable Jacqueline Sassard, malheureusement disparue – à Lugano –  en juillet 2021.  Elle incarne Guendalina, une ado de la bourgeoisie riche, qui tombe amoureuse, alors que ses parents sont en train de se séparer. Un fossé socio-culturel la sépare d’Oberdan, étudiant en architecture, issu d’un milieu modeste. Elle est une princesse capricieuse, avec des géniteurs qu’elle ne voit guère ; ses désirs sont des ordres, peu importe à qui elle les impose. Lui vient d’une famille unie, il est travailleur, responsable et conscient de ses limites. Lattuada souligne la différence entre eux par l’aspect de leur lieu de vie respectif : La maison familiale de Guendalina est vaste, décorée comme un beau musée et entretenue par des domestiques. Dans le modeste appartement de la famille d’Oberdan, on vit un peu les uns sur les autres, dans une vraie convivialité. Malgré leurs différences, les deux jeunes gens apprennent à se connaître, évoluent au contact l’un de l’autre et apprennent à s’aimer et à donner à l’autre. Le film s’achève sur le contraste entre la génération des parents qui semble momentanément cesser de s’ennuyer et se mentir, et celle des jeunes dont l’amour réciproque vibrant est brutalement brisé par une séparation orchestrée par les adultes.

À dans six jours, avec un survol des dernières recensions des bonheurs et malheurs locarnais. Aujourd’hui, le soleil brille !

Suzanne Déglon Scholer

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Locarno Film Festival 2021 – Badgé, bagué, masqué, le festivalier n’a pas droit à l’erreur informatique !

Les inscriptions en amont pour la 74e édition du Festival du Film de Locarno, a priori, un cauchemar ! Outre la perspective peu réjouissante des mesures sanitaires, du certificat Covid et des pièces d’identité qu’il faudra montrer à chaque projection, en plus des indispensables preuves d’achat des tickets (sur papier ou par code QR sur smartphone), il y a eu tout le travail en amont : les manipulations à effectuer sur le smartphone et/ou l’ordinateur pour choisir ses sièges, séances, et les confirmer …. Ce fut loin d’être une sinécure ! Les programmes informatiques du site sont lents, les dates de certains documents complètement fantaisistes, les explications en italien ou en anglais n’aident guère à résoudre les problèmes, et les 5 minutes autorisées pour comprendre comment faire son choix n’ont pas facilité la tâche !!

Désormais, pas plus de 5000 spectateurs sur la Piazza Grande (au bon vieux temps, ils pouvaient être plus de 8000). Les festivaliers peuvent acheter leur billet en ligne dès mi-juillet. La réservation des places est obligatoire et la Piazza, le Palexpo et la Rotonda ne seront accessibles que sur présentation du Certificat Covid et d’une pièce d’identité.

Enfin, le jeu en vaut peut-être la chandelle, on nous annonce 205 films, dont 99 premières mondiales, 8 premières suisses et 19 premiers longs métrages. 

Un directeur artistique au prénom épicène

Pendant la pandémie, il y eut d’importants changements à la direction du Festival. Après le départ quelque peu précipité de Madame Lili Hinstin (au bout de deux ans seulement), suite à des « divergences stratégiques » insurmontables, c’est Nadia Dresti qui a assuré l’intérim, au pied levé, tandis que le Président Marco Solari et ses collaborateurs cherchaient et dénichaient un nouveau directeur artistique en la personne de Giona A. Nazzaro, journaliste, écrivain et critique de cinéma né à Zurich il y a 56 ans. Il a fait des études de Lettres (langue et littérature allemande et anglaise) outre Sarine, et collabore activement depuis des décennies aux festivals de Locarno, Venise, Nyon, Zürich, Rotterdam, Turin, Rome, Florence, etc. et est de surcroît membre de la Commission fédérale du cinéma CFC. Le nouveau directeur artistique s’est préparé à son nouveau rôle en collaborant étroitement avec Nadia Dresti et il a pris ses fonctions le 1er janvier 2021, afin d’élaborer la cuvée 2021, la première essentiellement présentielle depuis le début de cette pandémie qui perdure.  

Tapis rouge et estrade de la Piazza

Sur l’emblématique Piazza Grande, un programme varié, voire audacieux puisqu’il propose 7 versions originales en anglais sur un total de 15 films, parlés par ailleurs français (2), allemand (2), russe (1), arabe (1), coréen (1) et italien (1). Les festivaliers liront leurs sous-titres ! À l’occasion de prix décernés à des prestigieux professionnels du cinéma, 3 films marquants du cinéma hollywoodien seront projetés sur la Piazza et présentés par des invités illustres.  La productrice Gale Anne Hurd, co-scénariste avec son époux d’alors, James Cameron, du premier volet de la franchise Terminator (1984), recevra le Prix Raimondo Rezzonico 2021. Le chef opérateur italien Dante Spinotti, qui a fait carrière entre les Etats-Unis et l’Italie, recevra un Léopard d’honneur pour l’ensemble de sa carrière avant la projection de Heat (1995) sur lequel il a travaillé avec Michael Mann. Enfin le réalisateur John Landis présentera National Lampoon’s Animal House, film qu’il a réalisé en 1978. Il lui sera remis un Léopard d’Honneur pour l’ensemble de sa carrière. Le 4 août au soir, la magnifique Laetitia Casta (Mme Louis Garrel à la ville) recevra l’Excellence Award Davide Campari 2021 et présentera deux titres de sa filmographie, Lui de Guillaume Canet (2021) et Gainsbourg de Joann Sfar (2010).

La compétition internationale compte 17 films dont le dernier-né de l’Américain Abel Ferrara, fringant septuagénaire, habitué de Locarno. Deux autres compétitions :  Celle des Cinéastes du présent, et celles de courts métrages  « Pardi di domani » et « Corti d’autore » côtoieront une demi-douzaine de sections « fuori concorso », parmi lesquelles l’incontournable rétrospective, consacrée cette année à un artiste italien.

Une rétrospective qui devrait plaire au public tessinois 

Après les rétrospectives consacrées à la Lux (1984) et la Titanus (2014), le Locarno Film Festival explore à nouveau l’histoire du cinéma italien, en faisant (re ?)découvrir  un réalisateur qui a travaillé dans ces deux maisons de production, Alberto Lattuada. Grâce à la présentation de sa filmographie complète (dont bon nombre est inédit en Suisse), la rétro tente d’apporter un éclairage nouveau sur un auteur méconnu, surtout hors d’Italie. (ndlr : À ma grand honte, le seul titre qui me vient à l’esprit est Venga a prendere il caffè da noi (1970). Souvent ignoré, parce qu’inclassable et trop marginal, il s’impose pour ceux qui l’ont redécouvert comme un créateur à la patte moderne, à la fois élitaire et populaire. Scrutant la société contemporaine, Lattuada s’exprime en observateur lucide qui anticipe les grandes mutations de la fin du XXe siècle. Il a travaillé avec de grosses pointures du cinéma de l’époque (Federico Fellini, et aussi Martine Carol, Anna Magnani, Silvana Mangano, Jean-Paul Belmondo, Christian Marquand, Alberto Sordi, etc.), et fut aussi un découvreur de talents.

Alberto Lattuada naît à Milan le 13 novembre 1914, fils du compositeur et chef d’orchestre Felice Lattuada. Son diplôme d’architecte en poche, Lattuada réalise que ses intérêts vont plutôt vers le cinéma et la photo.

Il se fait les griffes dans la critique de cinéma, décroche le poste d’assistant sur le premier film en couleurs tourné en Italie (Il museo dell’amore, 1935), s’intéresse à la collection des copies de vieux films, travaillant à la création d’une cinémathèque, la future Fondazione italiana di Milano. Le virus « cinéma » le contamine et ne le quittera plus.  Il commence sa carrière de réalisateur en 1943, avec un premier long métrage, Giacomo l’Idealista. Qu’il soit metteur en scène, scénariste ou producteur italien, ou les trois à la fois, Lattuada ne quitte plus les plateaux. Dans l’après-guerre, il intègre à l’esthétique néo-réaliste des touches de film noir à l’américaine, de mélodrame, de fable souvent cruelle, de chronique de l’époque contemporaine, sans oublier des adaptations littéraires, et ce toujours avec élégance et finesse. Dans les années 1970, il offre quelques brillantes comédies, mais son étoile a pâli, il travaille dès les années 1980 surtout pour la télévision. En 1998, Lattuada a remis toutes ses archives à la Cinématique de Milan. Il s’éteint discrètement, le 3 juillet 2005, dans sa demeure d’Orvieto (Ombrie).

S’il faut en croire Allociné, en 64 ans de carrière et 32 films, la profession ne lui a attribué ni nomination ni récompense ! Locarno va-t-il œuvrer pour une plus juste  « rétribution des âmes » ?

Dans nos prochains billets de Locarno, nous en saurons un peu plus sur les films de la compétition, de la rétrospective et de la Piazza. Si tout va bien ….

Suzanne Déglon Scholer

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TITANE, Palme d’or à Cannes – La leçon de reboot

En sortant de la projection de « Titane« , vendredi 16 juillet, jamais nous n’aurions imaginé qu’il remporte la Palme d’or du Festival de Cannes 2021. Samedi 17, c’était chose faite. Comment ce film atypique, bancal et sous stéroïdes a-t-il pu s’imposer comme choix par défaut d’un jury manifestement très divisé ? Peut-être parce qu’il bouillonne des légitimes colères décapsulées par le mouvement #metoo et se pose en manifeste. On déconseillera cette tentative d’analyse à celles et ceux qui n’ont pas encore vu le film : elle contient de nombreux spoilers.

Pour son deuxième long métrage après « Grave » (2016), Julia Ducournau devient donc la deuxième femme à remporter la Palme d’or du Festival de Cannes, en 74 éditions. Si « La Leçon de piano » de Jane Campion se posait en spectacle romantique, convenable et rassembleur en 1993, il en va différemment de « Titane » aujourd’hui. Agressif, peu porté sur le dialogue comme sur la psychologie, le film agit parfois comme un prurit pénible ou un écoulement d’humeurs répulsif. La séquence inaugurale (très réussie) fait écho à la toute première Palme d’or gagnée par Jane Campion à Cannes, celle du court-métrage en 1982, avec « Peel, exercice de discipline » (visible sur le site d’Arte, photo ci-dessous).

On y ressent la même exaspération du conducteur d’une voiture face au comportement provocateur d’un enfant embarqué. Cela se termine beaucoup plus mal dans « Titane » que chez Jane Campion : victime d’un crash, Alexia se voit implanter un morceau de métal dans la boîte crânienne. De l’effet de ce traumatisme sur le développement et la sociabilité de la fillette, le film ne montre rien. Une ellipse temporelle nous la fait retrouver à une convention automobile, adulte et incarnée par l’intense Agathe Rousselle. Elle excite la libido du public en dansant sur des véhicules ultratunés.

Dans la mise en scène outrée de cette séquence, la réalisatrice adopte (pour le ridiculiser ?) le « male gaze », ce regard masculin honni par les féministes (surtout quand il s’avère aussi manifestement lubrique que celui porté par Abdellatif Kechiche sur ses actrices dans « Mektoub My Love, Intermezzo« , projeté en compétition à Cannes en 2019 et jamais sorti en salles, photo ci-dessous).

Pas décidée à s’arrêter en si bon chemin, Ducournau subvertit en douce les codes de la pornographie après une pudique scène de douche entre filles. D’abord filmée comme une proie potentielle dans la nuit (va-t-elle se faire violer ?), Alexia trouve refuge dans sa voiture sur un parking mais accepte d’embrasser un fan par la fenêtre ouverte. Fatal câlin. Il vomit un abondant liquide blanchâtre quand c’est elle qui le pénètre avec une longue aiguille de métal effilée. S’avisant du désagréable effet que produit sur sa peau le poisseux liquide, Alexia retourne à la douche. Enfin maîtresse de ses désirs, lavée de toutes les souillures, détachée du regard d’autrui (sinon du nôtre, spectateurs), elle peut alors apparaître nue dans le hangar désert, quasiment comme Botticelli figurait la naissance de Vénus (illustration ci-dessous).

Sauf que cette Vénus-là se choisit pour amant∙e l’universel symbole de la puissance sexuelle masculine (et accessoirement témoin de nombreux dépucelages) : l’automobile. Avec Eros et Thanatos pour passagers (les stéroïdes dont on parlait au début), Alexia peut foncer accomplir la prochaine mission que lui assigne le scénario : massacrer méthodiquement les participants d’une partouze dans une résidence super chic. Réduisant les victimes à des silhouettes de jeu vidéo, Ducournau en fait une séquence comique efficace (« Mais vous êtes combien ?… », lance avec lassitude la guerrière au tisonnier quand surgit un black impromptu qui cache son zizi).

Désormais recherchée en tant que serial killer (l’anglais épicène est pratique), Alexia change de look et de registre. C’est là que survient l’idée la plus vertigineuse et la plus choquante du film (bien davantage que ses effets spectaculaires). Sans se rendre aimable, la fille mal aimée croit possible de se muer en garçon le plus désiré du monde. Elle se fait donc passer pour Adrien, enfant disparu il y a plusieurs années et toujours rêvé vivant par ses parents (en particulier par son père, incarné par Vincent Lindon). Imposture monstrueuse, qui va pourtant fonctionner, au mépris de toute vraisemblance.

En recevant la Palme d’or, samedi à Cannes, Julia Ducournau a évoqué le « besoin viscéral d’une société plus inclusive et plus fluide ». Elle a aussi remercié le festival d’avoir « laissé entrer les monstres ». Deux déclarations qui lui ont valu des déclarations d’admiration extatiques sur les réseaux sociaux. Ce qui a de quoi surprendre. De « La Monstrueuse parade » (« Freaks », de Tod Browning, 1932) à « La Forme de l’eau » (Guillermo del Toro, 2017), en passant par « Elephant Man » (David Lynch, 1980) ou « Edward aux mains d’argent » (Tim Burton, 1990), le cinéma a depuis longtemps « laissé entrer les monstres », infirmes, mutants ou inadaptés. Ces créatures ont permis de passer en revue la palette peu reluisante des réactions humaines face à la différence. Quitte à renverser les rôles et à peindre certains des ressortissants de la norme comme plus monstrueux que les « monstres ».

« Qu’est-ce que le cinéma ? Rien ! », disait Godard. « Que veut-il : tout ! » Ce que veut « Titane« , on le comprend à la fin du film. Il revendique l’amour inconditionnel. Pour toute créature, peu importe qu’elle soit transgenre, mutante (ou même les deux à la fois). Pour que cet amour inconditionnel soit donné par les pères ou grands-pères d’élection (le « Je suis là », de Lindon, au final), si les pères biologiques ont failli ou mal aimé. C’est probablement cette revendication, ce manifeste, qu’applaudissent les fans de la réalisatrice.

Réclamer l’amour de la part d’Alexia/Adrien, bloc d’opacité butée, mutique, qu’on a surtout vu passer les importuns par le fer et par le feu sans la moindre justification, voilà qui ne manque pas de culot. « L’amour doit casser tous les câbles qui nous lient à nos déterminismes », déclare Julia Ducourneau dans une interview (Télérama no 3741, 14 juillet 2021). Aspiration bravache et surhumaine. On discerne derrière « Titane » le fantasme d’une humanité qui se réinventerait au gré des nécessités, se choisirait un visage, un sexe, une sexualité, aurait un droit de vie et de mort sur les autres (à commencer par ce qui germe dans ses propres entrailles). Reboot pas mécontent d’obtenir une possible bénédiction divine (Lindon se compare explicitement à Dieu, devant les pompiers sous son autorité). Reboot pourtant hors de portée des pauvres vieux, chômeurs de longue durée, estropiés, migrants et autres inadaptés que la société confine à ses marges. Très loin de la Croisette.

Christian Georges

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KID-O-NIFFF et GALAXIE DÜRRENMATT : l’enfance de l’art sur grand écran

Tous les festivals de cinéma sont appelés à soigner la médiation culturelle. Conquérir de nouveaux publics, aller à la rencontre des spectateurs de demain : tels sont les défis à relever par des moyens divers (projections scolaires, masterclasses, ateliers, événements). Le Festival international du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF) avait inscrit deux séances originales à son programme 2021. KID-O-NIFFF réunissait 22 courts métrages d’animation réalisés dans 12 classes neuchâteloises (ils sont visibles en ligne ICI). GALAXIE DÜRRENMATT proposait un ensemble de courts métrages inspirés par l’oeuvre (picturale ou littéraire) de l’écrivain, principalement réalisés par des lycéens. Les deux projets avaient été portés par Lilo Wullschleger, dynamique coach vidéo très consciente du potentiel et des limites du terrain scolaire (à gauche sur la photo ci-dessus, en compagnie de Madeleine Betschart, directrice du Centre Dürrenmatt, et Loïc Valceschini, directeur artistique ad intérim du NIFFF).

A l’heure où l’Ecole romande inscrit l’éducation numérique à son Plan d’études, on ne voit guère un exercice de mise en oeuvre plus complet que la réalisation d’un court métrage en classe. D’abord parce que cette activité stimule la collaboration et la communication entre élèves, deux compétences transversales cruciales. Ensuite parce qu’elle met en jeu des compétences disciplinaires diverses : langue française (écriture du scénario et des dialogues), activités créatrices et manuelles (réalisation des décors et des figurines), arts visuels (dessins, storyboard), musique (choix pour la bande-son). Sans oublier un volet important de ce qui est désormais ciblé par l’éducation numérique : la capacité à produire des images qui font sens, cohérentes avec une bande sonore, témoignant d’une maîtrise des outils numériques (tablettes pour la prise de vues, ordinateurs pour le montage et la sonorisation).

A voir les films du programme KID-O-NIFFF, on devinait le défi posé au corps enseignant et à Lilo Wullschleger : comment proposer un point d’appui littéraire à des enfants dont l’imaginaire est pour l’essentiel modelé par les jeux vidéo ? Ce point d’appui, ils l’ont trouvé dans des contes et récits lus en classes (parfois même dans leur manuel de français), voire dans des comic strips.

Dans le meilleur des cas, l’adaptation d’un conte débouche sur une merveille de poésie : LE BONNET ROUGE (photo ci-dessus) a du reste été primé au concours Locarno Kids HomeMade Movies et il sera projeté au festival tessinois en août. Les réactions dans la salle du Rex ne trompaient pas lors de la séance KID-O-NIFFF : c’est lorsque les enfants donnent voix à leurs personnages, avec conviction et sans ironie, qu’ils remportent la mise.

L’usage des Playmobil ou des Lego est peut-être de nature à crisper les puristes de l’animation faite maison. Mais elle ne gêne pas quand il s’agit d’évoquer l’origine du surnom des habitants d’un village (LES ECUREUILS DE VAUMARCUS) ou de donner corps à la bataille des imaginaires (BOOK WARS, photo ci-dessous).

GALAXIE DÜRRENMATT posait aux lycéens un double défi : d’abord se familiariser avec le travail de l’artiste aux multiples facettes (écrivain, polémiste, peintre et illustrateur), via la visite du Centre qui présente son oeuvre à Neuchâtel. Puis en tirer un court métrage, avec les hésitations que l’on devine (induites par les conditions de production). Reproduire l’essentiel d’une pièce de théâtre ou d’un récit ? Viser un fragment ? Certains ont décalqué en prises de vues réelles des visions que Friedrich Dürrenmatt avait captées par le pinceau (comme « Petit Paysan en feu », ci-dessous). Certains ont pris le risque de donner corps à des passages entiers d’oeuvres littéraires (« Romulus le grand », « La Visite de la vieille dame »). D’autres enfin ont joué avec des éléments plastiques insolites (la fameuse « chapelle sixtine » de l’écrivain), illustré une citation, une pensée, un bon mot.

En se frottant à ce que nous laisse Dürrenmatt, ces lycéens auront pris conscience qu’il ne s’agit pas d’une oeuvre inerte, froide et désincarnée, uniquement destinée à assurer la sélection parmi leurs rangs.

Christian Georges

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SWEAT, de Magnus von Horn – A suivre !

Les mirages et les revers de la célébrité constituent la toile de fond de quantité de chefs-d’oeuvre du 7e art, de Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950) à Bellissima (Visconti, 1951), en passant par Une étoile est née (Cukor, 1954). Mais pour le cinéma du XXIe siècle, il semble plus difficile d’appréhender le phénomène du vedettariat généré par les réseaux sociaux. Sorti mercredi dernier dans les salles de cinéma en Suisse romande, Sweat fait figure d’heureuse exception : en s’attachant à la routine vaguement glamour d’une influenceuse polonaise adepte du fitness, le film de Magnus von Horn échappe aux écueils prévisibles d’un tel projet (condescendance, position surplombante face à une sous-culture et à la supposée naïveté de ses adeptes).

Nullement ricanant ni sarcastique, Sweat ne prétend pas non plus révéler de secrets sur la réussite des stars d’Instagram. Quand Sylwia affirme qu’elle a 600’000 followers, rien n’indique qu’elle en a acquis une partie contre rémunération. Le point central du film n’a d’ailleurs rien d’une révélation : Sylwia est adulée par ses fans, mais pas épanouie. Elle est fraîche, pimpante, mignonne, dynamique et dure au mal (la transpiration du titre), mais elle est seule, avec son chien Jackson pour unique compagnon.

Alors ? Qu’est-ce qui justifie que Sweat devait figurer dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2020 ? L’incroyable justesse de son interprète Magdalena Kolesnik, qui parvient à montrer qu’elle est tout sauf une écervelée opportuniste, experte en placement de produits. Mais aussi une troublante exploration de la carte des désirs contemporains. Comment, à qui et à quoi s’attache-t-on en 2021 ? A quels rêves s’abandonne-t-on ? Quel effet a sur nous l’exhibition mise en scène de l’intimité des influenceurs et influenceuses ? On ne s’étonne pas que les deux hommes surpris en pleine activité sexuelle dans Sweat le soient en activant leur poignet. Le film serait pauvre s’il se limitait à exposer que la réussite matérielle de Sylwia se paie d’une misère affective. Ou à s’amuser qu’une sportive qui s’offre un appartement de luxe en attique s’oblige à gravir tous les étages à pied pour garder la forme.

Mais Sweat, on insiste, n’observe pas au microscope la foule des communautés sur Instagram. C’est plutôt un miroir qu’il nous tend pour contempler nos désirs à nous tous. Quitte à dévoiler de manière désagréable tous ceux que ne comblera pas le consumérisme et le paraître.

Christian Georges

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Visions du Réel, pour faire éclater nos bulles

En version hybride, le festival Visions du Réel (15-24 avril 2021) a offert de belles découvertes en ligne et des séances en salle qui ont notamment vu affluer des classes pour les projections scolaires.

Alors que le Conseil fédéral n’avait pas encore permis la réouverture des salles de cinéma au grand public, Visions du Réel maintenait cette option forte : des projections scolaires se feraient sur grand écran. Plus de 750 élèves en ont profité. Les classes du secondaire I ont pu voir « Papa s’en va« , portrait d’un gynécologue partant en retraite, sous la caméra de sa propre fille Pauline Horovitz. Les étudiants et apprentis du secondaire II ont eu droit à un programme composé de deux courts métrages : « Akaboum » de Manon Vila et « City of Children » d’Arantxa Hernández Barthe. Les classes qui le souhaitaient avaient également la possibilité d’accéder à des films en ligne, soit tirés de la programmation 2021, soit hébergés sur la plateforme VOD Visions du Réel at school. Plus de 950 élèves ont bénéficié des projections en VOD.

Le thème de la révolte populaire contre l’oppression politique imprégnait plusieurs films de la compétition internationale. « Courage« , d’Alyaksei Paluyan (photo ci-dessus), suivait les membres du Théâtre libre du Belarus, entre répétitions dirigées à distance par un metteur en scène réfugié à Londres et participation active aux manifestations pacifiques organisées contre le président Lukachenko (en place depuis 26 ans). La foi dans les vertus libératrices du théâtre, couplée à la conviction qu’un régime peut être déboulonné sans violence, ne pouvait qu’inspirer respect et admiration.

Le Polonais Thomas Wolski s’est livré à un insolite exercice de reconstitution dans « 1970 » (Prix spécial du jury). A partir de conversations téléphoniques retrouvées sur bandes magnétiques, il a mis en scène au moyen de marionnettes (photo ci-dessus) les échanges des apparatchiks communistes bien décidés à écraser la révolte populaire suscitée à l’époque dans plusieurs villes du pays par une brutale augmentation des prix. En contrechamp, les images d’archives de la répression donnent une idée assez effarante des moyens mis en œuvre pour maintenir coûte que coûte un régime aux abois.

« Ostrov – Lost Island » (photo ci-dessus), de Svetlana Rodina et Laurent Stoop, suit une famille de pêcheurs abandonnés par les pouvoirs publics (plus d’école, plus d’hôpital, plus de permis de pêche) sur une île de la Mer Caspienne. Le film reste en mémoire grâce à un extraordinaire moment de propagande, diffusé à la télévision. Vladimir Poutine répond en direct aux questions. Une femme lui demande s’il a parfois honte. Il avoue que oui, « comme tout être humain ». Et le président russe de rapporter une anecdote. Un de ses déplacements dans le pays profond l’a un soir mené dans un village boueux. Une vieille femme tombe à genoux devant lui et lui glisse un papier. Poutine dit avoir remis la note à ses assistants, qui l’auraient perdue, le plongeant dans la honte. Cet épisode aurait fait comprendre au dirigeant qu’il devait traiter lui-même les questions importantes, sans passer par des intermédiaires… Face à son téléviseur, le pêcheur abandonné à son sort rugit d’enthousiasme : « C’est ce type-là qui tient le pays ensemble ! »

A l’autre bout de la planète, en Floride, ce sont au contraire des retraité.es aux petits soins qu’est allé rencontrer Valerie Blankenbyl. « The Bubble » (photo ci-dessus) nous immerge dans le proliférant complexe résidentiel « The Villages ». Des retraités de tout le pays y trouvent un cocon parfaitement artificiel, où une vaste palette de loisirs (54 terrains de golf) et un climat favorable leur permettent de jouir du temps qu’il leur reste. Le film a le mérite de dévoiler le revers de la médaille (impact écologique, annexion de l’espace public), tout en pointant en creux les défaillances d’une société marchande qui n’a pas forcément beaucoup à offrir à celles et ceux qui sont devenus improductifs. Au passage, un chiffre fait dresser l’oreille : 80% de la fortune des ménages aux Etats-Unis serait détenue par les plus de 65 ans.

Le jury de Visions du Réel a eu la main heureuse en attribuant le Grand prix à « Faya Dayi » (photo ci-dessus), de la réalisatrice mexicano-éthiopienne Jessica Beshir. Dans un superbe noir et blanc, le film pénètre dans les méandres de la culture du khat, cette plante aux vertus psychostimulantes, consommée dans toute la Corne de l’Afrique et au Yémen. Tournant le dos à une approche journalistique, la cinéaste préfère nous imprégner d’une atmosphère, celle de Harar, cette ville cerclée de hyènes où Rimbaud s’était perdu à trafiquer des armes. Le film fait se croiser deux temporalités fascinantes : le rush des cueilleurs et des intermédiaires pour livrer des bottes de khat les plus fraîches possibles d’une part, la torpeur dans laquelle les consommateurs oublient le temps d’autre part. Egalement prix FIPRESCI de la presse internationale, « Faya Dayi » n’est pas d’un esthétisme vain : il évoque aussi en filigrane la concurrence entre plantations de khat et de café, l’assèchement des lacs du fait de l’irrigation forcenée, la tentation de l’exil, l’affirmation politique des Oromos (pas franchement calmés dans leurs revendications par la nomination d’un des leurs, Abiy Ahmed, au poste de Premier ministre en Ethiopie).

Christian Georges

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Comment le cinéma a surmonté la pandémie de 1918

Les milieux du cinéma en Suisse s’impatientent. Ils craignent que la fermeture prolongée des salles liée à la pandémie de Covid-19 porte un coup fatal à nombre d’entre elles, faute de compensations suffisantes et du fait de la modification des habitudes du public. Ils réclament la possibilité de rouvrir les salles au 16 décembre.

Il y a un peu plus d’un siècle, la planète était ravagée par la terrible « grippe espagnole », qui provoqua plus de 50 millions de morts. Comment le cinéma, alors muet, surmonta cette épreuve ? Le cinéphile lausannois Raymond Scholer s’est penché sur cette période. Il a publié en juillet un article éclairant à ce sujet, sur le site Arts-Scènes. Nous renvoyons volontiers à sa chronique CINE DIE, avec son aimable autorisation.

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