Les cinémas d’Afrique autorisés à débarquer à Lausanne

La 14e édition du Festival Cinémas d’Afrique se tiendra à la Cinémathèque suisse et au Casino de Montbenon du 22 au 25 août 2019, autour du thème REGARDS. Nous avons vu deux titres en primeur, parmi les 36 films en provenance de 23 pays projetés dans la section Panorama.

FIG TREE, d’Aäläm-Wärqe Davidian (Israël/Ethiopie, 2018)

Présenté au laboratoire de co-production Open Doors du Festival de Locarno 2014, ce film a finalement été projeté au Festival de Toronto l’an dernier. Fort d’un financement international, il se démarque de très loin de la production courante tournée en Ethiopie et constituée pour l’essentiel de comédies romantiques tournées à toute vitesse et sans ambition esthétique.

Largement autobiographique, ce film croise un fait historique déjà abordé dans le fameux VA, VIS, DEVIENS (2005) de Radu Mihaileanu. A la fin des années 80, de nombreux juifs d’origine éthiopienne (les falashas) ont pu quitter leur pays en proie à la guerre civile, avec le soutien d’Israël. Pour son premier long métrage, la réalisatrice de FIG TREE se montre très habile sur plusieurs plans : elle limite sa reconstitution à quelques scènes éclairantes (en particulier l’enrôlement forcé de jeunes gens par les forces du colonel Mengistu Hailé Maryam pour aller combattre une rébellion menaçante) ; elle construit un superbe personnage féminin (Betalehem Asmamawe), figure de la résistance à tous les conformismes et compromissions de l’époque ; elle alterne des scènes à l’âpreté surprenante (dont une implique un mutilé de guerre) avec des moments de pure comédie (lorsque l’entremetteuse mime à ses protégés comment on prend l’avion).

Par la qualité de sa photo, de son interprétation et de sa relecture de l’histoire récente de l’Ethiopie, FIG TREE fait à coup sûr partie du haut du panier de la sélection du Festival Cinémas d’Afrique.

YOMEDDINE, d’Abu Bakr Shawky (Egypte, 2018)

Présenté en compétition au Festival de Cannes 2018, ce road movie égyptien a été boudé par les distributeurs suisses. Peur de faire fuir le public avec un film dont le personnage central est un lépreux ? Concurrence potentielle avec CAPHARNAÜM de Nadine Labaki ? Toujours est-il que le Festival Cinémas d’Afrique rattrape une injustice.

Beshay (Rady Gamal) est doublement suspect aux yeux de ses compatriotes : il est à la fois chrétien et lépreux. Sa propre famille a choisi de le faire vivre à l’écart, dans une « colonie », où il occupe ses journées à récupérer ce qui peut l’être dans les décharges à ciel ouvert. Lorsque sa compagne meurt, Beshay a la surprise de voir apparaître la mère de la défunte, dont il ignorait l’existence. Cette révélation l’amène à vouloir entreprendre un périple vers ses propres origines, dans une carriole tirée par un âne. Il espère ainsi retrouver ses géniteurs, avec l’aide d’un orphelin surnommé Obama.

Comme tout road movie, YOMEDDINE trouve du sens dans ce qu’il dévoile de l’Egypte contemporaine, où la piété des formules langagières ne s’accorde pas toujours avec les comportements. Quand le lépreux se risque à mendier dans la rue et se fait chasser par un cul-de-jatte furibard, c’est le fantôme du Buñuel de LOS OLVIDADOS qui s’invite brièvement dans le film. Très brièvement. Car c’est bien la solidarité des exclus et la nécessité de surmonter les préjugés que défend le réalisateur, qui a mis dix ans à monter son film avec des moyens très limités. Dans le cadre très contrôlé d’une réalisation qui entend réhabiliter sans heurter, Abu Bakr Shawky se permet des touches d’humour plaisantes : « Qu’Allah bénisse l’administration égyptienne! », s’exclame ainsi un nain en mettant la main sur un dossier, alors que la plupart des séquences tendent au contraire à montrer son impéritie.

Christian GEORGES

Programme complet : http://www.cine-afrique.ch/   

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Locarno Film Festival (5) / Ultimes coups de coeur sur la Piazza grande

Première réalisation de l’acteur britannique Simon Bird, Days of the Bagnold Summer est une adaptation de la bande dessinée homonyme de Joff Winterhart, sur une BO de Belle & Sebastian. Ce récit d’apprentissage touchant et intelligent, entre comédie et drame, nous présente un été en tête-à-tête forcé entre une mère et son fils : Sue Bagnold, alerte quinquagénaire divorcée (Monica Dolan), bibliothécaire de son état, qui désespère de ne pouvoir communiquer avec son grand dadais de fils,  David Bagnold (Earl Cave), 15 ans, adolescent taiseux, gothique et fan de heavy metal. Ils vivent dans une petite maison de banlieue, et les nerfs du jeune craquent quand son père –  remarié à une femme beaucoup plus jeune que sa mère et vivant en Floride – annule l’invitation à venir passer l’été, parce qu’une petite demi-sœur vient de naître. Quoi de plus terrible que de passer les grandes vacances en Angleterre avec cette mère qu’il juge tellement ennuyeuse ? Rapports tendus, dialogues lapidaires (paroles de rejet pour toute violence), mais jamais de rupture. Les deux personnages sont écorchés, chacun à sa façon, et doivent encore se reconstruire. C’est la mort de leur vieux chien qui fera fondre la glace et permettra à un nouveau dialogue de s’instaurer. Tendre et drôle, ce film a emporté l’adhésion du public de la Piazza, de tous âges. Le fils de Nick Cave a beaucoup fait rire.

On ne rit pas à la vision de Camille (France 2019) de Boris Lojkine, biopic retraçant les derniers mois de la jeune photographe française, Camille Lepage, tuée dans une confrontation entre factions ennemies centrafricaines en 2014. Le film a été tourné en Centrafrique, cette terre dont la jeune femme était tombée amoureuse en 2013, après avoir pratiqué son métier au Soudan. Elle est jeune, jolie, elle adore un pays qu’elle n’a connue qu’en guerre. Elle y photographie plus de gens morts que de vivants, et on se demande comment elle peut se sentir bien dans cette contrée dévastée. Pourquoi ne suit-elle pas la règle des reporters de guerre (ne s’attacher à personne) ? Comment ose-t-elle se déplacer dans les transports locaux, dans ce pays où sa peau fait tache, ce pays dont elle ne comprend ni le langage ni la culture ? A-t-elle dû prendre parti dans ce conflit purement religieux, elle dont les amis sont chrétiens, anti-Balaka ? A-t-elle aussi frayé avec leurs ennemis, les rebelles musulmans de la Seleka ? On n’aura jamais les réponses. Une enquête sur les circonstances de la mort de Camille Lepage est toujours en cours, ses parents luttent toujours pour connaître la vérité. Le film de Boris Lojkine, tourné avec des comédiens professionnels et amateurs, est porté par Nina Meurisse. Après une première triomphale à Locarno (Prix du Public 2019 sur la Piazza…au nez et à la barbe de Tarantino), et le fait que depuis avril de cette année, une place parisienne porte les noms de Ghislaine Dupont, Claude Verlon et Camille Lepage, tous trois morts en Afrique au service de l’information, Camille va peut-être toucher une audience encore plus vaste ? On ne peut que croiser les doigts.

À propos : la guerre civile du Rwanda, conflit ethnique de quatre ans qui se termina par le génocide des Tutsis en 1994 a déjà inspiré cinq réalisateurs (Roger Spottisoode en 2007, Robert Favreau en 2006, Michael Caton-Jones, Peter Raymont et Terry George en 2005).  Par contre, le conflit meurtrier de Centrafrique n’a pas encore eu droit à pareille vitrine.  Si l’on en croit Wikipedia, la Centrafrique a saigné de massacres récurrents de 2002 à 2014. Locarno a montré un premier documentaire sur le sujet en 2016, dans la section «Semaine de la Critique», Cahier africain de la Biennoise Heidi Specogna, basé sur les courageux témoignages de femmes et d’hommes victimes des atrocités résultant des affrontements religieux. Tout comme Camille Lepage, Heidi Specogna voulait que le monde sache ! Mais on se demande quel est l’impact de ces images atroces prises souvent à grands risques. Tout le monde photographie, filme, publie : plus c’est atroce, plus on en parle. Et pourtant, rien ne change.

Servitude moderne

Inscrit dans la section « Cinéastes du Présent », le dernier film que nous commentons sur se blog,  Overseas (Belgique, France 2019) de Yoon Sung-a, a été fort bien rebaptisé « Desperate Housekeepers » par un rédacteur du Pardo News! Il nous emmène dans un centre de formation au travail domestique pour jeunes Philippines se préparant à aller travailler outre-mer. Elles doivent souvent quitter leurs propres enfants, abandonner leur famille. Dans ces centres, on les prépare au mal du pays, et à toutes les implications de leur statut d’employée de maison. On leur enseigne aussi les rudiments de la langue anglaise, LA langue internationale qui leur permettra mieux servir dans n’importe quel pays (elles sont recherchées dans le monde entier, en particulier au Moyen et Proche-Orient, au Japon, en Israël, en Australie, etc).

Lors d’exercices de jeux de rôles, les femmes se mettent tant dans la peau d’employée que celle d’employeur. On les prépare à tout, y compris aux attaques sexuelles, aux journées de travail sans fin, à la méchanceté et l’iniquité. On leur montre comment soigner des vieux, des grabataires, des bébés, des petits enfants, comment faire le ménage, servir à table, faire la cuisine, être au four et au moulin 24 heures sur 24. Elles signent un contrat de deux ans, et doivent envoyer au moins une fois par année de l’argent dans leur pays (leurs gains constituent une part importante de la rentrée de devises du pays). Il leur est fortement conseillé de ne pas quitter leur lieu de travail avant l’échéance du contrat. Et de ne pas oublier que leurs maîtres ont toujours raison, même s’ils disent tare pour barre, même s’ils mentent éhontément.  Face à l’injustice, on les adjure de ne pas pleurer, au motif qu’une Philippine n’est jamais faible ! Elles peuvent faire appel à l’agence, ou à leur ambassade, en cas de besoin. (Sur ce point-là, le film reste assez discret. Comme il est discret sur le sort des passeports et sur la filière pour envoyer l’argent ou le mettre en sécurité). Overseas dénonce de une servitude moderne, tout en soulignant la détermination de ces femmes, leur courage, leur solidarité et les stratégies qu’elles peuvent envisager face aux épreuves de l’avenir. Le film donne le chiffre de 200’000 femmes qui quittent leur foyer chaque année pour travailler à l’étranger. Peut-être sont-elles mieux à l’étranger que sous la férule directe de l’iconoclaste Rodrigo Duterte ?

Cette année à Locarno, nous avons essentiellement fréquenté la Piazza et la rétrospective, et pour ces deux sections, nous apprécions les choix des comités de sélection. Il y avait là de quoi satisfaire les appétits. Nous ne pouvons que nous réjouir du discours ouvert, intelligent, constructif de la nouvelle directrice artistique, Lili Hinstin. Nous pourrons peut-être mieux en apprécier les retombées l’an prochain, après son bilan 2019 et son impact sur la prochaine édition qui débutera le 5 août 2020.

Suzanne Déglon Scholer

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Locarno Film Festival (4) / Racisme et blaxploitation à la rétrospective Black Light

En 47 films, la rétrospective 2019 proposait un panorama de la diversité du film « avec et/ou par des Noirs » au XXe siècle. Pour le très charmant curateur de ladite rétrospective (Greg de Cuir Jr), c’était aussi une occasion de montrer des films mythiques ou d’autres qui n’avaient pas eu la visibilité méritée à leur sortie. Pour lui, tous sont « special, iconic, remarkable ». Pour notre part, nous avons fait nos choix (10 titres en tout) d’après des noms que nous connaissions, après tirage au sort entre films projetés à la même heure, ou simplement pour revoir des films aimés.

John Singleton, réalisateur afro-américain disparu en avril 2019, nous avait impressionnés avec le mythique Boyz ‘n the Hood (USA 1991). La rétro nous a permis de revoir sur grand écran ce très sombre tableau de la réalité quotidienne dans le ghetto noir de Los Angeles dans les années 1980, de la quasi impossibilité de s’en sortir, en dépit des efforts désespérés de certains parents comme Reva et Furious Styles (Angela Bassett et Laurence (ex-Larry) Fishburne) pour que leurs enfants aient un avenir. C’est grâce au soutien de son père que Tre Styles (Cuba Gooding Jr) lutte pour ne pas sombrer dans la spirale de violence dont son copain Doughboy sera victime (formidable Ice Cube). Les gangs, multiples et armés jusqu’aux dents, n’ont guère besoin de prétexte pour abattre ceux dont la tête ne leur revient pas, ou qui leur auraient manqué de respect. La police n’est jamais du côté des Noirs. La drogue, l’alcool, la prostitution, les dérives sont naturelles et quotidiennes.

Toujours le problème de la drogue, mais du côté des dealers de haut vol, dans Deep Cover / Dernière Limite (USA 1992) du réalisateur afro-américain Bill Duke. Laurence Fishburne y incarne un policier noir, Russell Stevens, qui a pour mission d’infiltrer un vaste réseau de trafic de cocaïne. Il a été choisi parce qu’il a les antécédents (son père, un truand, est mort sous les balles de la police) et le physique de l’emploi, lui explique-t-on (sic !). Si Stevens est devenu un policier, c’est parce qu’il avait besoin de se respecter, d’avoir une conscience : il ne boit pas, il ne se drogue pas, mais il accepte la mission. Au fil des semaines, de petit consommateur, il devient dealer, et se trouve bientôt dans de hautes sphères, en partenariat avec un avocat de renom (Jeff Goldblum). Pris dans cet engrenage, Stevens hésite entre sa loyauté vis à vis de ses chefs et les tentations du monde de la drogue. Son supérieur, qui ne veut pas savoir s’il s’est sali les mains, ne lui promet pas sa protection non plus.  Tous les ingrédients pour un vrai « film noir ».

On assiste à la résurgence d’une longue tradition raciste dans White Dog / Dressé pour tuer (USA 1982) de Samuel Fuller, celle du chien dressé à tuer les gens de couleur. C’est l’histoire d’un superbe chien berger blanc recueilli par une jeune femme, qui se rend progressivement compte que le gentil chien-chien affectueux, laissé à lui-même, est une machine à tuer les Noirs.  Le chien blanc devient l’anti-héros d’un drame se jouant dans une Amérique où l’on dresse encore des chiens à tuer. Film maudit, longtemps interdit, White Dog est adapté d’un roman de Romain Gary (1968), en grande partie autobiographique. Il décrit une société assoiffée de violence, cultivant toutes les formes de racisme. Tantôt fluide, tantôt hachée, la mise en scène de White Dog alterne les scènes d’agression avec des scènes de guerre pour mieux souligner le propos. Ce n’est en fait ni un film d’horreur, ni un film à thèse pontifiant : c’est un appel à la lucidité et à l’humanité, par le biais des personnages de la jeune fille et du vétérinaire noir, qui essaient de rééduquer la bête dressée à tuer, plutôt que de l’euthanasier.

Typique “film noir” en noir et blanc, Odds Against Tomorrow (USA 1959, photo ci-dessus) de Robert Wise est une découverte. Il réunit trois pauvres types préparant un braquage. (le scénario est d’Abraham Polonsky, non crédité, parce que banni par le Comité des Activités anti-américaines au début des années 1950). L’essentiel du film se trouve dans la présentation des trois protagonistes et de leurs problèmes respectifs. Dave Burke (Ed Begley), ancien policier injustement licencié, vivant dans de très chiches conditions, décide de préparer un cambriolage dont le plan semble facilement réalisable. Pour cela, il a besoin d’un musclé, Earle Slater (Robert Ryan), vétéran de la 2e Guerre Mondiale, raciste ombrageux et brutal, vivant aux crochets de son amie (Shelley Winters), faute de trouver du travail, et d’un Noir, Johnny Ingram (Harry Belafonte), chanteur de night-club qui perd tous ses gains au jeu. Si leur plan réussit, ils pourraient toucher 70’000 $ chacun, voire plus, une belle somme à l’époque. Dave Burke avait presque tout prévu, sauf l’hostilité à retardement entre ses deux partenaires. Durant la dernière demi-heure, l’apparente sûreté du plan commence à s’effondrer. Dave est abattu, les deux autres, paniqués et aveuglés par leurs préjugés, prennent de mauvaises décisions et tombent sous leurs propres balles (à moins que ce ne soient celles des policiers) qui font exploser au passage une usine à gaz : à leur façon, ils ont tout détruit et dans la mort, plus rien ne les différencie :  «Which is which ?» demande un policier. «Take your pick !» lui répond un autre.

C’est sur la réputation de la Française Yolande Zauberman, dont nous avions admiré M en 2018, que nous sommes allés découvrir le documentaire Classified People (France 1987). Il s’agit d’un long plan fixe sur un vieux couple de Noirs, Robert (91) et Doris (70) :  Il s’était engagé en 1914 dans un bataillon métis. A la fin de la guerre, il avait épousé une Blanche qui lui a donné 5 enfants. Mais en 1948, la loi de classification raciale, loi fondatrice de l’apartheid, est promulguée en Afrique du Sud. Il se croyait Blanc, la Cour le classe « métis », sa femme le quitte, il perd ses enfants qui sont reconnus « blancs ». Il refait sa vie avec Doris qui est Noire et de vingt ans sa cadette. Tous deux racontent, avec un certain humour (citant « l’épreuve du crayon » censée déterminer la race : le crayon tient, le cheveu est donc crépu !) et une grand simplicité leur vie de « personnes dé-classées », en butte aux exactions légales et physiques.

En alternance avec les témoignages du couple, la caméra filme un Blanc éméché et vacillant vomissant sa haine des gens de couleur à grand renfort de banalités ultra-racistes. Tourné en 16 mm, le film de Yolande Zauberman touche profondément :  la réalisatrice a expliqué qu’elle essaie de montrer ce que les gens ressentent (resisting through intimacy),  plutôt que de montrer la violence. Elle y a réussi. Même si un rappel succinct du contexte historique durant la décennie où a été tourné le film n’aurait pas été inutile : pouvoir central sud-africain affaibli par les sanctions économiques internationales et révolte montante dans les townships. Le pragmatique Président P.W. Botha (de 1984 à 1989) a bien introduit des réformes durant son mandat. Mais il faudra attendre son successeur, Frederik de Klerk (de 1989 à 1994, pour que les dernières lois de l’apartheid soient abrogées (dès 1989), que l’ANC soit reconnu et Nelson Mandela libéré.

Autre découverte, parce que le nom du réalisateur et de son fils nous étaient connus, La Permission / Story of a Three-Day Pass (France 1968) est le premier film de l’Afro-Américain Melvin Van Peebles, qui vivait en France à l’époque. Il adapte un de ses romans qui raconte la liaison entre une Française et un soldat afro-américain. Turner (Harry Baird) a une permission de trois jours, et une promesse de promotion, s’il se tient bien. Il fait la connaissance de Miriam (Nicole Berger dans son dernier rôle, elle mourra peu après le tournage), et lui propose une virée en Normandie. La réprobation face à ce couple mixte s’exprime de diverses façons. Par les réflexions de camarades de Turner sur la jeune femme lorsqu’ils surprennent le couple sur la plage (et par le fait qu’ils dénoncent Turner à leur supérieur). Par l’attitude ignoble de l’hôtelier, qui ne fait pas mine de porter leurs bagages, qui insiste lourdement sur le genre de lit souhaité et leur refuse le petit-déjeuner en salle. Par les sanctions subies par Turner à son retour à la caserne. Avant de se quitter, Turner et Miriam avaient fait des projets d’avenir. Ils ne se reverront jamais. On voit le héros fréquemment en conversation avec lui-même, face à un miroir :  il adopte le regard de l’autre pour se critiquer, ou il essaie de se rassurer avec son propre regard.

Les qualités du film (superbe photo, montage original) lui ont valu le Prix de la Critique au Festival de San Francisco, ainsi que des articles élogieux de Truffaut et Godard, entre autres. Ce film a ouvert à Van Peebles les portes des studios hollywoodiens où il a pu tourner son succès retentissant, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song en 1971. Un « film sur un frère de couleur qui oserait se révolter et qui réussirait à le faire sans payer de sa vie », donc un film militant. Témoin du tabassage tout à fait arbitraire d’un Noir par des officiers de police véreux, Sweetback, un superbe étalon que les femmes s’arrachent (joué par Melvin Van Peebles), assomme les bad cops. Sweetback n’est pas seulement beau, mais assoiffé de justice. Commence alors sa très longue cavale pour échapper aux policiers lancés à ses trousses, il va marcher, courir jusqu’à la frontière mexicaine, fuir à toutes jambes, comme au mauvais vieux temps de l’esclavage (on entend la chanson Come on feet, cruise for me, Trouble ain’t no place to be … Come on legs, come on run … Come on knees, don’t give in on me …). Lorsque le héros franchit la rivière Tijuana, il jure « Watch out ! A bad ass nigger is coming back to collect some dues !” (Attention ! Un nègre dur à cuire va revenir régler ses comptes !). Le film foisonne de scènes de copulation et de nudité, textures multicolores, inserts psychédéliques, filtres colorés, musiques tonitruantes, split-screen : une orgie de virtuosité audio-visuelle qui laisse le cinéphile contemporain un peu abruti. Il n’en demeure  pas moins que le film mythique qui a démarré la blaxploitation (offrant aux Noirs des rôles de premier plan, et non plus de faire-valoir des Blancs), genre cinématographique qui eut dans les années 1970 sa décennie de gloire !

Dans la foulée du dernier Quentin Tarantino, revoir Pam Grier (icône presque oubliée des films de blaxploitation) tenir le rôle-titre dans Jackie Brown (USA 1997), adaptation du roman Rum Punch (1992) d’Elmore Leonard, était un « must ». Grier y joue une hôtesse de l’air quadragénaire qui arrondit ses fins de mois en convoyant de l’argent liquide pour l’imbuvable mais puissant Ordell Robbie (Samuel L. Jackson), trafiquant d’armes. Lorsque Jackie est dénoncée et se fait cueillir à l’aéroport, elle doit promettre d’aider les forces de l’ordre à faire tomber Ordell. Elle échafaude alors un plan machiavélique pour « soulager » Ordell d’un demi-million de dollars, ne pas s’exposer aux représailles d’icelui, et convaincre les policiers qu’elle a joué franc jeu ! Max Cherry (Robert Forster, dont la carrière a aussi été relancée par Tarantino), un prêteur sur gage, va lui venir en aide. Plus importants dans l’intrigue sont peut-être les sentiments qui naissent entre Max et Jackie, leur attirance réciproque qui se passe de mots.

Jackie Brown est un Tarantino à part, une déclaration d’amour à Pam Grier, un hommage aux films de la blaxploitation. On retrouve l’excellent Samuel L. Jackson dans Eve’s Bayou (USA 1997) de Kasi Lemmons, tourné la même année que Jackie Brown. Il y joue le chef de la famille Batiste qui vit dans une communauté noire plutôt prospère. La belle Roz Batiste semble tout ignorer des infidélités répétées de son mari Louis (Samuel Jackson), un médecin un peu trop proche de ses patientes !  En voix off, on entend leur fille Eve expliquer «The summer I killed my father, I was 10 years old ».  Pourquoi s’en prendre à ce père qu’elle adore ? Le film exploite l‘atmosphère des bayous, poisseuse, inquiétante, hantée. Le récit se fait à travers les souvenirs, ceux d’Eve, mais aussi ceux de sa sœur qui elle aussi adore son père, ou de sa tante qui vit de son don de clairvoyance. Après trois veuvages, cette dernière n’ose plus se lier à un homme, par crainte de lui porter malheur. Au marché, une sorcière au visage peint en blanc pratique le vaudou. Est-ce elle qui a tué le père d’Eve, grâce à un cheveu et aux 20 dollars apportés par la fillette ? Ce film n’aborde pas une problématique « noire », il livre plutôt un tableau impressionniste d’une vie de famille américaine, qui se trouve être noire, et qui nous est relaté par une fillette devenue grande.

On connaît le talent de Robert Downey Junior. Découvrir le film le plus célèbre de son père, Putney Swope (USA 1969) dont Robert Downey Sr est réalisateur et scénariste, était un must de plus. Ce film est une vaticination militante, une charge brutale et butyreuse contre l’industrie publicitaire et surtout contre l’establishment américain (avec une attaque au vitriol de la plus haute fonction du pays : le président et son épouse y sont des toxicomanes nains ramollis du cerveau). Avant de lâcher toutes les attaques, un point de départ : Putney Swope (Arnold Johnson, un acteur qui avait tant de peine à retenir son texte que c’est Downey Sr qui le double !), le seul Noir employé par une grande agence de publicité, est élu président de la firme à la mort de son fondateur. Pas par préférence : les règlements de la société interdisent aux membres de voter pour eux-mêmes, ils ont donc voté pour un perdant assuré ! À malin, malin et demi. Mr Swope réalise qu’il est le maître de la firme dont il change le nom en « Truth and Soul Inc. » (Âme et Vérité). Et qu’il peut commencer une action de « destruction totale ». Il remplace tous les collaborateurs blancs par des Noirs, il crée des pubs qui ne mentent pas (le tabac, l’alcool, les armes, ça tue). Et cela devient un film de pagaille tous azimuts semant la pagaille tous azimuts. Difficile de le voir sans lassitude, parce qu’il s’en prend à tant de cibles qu’il en devient assourdissant et chaotique. Mais ce fut un grand succès à sa sortie.

Suzanne Déglon Scholer

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Locarno Film Festival (3) / VITALINA VARELA, de Pedro Costa. Les voix du deuil.

Dans le montage de «Sans Soleil» (1983), filmé aux quatre coins du monde, Chris Marker inclut pendant quelques minutes les visages tragiques de femmes du Cap-Vert. «Un peuple de sentinelles, des femmes qui attendent», commente le cinéaste. Leurs maris sont partis travailler, à Lisbonne ou ailleurs, et elles attendent. Certaines attendront toute leur vie… C’est l’une de ces sentinelles qui accorde son nom et sa présence magnétique au dernier film de Pedro Costa, présenté mercredi au Locarno Film Festival (compétition).

«Vitalina Varela» abolit la frontière toujours plus difficile à tracer entre fiction et documentaire. L’interprète principale donne son véritable nom au titre du film et c’est son histoire qu’il retrace. Tout vient d’elle et «tout est vrai», assure Costa. Mais il ne faut pas plus de trois plans pour saisir qu’il s’agit d’une vérité transfigurée par les moyens du cinéma, un témoignage de vie détaché de la captation naturaliste et enchâssé dans une esthétique raffinée digne la peinture hollandaise.

Si la rétrospective 2019 de Locarno est placée sous le signe de la «Black Light», cette appellation semble avoir été inventée pour désigner l’art que pratique Pedro Costa. Au fil d’un compagnonnage de 30 ans avec les déclassés cap-verdiens de Lisbonne, le cinéaste a réussi à traduire, en des images stylisées, toute l’ambivalence de leur condition. Ombres furtives rasant les murs lépreux de quartiers éloignés des pôles touristiques, silhouettes indifférenciées promises à la nuit de l’anonymat, ces miséreux accèdent, par la grâce d’un regard, d’un gros plan fulgurant, à une grandeur et à une noblesse que la société leur refuse au quotidien. Cadre tranchant, composition savante : chaque plan de «Vitalina Varela» résulte d’un combat incertain entre l’obscurité et la lumière. Une lumière qui n’a peut-être jamais, au cinéma, aussi bien découpé les profils, capté les regards et ciselé les peaux de couleur. Le traitement sonore du film est lui aussi inouï, entre confidences chuchotées, voix venues de nulle part, absence de musique et stridences du réel (réacteurs d’avion, orage, tempête…).

Vitalina a attendu 40 ans son visa pour le Portugal. Elle arrive trop tard. Son mari Joaquim vient d’être mis en terre. On lui conseille de repartir («Il n’y a rien pour toi ici», l’avertissent les nettoyeuses de l’aéroport). Elle reste. Et, dans son taudis mal isolé de la rumeur ambiante, elle se souvient de son Joaquim, pas fichu de bâtir à Lisbonne une aussi belle maison qu’en Afrique. Trop bête pour ne pas se laisser dépouiller de ses économies par une nouvelle femme. Les voix se bousculent dans la tête de Vitalina, prise entre tendresse et ressentiment.

C’est aussi le spectre du colonialisme qu’exhume ce film hanté autant par les défunts que par les presque morts. Que de deuils à faire, chez les uns et les autres ! En proie au Parkinson, le prêtre du quartier (Ventura) ne sait plus très bien s’il a perdu la foi ou s’il doit prêcher aux exilés que leur vraie patrie est dans le Ciel. On pourrait faire à Costa le reproche de rester (depuis «Jeunesse en marche» et «Cavalo Dinheiro», photo ci-contre), figé dans l’enregistrement solennel du tragique, dans l’enluminure méticuleuse de ses icônes noires de la défaite. Ne passerait-il pas à côté des petites réussites et de la vitalité manifestée par les jeunes générations de migrants venus d’Afrique ? Catégorisé par ses détracteurs parmi les cinéastes « affameurs » (par son refus de nourrir le spectateur avec la ration minimale de dramaturgie), le Portugais a choisi son camp. Non seulement ils ne sont pas si nombreux que ça, à magnifier patiemment les sans-voix et à leur en donner une. Mais, dans le registre qu’il s’est choisi, « Vitalina Varela » atteint des sommets.

Christian Georges

 

Post scriptum : « Vitalina Varela » a reçu le Léopard d’or du 72e Locarno Film Festival et sa protagoniste est repartie avec le Léopard de la meilleure interprétation féminine. On n’aurait pas pu envisager meilleure conclusion pour une édition placée sous le signe d’un hommage à Freddy Buache : Pedro Costa était l’un de ses cinéastes préférés, dont il suivant le travail avec passion.

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Locarno Film Festival (2) – Sur la Piazza, une révélation…alémanique !

Même si on ne cesse de scruter le ciel et de consulter son portable à cause de la météo capricieuse, on l’aime, cette Piazza ! On a pu y voir quelques films de qualité, La fille au bracelet  de Stéphane Demoustier (France, Belgique 2019). Le grand frère de la comédienne Anaïs Demoustier l’a dirigée (elle joue l’avocate générale) dans ce thriller judiciaire porté également par Roschdy Zem et Chiara Mastroianni (les parents de la jeune prévenue). Lise (Melissa Guers) est accusée d’avoir sauvagement assassiné sa meilleure amie. Elle porte depuis deux ans un bracelet électronique et attend son procès. Toutes les preuves sont circonstancielles, toutes accablent Lise. Âgée de 16 ans lors des faits, elle nie sa culpabilité, mais reconnaît avoir eu des rapports homosexuels avec la victime la nuit même du drame. Le film met l’accent sur l’abîme d’ignorance, de non-connaissance qui sépare les générations, sur la froideur apparente de chacun des membres de la famille de Lise, qui expriment verbalement des sentiments et des certitudes que rien dans leur langage corporel ou leurs intonations ne confirme. On retrouve cette même raideur «propre en ordre» dans leur apparence, leur gestuelle ou l’aménagement sobre et impersonnel de leur demeure résidentielle. Des mondes qui se côtoient, sans jamais s’interpénétrer.

Autre bonne surprise :  7500, de Patrick Vollrath (Allemagne, Autriche, 2019, photo ci-dessus) a pu se voir à Locarno dans des conditions météorologiques tout à fait acceptables. Le titre fait référence au code 7500 qu’un pilote utilise pour signaler un acte de piratage. Ce huis-clos angoissant sur le détournement d’un Airbus Berlin-Paris n’a pas vraiment enthousiasmé le public, et c’est dommage. « Trop long et prévisible », a-t-on entendu. Et pourtant, on a cru à la rageuse impuissance du pilote et de son co-pilote (Joseph Gordon-Levis, invité du festival), à leurs vaines tentatives de raisonner les agresseurs, une poignée d’hommes armés déterminés à détourner ce vol de nuit vers une destination jamais révélée. Au courage avec lequel le personnel de bord obéit à LA règle : poursuivre le vol vers l’aéroport assigné le plus proche et ne pas céder aux menaces et ouvrir la porte du cockpit. Personne ne joue au super-héros, le pilote encore valide est piégé dans le cockpit, mais il tient la vie de tous entre ses mains.  Il y a des morts et des blessés des deux côtés de la porte que les terroristes tentent d’enfoncer. Les pirates ont des otages à profusion et sont prêts à faire un carnage… Si ce n’est pas là matière à suspense, que demander de plus?

Le ciel était à l’orage samedi 10 pour le dernier Tarantino, Once upon a Time in Hollywood, alors que les 8000 places étaient toutes réservées. Une foule jamais vue se pressait aux portes de la Piazza à 19 heures déjà (alors que les séances débutent à 21h30), pour visionner cet hommage nostalgique et vibrant à l’usine à rêves hollywoodienne. Le film se situe en 1969. Rick Dalton (Leonardo DiCaprio), star sur le déclin de westerns et de séries, et sa doublure attitrée Cliff Booth (Brad Pitt), voient leurs carrières stagner au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus. C’est la fin d’une époque à Hollywood. Les Majors doivent compter avec la télévision, avec une nouvelle génération de cinéastes, une société marquée par la contre-culture hippie, un public dont les goûts ont changé.  Le western se fait italien, le héros d’action asiatique, les anti-héros ont la cote ! Dans une narration brillamment référentielle (la Tarantino touch), des décors soigneusement reconstitués, le cinéaste situe son récit uchronique à Hollywood, mêlant son univers de fiction à celui de l’époque  durant l’été où Sharon Tate Polanski fut assassinée. Pour le cinéphile, un passionnant jeu de pistes ! Le cinéaste a même ressuscité la prestigieuse compagnie aérienne PanAm, le temps de quelques inserts dans le ciel californien. Nostalgie des années 1960 où l’on fumait à cœur joie, où les films étaient projetés en 35 mm, où les cow-boys n’avaient pas complètement disparu, où les publicités étaient bien sexistes, où l’on conspuait la guerre du Vietnam tout en se vautrant dans le sexe, la drogue et le rock’n’roll… La richesse de l’image et du dialogue sont fascinantes, le montage linéaire tantôt alerte, tantôt étiré, toujours inventif et fluide. Le titre pointe, bien sûr, dans la direction de Sergio Leone. Et il s’inscrit dans la tradition des récits merveilleux!

Dimanche 11 août, la soirée a commencé avec Notre Dame (sans trait d’union), de la réalisatrice-actrice française Valérie Donzelli. Cette gentille comédie raconte les chambardements existentiels d’une jeune architecte, mère de deux enfants, qui remporte sur un malentendu le grand concours lancé par la Mairie de Paris pour réaménager le parvis de Notre-Dame. Neuf mois après l’incendie qui a choqué le monde, ce film sortira le 18 décembre en Suisse romande. On préfère vous parler de Die fruchtbaren Jahre sind vorbei, une comédie de Natascha Beller (Suisse 2019, photo ci-dessus) dont la sortie en Suisse romande est tout sauf sûre et c’est dommage. Programmé dans la case « Crazy Midnight », le film a perdu une partie du public du début de soirée. Porté par trois sémillantes actrices, il parle d’horloge biologique et de l’obsession d’enfanter. Le rôle principal, Leila (Michele Rohrbach) est d’autant plus jalouse de la grossesse de sa sœur Amanda (Sarah Hostettler), que celle-ci est obsédée, elle, par sa brillante carrière d’architecte. Alors que Leila ne rêve que d’une chose : séduire un homme qui lui plaise et tomber enceinte. Elle se lance dans une vie nocturne de chasse à l’homme avec son amie Sophie (Anne Haug, principale interprète de Männer zeigen Filme, Frauen ihre Brüste, d’Isabell Šuba, une comédie assez déjantée de 2013 tournée à Cannes). Sophie a déjà procréé et aurait plutôt besoin d’un partenaire qui l’aide à gérer la vie familiale ! La mise en scène est originale, les rêves, craintes ou regrets de Leila se matérialisent à l’écran sous forme d’images virtuelles avec lesquelles elle peut interagir, les rebondissements nous surprennent chaque fois, ces désirs de femmes nous touchent et nous amusent.

La venue d’Hilary Swank (photo) était une occasion de revoir, en section « Histoire(s) du cinéma » (et de re-pleurer à la vision de) deux chefs-d’œuvre : Boys Don’t Cry (Kimberly Pierce, 1999) et Million Dollar Baby (Clint Eastwood, 2004), deux films qui lui valurent une flopée de prix et deux Oscars de la meilleure actrice. Après presque 30 ans de carrière et une bonne trentaine de films, la belle Américaine est restée modeste, avouant qu’elle a toujours le trac, pour chaque rôle, et qu’elle ne cesse jamais d’apprendre, d’être curieuse de tout, de tenter de s’améliorer et se préparer à toute éventualité de rôle. Ovationnée sur le podium de la Piazza, elle a aussi conquis l’audience qui était venue assister à son Q&A avec le Britannique Mike Goodridge, actuel directeur artistique du Festival international de film de Macao, que Mme Hinstin a engagé comme consultant pour le programme de la Piazza.

Très présente, la nouvelle directrice (photo ci-contre) ! Elle va de salle en événement, accompagne et présente ses invités, parle volontiers avec les quidams festivaliers, s’exprime non seulement en français et en anglais, mais aussi dans un impeccable italien, ce qui ne va pas manquer de lui faire marquer des points auprès du public tessinois. Elle a pour credo la revalorisation du film à l’écran, convaincue que l’écran géant de la Piazza en fait une expérience inoubliable. Dans une interview avec François Barras (24 Heures, 6.8.19), elle a déclaré : « Un film visionné sur iPhone ou écran d’ordinateur amoindrit forcément l’émotion ressentie. Les séries sont devenues si populaires car elles s’adaptent bien à ce format et à un rapport à la concentration moindre, entre deux textos et un e-mail. Elles fonctionnent aussi sur un mode très littéraire, à l’accroche, au suspense – on pourrait seulement les écouter, à la limite. Le cinéma offre une expérience de l’image et un rapport bien plus sensoriel aux choses. » Ô combien vrai !

Suzanne Déglon-Scholer

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Que peut-on attendre du 72e Locarno Film Festival ?

Le 7 août au soir, Lili Hinstin, deuxième directrice artistique de l’histoire du Locarno Film Festival va faire son entrée en scène sur la Piazza Grande. Directrice artistique sortante du Festival international EntreVues de Belfort (à gauche sur la photo ci-contre), elle succède au très populaire Carlo Chatrian, qui dirige désormais la Berlinale. Une ère nouvelle ? Nous n’allons pas tarder à le savoir.

En août 2018, respectant la campagne engagée par son prédécesseur, Lili Hinstin déclarait que le festival ferait place aux nouveaux acteurs que sont les fournisseurs de VOD (Netflix, Amazon…) « au sens où … (ils) sont devenus des producteurs de contenus ». Le projet a sans doute été mis en attente : on a appris en juillet que plus de la moitié du catalogue Netflix doit être rendu à ses propriétaires légitimes (des studios qui se lancent à leur tour dans la VOD). La bataille fait rage entre le leader incontesté, mais menacé de devenir une coquille partiellement vide, et des concurrents toujours plus nombreux et plus puissants. On suppose que le moment n’était pas favorable à la création à Locarno d’une section « séries et films ».

Il y a eu plus pressant à résoudre : le Blake Edwards Estate a demandé en début d’année de repousser la rétrospective Blake Edwards prévue de longue date pour l’été 2019. Lili Hinstin n’a eu d’autre solution que d’anticiper la rétro Black Light, initialement prévue pour 2020, un panorama international des Noirs dans le cinéma du XXe siècle, devant et derrière la caméra. Avec la complicité de Greg de Cuir Jr, spécialiste reconnu du cinéma noir international, la rétro Black Light a été mise sur rails. On y (re)découvrira des œuvres phares d’auteurs européens (Jean-Grémillon, Jim Jarmusch, Pier Paolo Pasolini, Kenneth Macpherson, Marcel Camus, etc),  américains (John Singleton, Bill Duke, Quentin Tarantino, Charles Burnett, Joseph L. Mankiewicz, Jules Dassin) et quelques films « originels » marquants (d’Afrique, des Caraïbes) comme (West Indies de Med Hondo, The Harder They Come de Perry Henzell, Petit à Petit de Jean Rouch, La Noire de… d’Ousmane Sembène, etc.). Cette programmation sur les Noirs et le cinéma coïncide avec un anniversaire : c’est en 1619, il y a 400 ans, que les premières cargaisons d’esclaves noirs furent acheminées en Virginie.

Un des défis de Locarno, c’est de réussir la programmation de la Piazza Grande. Cette année, on y verra 19 longs métrages, dont 6 films en deuxième position, projetés après minuit, souvent plus fous et plus musclés que les films de la première partie. Le panachage annoncé est de bon augure. Le parterre de la Piazza (8’000 spectateurs dans les conditions optimales) pourra applaudir, lors des incontournables présentations avant une projection, des célébrités honorées par le festival comme la comédienne Hilary Swank (photo ci-dessus, dans Million Dollar Baby) ou les réalisateurs John Waters, Bong Joon-ho (Palme d’Or 2019 pour Parasite) ou encore « notre » Fredi M. Murer national (photo ci-contre).

Des dizaines d’autres talents du 7e art rencontreront le public lors de forums publics ou simplement au détour d’une ruelle de Locarno. Sur l’immense écran de la Piazza (14 m de hauteur, 26 m de largeur), avant le reste de l’Helvétie, le public découvrira en première partie de soirée (dès 21h30) des films aussi divers que Once upon a Time in Hollywood, comédie d’action et thriller de Quentin Tarantino, un documentaire sur Diego Maradona (Asif Kapadia), la comédie Notre Dame de Valérie Donzelli, le polar La Fille au bracelet de Stéphane Demoustier, le thriller 7500 de Patrick Vollrath ou encore le drame Tabi no owari sekai no hajimari du Japonais Kiyoshi Kurosawa, pour en citer quelques-uns.

Impossible de donner un aperçu général des films proposés, le festival aligne tellement de sections (11 au total) remplies à ras bord : cinq sections dites « compétitives (Piazza Grande, Concorso internazionale, Concorso Cineasti del presente, Moving Ahead, Pardi di domani, plus d’une centaine de titres en première mondiale) et six sections non compétitives (Fuori Concorso, Histoire(s) du Cinéma, Retrospettiva, Open Doors, Semaine de la Critique et Panorama Suisse). Au total, si notre comptabilité est correcte : 245 films. À table : il y en aura pour tous !

Suzanne Déglon-Scholer

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NIFFF (3) – Croissance pérenne confirmée : 48’000 spectateurs pour cette édition !

Final en beauté : à un an du 20e anniversaire du festival, ses organisateurs n’ont pas manqué de souligner l’excellente santé de l’événement et son remarquable record de fréquentation : 4’000 spectateurs de plus cette année qu’en 2018 ! Tant en qualité qu’en diversité, l’unique festival de genre en Suisse a fait ses preuves.

Le prix du meilleur film (Narcisse d’Or) a été attribué à la sottie irlandaise Extra Ordinary qui a également emporté le Prix du public. C’est le plus pétillant de 3 films truffés d’humour, tendance « gore à gogo », que nous avons applaudis avec les festivaliers.

Grand vainqueur des joutes 2019, Extra Ordinary, (Mike Ahern & Enda Loughman, Irlande, Belgique) est une comédie fantastique déjantée qui se gausse du film de genre avec un humour débridé. Une histoire de monitrice d’auto-école, fille d’un spécialiste ès fantômes décédé, elle-même capable de communiquer avec les spectres. Un veuf harcelé par sa défunte l’adjure de sauver sa fille, tombée entre les griffes d’une rock star déchue qui espère remonter dans le hit parade en la sacrifiant à Satan. Le veuf et la monitrice-medium vont procéder à la cocasse collecte tous les ingrédients nécessaires à un rituel qui sauvera la victime. Rires garantis par cette satire du paranormal où les objets jetés ont encore une âme, où les morts parlent par la bouche des vivants, où les forces en présence s’arrachent le corps en lévitation de la vierge sacrificatoire.

2ème perle cocasse, First Love (Japon et UK), que son auteur Takashi Miike annonçait comme un film d’amour (sans ultra-violence) entre Monica, une call-girl toxicomane et Leo, un jeune boxeur. Et non ! Dans un Tokyo lugubre, les deux jeunes gens vont être poursuivis par un policier corrompu, un yakuza et son ennemi juré, une tueuse envoyée par les triades chinoises, et des armées d’hommes de main. Comédie d’action complètement déjantée et absurde, First Love nous gave de touches hilarantes : une tête décapitée qui regarde son corps tomber, un yakuza, sabre au clair, courbé de douleur par une crampe, un autre qui tente de récupérer le pistolet agrippé par sa main qui vient d’être sectionnée, un malandrin tellement shooté qu’il ne remarque même pas qu’il lui manque un bras, etc. Miike s’amuse comme un gosse en nous plongeant dans une nuit grotesquement infernale où, à l’exception du jeune couple, tout le monde veut la peau de tout le monde, et mal leur en prend. Miike n’est jamais à court d’invention pour conjuguer violence et absurde. La filiation de First Love avec le manga s’illustre dans une séquence finale d’animation justifiée (le réalisateur dixit) par le vieillissement des bons cascadeurs japonais et par le coût prohibitif d’une telle séquence en live !

Enfin, la 3ème perle du genre : la comédie Why don’t you just Die ? / Papa, sdokhni (Kirill Sokolov, Russie), une tarantinade complètement démente et très gore ! Un jeune homme armé d’un marteau s’invite chez un policier (chauve et baraqué) qu’il accuse d’inceste avec sa propre fille. Les deux mâles en viennent tout de suite aux mains : tables, chaises, armoire, télévision volent, et eux-mêmes passent à travers les parois. Une accumulation de doigts disloqués, têtes explosées, crânes fracturés, chairs attaquées à la perceuse, dans un appartement de plus en plus démoli et sanguinolent. Une coloration et une violence de BD que l’on retrouve tout au long du film, dans les analepses qui expliquent le pourquoi du comment. Mensonge, pourriture, cupidité, corruption, abus de pouvoir, cruauté, parricide, le tout baignant dans des hectolitres de sang : On n’ira pas jusqu’à suggérer que le rôle-titre pourrait être une métaphore du petit père du peuple…

Du fantastique de haut vol
Le NIFFF n’a pas donné de mention à The Room, (Christian Volckman, France, Belgique, Luxembourg), ce pur thriller fantastique l’aurait mérité. C’est l’histoire de Kate (Olga Kurylenko) et Matt (Kevin Janssens), un jeune couple qui a acquis une grande maison à retaper dans un coin reculé du Maryland. Peu après leur emménagement, le couple découvre une pièce condamnée qui peut exaucer tous leurs désirs, telle la lampe d’Aladin. Le couple amasse des montagnes de billets de banque, de tableaux de maître, de champagne et caviar, même un bébé ! Leur nouvelle vie : un véritable conte de fées ! Mais … on n’a rien sans rien. Kate et Matt vont l’apprendre à leur corps défendant. Contrairement à ce que les dix premières minutes pouvaient laisser craindre (car, évidemment, les anciens propriétaires de la maison sont morts de mort violente !), le film s’avère surprenant d’un bout à l’autre : subissant les effets de la béné-malédiction de la chambre, les deux protagonistes et ce qui leur tient lieu de progéniture se lancent dans une âpre lutte pour survivre. Volckman et ses deux co-scénaristes ont un sens profond du rythme, et multiplient les rebondissements ingénieux et trouvailles esthétiques. L’alchimie entre les deux comédiens convainc et leurs tentatives parfois dérisoires pour pallier à leur damnation nous touchent.

Un thriller politique à peine futuriste

La menace islamique, la radicalisation des jeunes, encore un sujet brûlant. Le Danemark est l’un des pays qui ont fourni le plus gros contingent de combattants à l’Etat islamique et on dit qu’il est un modèle en matière de déradicalisation et de réintégration. Le thriller politique Sons of Denmark / Danmarks sønner (Ulaa Salim, Danemark) est une réflexion (qui se joue en 2025) sur ce qui pourrait se passer avec une politique répressive. Un an après une attaque terroriste à la bombe à Copenhague, le leader du parti « Denmarks Sønner », Martin Nordahl (un Le Pen danois) a toutes les faveurs des Danois. Une coalition de minorités menacées cherche à s’organiser et résister. Un dirigeant musulman prend sous son aile le jeune Zakaria, révolté par l’indifférence et le mépris des Danois, qui veut défendre sa famille, et les droits citoyens acquis. Choisi pour éliminer Martin Nordahl, le jeune homme est entraîné par un « frère » du nom d’Ali. Zakaria et Ali sont des pions entre les mains des meneurs, mais ils l’ignorent. Aucune motivation religieuse ne transparaît chez les groupes adversaires, juste l’envie de se faire une place aux dépens des autres. Les uns sont le miroir des autres, tant par leurs motivations que leurs méthodes et propagande criminelles. Le destin tragique des sous-fifres se joue sur les accents du « Lacrimosa » du Requiem de Mozart. Tout est dit.

Shadow, un mélange de « wuxia » et de film noir fantastique
Le réalisateur chinois Zhang Yimou nous a proposé l’opulent Ying / Shadow qui se déroule lors de la période des 3 Royaumes de Chine (220 à 280 après J.-C.). Cette saga historique et sanglante à grand spectacle évoque le destin des sosies, des « ombres » (souvenez-vous, « Kagemusha » de Kurosawa) dont la mission est de sacrifier leur vie pour que leur maître survive. Pas ou guère de couleurs dans Shadow, on est dans une esthétique de noirs et de gris, ponctuée d’éclats de couleur (pour le sang, la chair et le bois). Les deux royaumes rivaux de Yan et Pei semblent respecter une paix fragile. Mais lorsque le commandant en chef des armées de Pei provoque en duel le souverain de Yan (pour éviter une guerre imminente), il provoque l’ire de son roi. Lequel semble ignorer (mais peut-être pas …) qu’il a affaire à une « ombre ». Le vrai commandant suprême, oncle du roi, prépare dans la clandestinité le renversement du roi. Le duel va se dérouler dans une gigantesque embarcation, entre des parois rocheuses. Dans une mise en scène somptueuse, un radeau géant, sur le pont duquel on reconnaît les symboles du Yin et Yang (Zhang Yimou reste un philosophe), va servir de ring aux deux champions qui vont s’affronter. L’immense embarcation pénètre en territoire ennemi, tel un cheval de Troie, avec dans ses entrailles une armée prête au combat. Les scènes d’action sont stupéfiantes de beauté et d’originalité. Le soin du détail dans les armures des combattants, l’invention dans le concept des armes (lances, dagues, poignards, en passant par des sortes de parapluies constitués de lames tranchantes), la fluidité chorégraphique des combats, tout cela est d’une beauté pharaonique !

Sur 31 films visionnés et appréciés selon divers critères, une vingtaine vous ont été succinctement présentés dans ces pages, parce qu’ils ont un « je ne sais quoi » de plus que les autres. Comme le thriller psychologique Swallow, présenté dans le billet précédent (Prix NIFFF de la critique internationale) et dont se sont par ailleurs gaussés bien des chers critiques cinéphiles du NIFFF. On ne le dira jamais assez : des goûts et des couleurs ! Pour ce qui est des prix attribués, veuillez vous reporter au site officiel du festival, qui vous renseignera précisément et complètement. Les festivaliers semblent se soucier assez peu de la compétition, ce qui compte, c’est leur plaisir. Mais les mentions, statuettes et prix en cash peuvent parfois être jouer un rôle décisif dans une carrière, et on souhaite une envolée couronnée de succès aux nouveaux réalisateurs qui ont été programmés pour notre plus grand plaisir, à nous les festivaliers. Rendez-vous en 2020, pour la vingtième édition !

Suzanne Déglon Scholer

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