Claps de fin à la Berlinale

Le festival de Berlin s’est achevé samedi 16 février : les attributions des récompenses par le jury présidé par Juliette Binoche n’étaient pas tout à fait à notre goût, mais cela n’est jamais le cas. Grâce à Dieu de François Ozon, notre favori, a obtenu l’Ours d’argent (Grand Prix du Jury). La fresque historique chinoise Di jiu tian chang est récompensée grâce à Yong Mei (Ours d’argent pour la meilleure actrice) et Wang Jingchun (Ours d’argent pour le meilleur acteur). Pour ces prix d’interprétation, le jury a manqué de jugeote ou d’audace… C’est à Jonas Dassler (le tueur de Der Goldene Handschuh) et aux interprètes de ses victimes (Margarete Tiesel, Martina Eitner-Acheampong, Barbara Krabbe et Tilla Kratochwil) qu’aurait dû être attribué l’Ours d’argent d’interprétation, dans leurs rôles autrement plus exigeants ! L’Ours d’argent pour le meilleur scénario va à La Paranza dei bambini (Maurizio Braucci, Claudio Giovannesi et Robert Saviano), dont nous avons déjà parlé dans un précédent billet. Pour un aperçu complet et précis des récompenses attribuées lors de cette 69e édition, prière de vous rendre sur cette page.

Synonymes, Nadav Lapid, France, Israël, Allemagne, 2h03 (Compétition) – Ours d’Or 2019 – Prix Fipresci 2019 **

Yoav (Tom Mercier), un ex de Tsahal, veut devenir Français en France, et espère que son exil le sauvera de la folie de son pays. Comme le disait un ami : « Il en faut, du courage, pour décider de quitter son pays natal pour toujours et de décider que sa patrie d’adoption serait celle de Descartes, Molière et Houellebecq… ». C’est avec ces idées en tête que nous sommes allés assister à la projection en première mondiale, nous souvenant que Nadav Lapid avait emporté le prix spécial du Jury du Festival de Locarno 2011 avec Le Policier, film qui opposait les méthodes musclées des policiers israéliens et celles non moins brutales des militants d’extrême-gauche, y dénonçant l’inadéquation de la violence.

Le héros s’installe dans un vaste appartement vide. S’y douche, s’y promène en tenue d’Adam (bien musclé, bien membré) et s’endort à même le sol. Au milieu de la nuit, un bruit le réveille : on lui a volé ses affaires. Nu comme un ver, il se lance à la poursuite du cambrioleur et se retrouve enfermé dehors. Il trouve aide et assistance chez un couple de bobos de l’immeuble qui lui offre gîte, vêtements, nourriture et argent. Charlotte (Louise Chevillotte) est musicienne et le trouve à son goût. Emile (Quentin Dolmaire), écrivain en panne d’inspiration et fils à papa, est aussi sous le charme. Yoav, relogé dans un local miteux où il se prépare chaque jour le même repas, (des pâtes à la tomate pour 1,28 euros), prépare son examen de naturalisation. Les questions à l’animatrice et les réponses de celle-ci ne manquent pas de sel : un vrai catéchisme de la France, mère patrie des Droits de l’homme et de la femme ! Quand vient le moment d’apprendre La Marseillaise, Yoav  tonitrue les vers bien sanglants de Rouget de Lisle.

Par ailleurs, pour se faire des sous, il travaille brièvement comme vigile à l’ambassade israélienne, pose pour un vidéaste qui lui demande de se dévêtir, se toucher et débiter une litanie d’obscénités en hébreu ! Il raconte sa vie de soldat à Emile, a une liaison avec Charlotte et hante les rues de Paris en psalmodiant des chaînes de synonymes. Absurde est le mot qui vient à l’esprit pour qualifier ce film. Absurde, burlesque, mais néanmoins critique. Face à la recrudescence des actes antisémites en France, les Juifs sont de plus en plus enclins à rejoindre Israël. Yoav est donc aux antipodes des Juifs français. Par ce jeu des paradoxes, Lapid épingle la France des Droits de l’Homme pour la confronter à la réalité française. «Je crois que d’une certaine manière, le film parle d’être israélien dans un moment où on ne peut pas l’être», a expliqué le réalisateur. Est-ce pour cela que le jury de la Fipresci (Fédération internationale de la presse cinématographique) lui a aussi décerné son prix ? Une chose est patente : le film, avec ses apocopes, coquecigrues, paronomases et autres apories, va donner du fil à retordre au spectateur lambda qui cherchera à comprendre.

 

Idol, Lee Su-Jin (Corée du Sud) 2h20 (section Panorama). **

Le politicien Koo Myung-hui, candidat à un haut poste gouvernemental, surprend sa femme dans le garage en train de laver une de leurs voitures à grande eau. Contre le flanc du véhicule, le corps d’un inconnu couvert de sang, enveloppé dans du plastique. Le fils de Koo l’a renversé, il l’a mis dans le coffre et est rentré. Koo, en bon citoyen et homme de morale, convainc son fils de se rendre aux autorités. Le cadavre est retrouvé deux jours plus tard, dans le caniveau, près du lieu de l’accident (supposé) : il s’agit de Bu-nam, un jeune homme psychiquement handicapé. Idol développe deux quêtes en parallèle : celle du père de la victime, effondré, qui veut connaître la vérité et retrouver l’émigrée chinoise clandestine Ryeon-hwa, dont on apprend qu’elle ne quittait jamais Bu-nam d’une semelle parce qu’il lui avait promis le mariage. Et celle de Koo, qui recherche aussi la mystérieuse fiancée, mais pour essayer de la faire taire, quitte à souiller ses mains (et ses roues) de sang. On est donc plongé dans un thriller politique glauque jalonné d’éléments noirs, tellement jalonné d’ailleurs qu’il en devient très confus, surtout pour le spectateur qui doit se contenter de sous-titres approximatifs ! Peu à peu, nous découvrons la vraie nature de Koo sous son masque d’humanité : un ambitieux dépourvu de scrupules. Instillant dans tous ses personnages un côté sombre et immoral, Idol aborde le problème de l’immigration clandestine, de la lutte des classes, de la corruption politique, et probablement d’autres sujets qui furent « lost in translation » …

 

Le nom Casey Affleck attire, et on avait salué sa prestation dans Manchester by the Sea (Kenneth Lonergan, 2016), The Killer Inside Me (Michael Winterbottom, 2010), ou encore dans  The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (Andrew Dominik, 2007).

Affleck présentait dans la section Panorama Light of my Life (*), un film post-apocalyptique dans lequel les femmes, décimées par une épidémie qui ne touche que le sexe faible, ont disparu. Les rares survivantes sont pourchassées par des mâles sans doute en rut. Casey Affleck, père aimant et protecteur, sa fille (11 ans) déguisée en garçon qui a survécu par miracle, déambulent dans la forêt et s’installent ici et là dans des maisons abandonnées. Affleck ne convainc guère avec sa voix geignarde, sa mollesse et ses tirades interminables. Ce road movie, fuite sans fin dans un monde hostile et brutal, n’a ni l’intensité ni l’émotion de The Road (John Hillcoat, 2009), The Book of Eli (Albert and Allen Hughes, 2010), Maggie (Henry Hobson, 2015) ou autre A Quiet Place (John Krasinski, 2018). Il pourrait se jouer dans les bois du Jorat…  Casey Affleck n’a pas fait preuve d’une grande originalité dans cette réalisation. Pour ne rien arranger, il est constamment devant la caméra, alors qu’il n’a ni le talent ni le physique de son frère Ben.

Dans un registre très différent, nous avons découvert, quelques mois après les Américains, les images filmées en janvier 1972 par Sydney Pollack : un concert de la diva du blues, Aretha Franklin, alors qu’elle avait 29 ans.

Amazing Grace, Alan Elliott, documentaire créé à partir de matériel original de Warner Bros de 1972, Etats-Unis, (Compétition H.C.) **

Invisible depuis la sortie en 1972 de l’album Amazing Graceen raison d’un contentieux juridique, le documentaire mythique tourné par Sydney Pollack est enfin sorti des caves de la Warner.  Enregistré sous la houlette du Révérend James Cleveland et de son « Southern California Gospel Choir », dans la modeste église « New Temple Missionary Baptist Church » de Los Angeles, l’album se vendit à plus de deux millions d’exemplaires.  Mais on a dû attendre presque 50 ans pour voir le film annoncé sur la jaquette.

Faute de claps (de début et fin), le son n’était pas toujours synchro avec l’image, et Pollack s’est arraché les cheveux avant d’abandonner le montage. C’est à l’acharnement, à la passion et au savoir-faire du producteur de musique Alan Elliott que le concert a pu être presque totalement reconstitué, en 2010. Pourtant, Aretha Franklin se lance dans une bataille juridique en 2011 pour interdire le montage final de 90 minutes. Le film retourne aux oubliettes. La chanteuse décède en août 2018, et c’est sa famille qui en autorise finalement la diffusion.

La star de la soul music, après d’énormes succès, avait décidé de renouer avec le gospel. Le concert fut enregistré sur deux jours. Entourée d’un public essentiellement noir – coiffures afro ou perruque noires – du chœur vêtu en noir avec gilet argenté, qui fait son entrée en chantant et dansant, et de ses musiciens, Aretha Franklin apparaît en longue robe blanche  à paillettes. Le film est un montage des répétitions et des performances en public. C’est avec « Amazing Grace » (modulé de façon absolument innovante pendant 11 minutes) qu’elle réussit à interpréter tout un gospel seule !  Pour qui ne pratique pas les cultes des congrégations noires, cette foule en transe, cette ferveur hystérique, ces répons entre chanteuse, public et chœur, et ces crises convulsives sont dérangeants. Ils couvrent la prestation de Miss Franklin. Les fréquentes interférences du révérend dans les interprétations de Miss Franklin et son attitude de bon berger paternaliste m’ont paru déplacées. On se perd en conjectures sur les raisons qui ont poussé Aretha à interdire le film : peut-être est-ce à cause de ça ?  Lors de la deuxième soirée, il y avait nettement plus de Blancs dans la salle et, parmi eux, Mick Jagger, Keith Richards et même John Lennon. Pour tous ceux qui adorent le gospel, ce film est incontournable. Pour ma part, je préfère la Aretha de « Think » dans les Blues Brothers (John Landis, 1980).

Mentionnons deux documentaires que nous n’avons pu intégrer dans notre programme berlinois. Les échos sur place étaient bons, et il y a de fortes chances que le premier soit diffusé sur l’une de nos chaînes nationales et l’autre en salle. Dans le docu-fiction Brechttourné à Prague par l’Allemand Heinrich Breloer, Burghart Klaußner campe Bertolt Brecht, écrivain et dramaturge allemand (1898-1956), après son retour d’exil. On y suit le parcours d’un homme passionnément engagé politiquement et profondément meurtri. Mais lit-on encore Brecht dans nos gymnases ?

Quant au documentaire Varda par Agnès,  il a rencontré un succès certain à la séance de presse et à la conférence qui a suivi. Agnès Varda, avec son éternelle coupe au bol racines blanches, bout des mèches bordeaux, mêle réflexions et anecdotes aux photographies en noir et blanc et en couleur, et commente abondamment sa carrière. Elle raconte feu Jacques Demy et parle de leur fils comédien Mathieu Demy, des gens de la profession avec lesquels elle a travaillé, de cinécriture, des nouvelles technologies, de son insatiable curiosité de tout. Un film que les Helvètes pourraient voir au Capitole à Lausanne, si la Cinémathèque l’achète.

Nous achevons ce compte-rendu berlinois avec un adieu ému à l’immense acteur suisse-alémanique Bruno Ganz, qui nous a quittés samedi 16 février 2019, à l’âge de 77 ans. L’an dernier encore, il nous avait encore une fois épatés dans Fortuna de Germinal Roaux.

Suzanne Déglon Scholer

 

PS : Bonne nouvelle pour François Ozon et Grâce à Dieu : le film a été autorisé à sortir comme prévu mercredi 20 février 2019, la demande de report des avocats du Père Preynat ayant été refusée.

Publicités
Publié dans Général | Laisser un commentaire

Berlinale (3) : le prix amer de la réussite

Les films de la Berlinale continuent de passer en revue les maux sociétaux : machiavélisme politique, exactions de la dictature, trafic d’enfants, répression de l’homosexualité, criminalité juvénile, rébellion des jeunes, et aussi leur radicalisation, contrôle des naissances… Le festival tire à sa fin. C’est toujours Grâce à Dieu de François Ozon qui a notre préférence, suivi de Di Jiu Tian Chang, et … Der Goldene Handschuh. La presse cinématographique couvre désormais Dieter Kosslick de louanges et de remerciements. Belle sortie en fanfare, finalement !

Vice, Adam McKay, Etats-Unis, (Compétition, H.C.) ****

Fin connaisseur des arcanes de la politique américaine, Dick Cheney (Christian Bale) a fait carrière en politique et dans toutes sortes d’affaires plus ou moins légitimes. Derrière tout homme puissant, il y a une femme et la sienne, Lynne (Amy Adams), féroce éminence grise,  l’a poussé et mené là où il est arrivé. Il a réussi, sans faire de bruit, à se hisser au poste de vice-président aux côtés de George W. Bush (deux éléphants, ça trompe, ça trompe …). Devenu en 2001 le 2ème homme le plus puissant des Etats-Unis, ce bulldozer pragmatique et ambitieux, manipulant ses collègues comme des pions, a largement contribué à imposer un nouvel ordre mondial (il est le mauvais génie derrière la guerre en Irak, la pratique de la torture, l’ouverture de Guantanamo en 2001, etc.) dont on sent encore les (néfastes) conséquences aujourd’hui… Cheney a survécu à cinq crises cardiaques, colosse increvable (comme un autre Républicain plus près de nous). L’acteur Christian Bale a dû se goinfrer pour atteindre la forte corpulence du politicien. Méconnaissable, ce comédien fait caméléon devient sous nos yeux (il campe Cheney de 17 à 75 ans) le poids lourd de la politique au timbre de voix mécanique et à la démarche raide et pesante qui s’imposa à la Maison Blanche durant les deux mandats de George W. Bush. Avec des images du 11 septembre, et les décisions prises au nom de la « guerre au terrorisme », le film nous fait revivre dans une reconstitution soignée les deux premières décennies du XXIe siècle. Vice est porté par une palette d’excellents comédiens grâce auxquels on est plus que tenté d’adhérer à la vérité selon Adam McKay. Vice est truffé d’inserts qui illustrent et explicitent la succession des événements, présentés et commentés en voice-over par un personnage qui ne nous sera révélé qu’à la fin. Ces intermèdes sont souvent pleins d’humour, comme par exemple ce faux « générique de fin » à mi-film, ou les dernières scènes, après le vrai générique de fin.

 

Marighella, Wagner Moura, Brésil, 2h35 (Compétition H.C.)  **

Carlos Marighella (1911-1969) est un écrivain et poète marxiste brésilien, qui s’engagea activement dans l’opposition à la dictature militaire mise en place après le coup d’état du 31 mars 1964. Le film est basé sur le livre “Carlos Marighella – O Guerrilheiro que incendiou o munde » (Le Guerrier qui mit le feu au Monde) de Mario Magalhães. Cette première réalisation de Wagner Moura documente avec un réalisme brutal les cinq dernières années de la vie de Marighella. Soudanais d’origine, Marighella mena hardiment des actions révolutionnaires contre un gouvernement qui avait peu à peu mis en place « plusieurs actes institutionnels aboutissant … à la suspension de la Constitution de 1946, la dissolution du Congrès, la suppression des libertés individuelles et l’instauration d’un code de procédure pénale militaire qui autorise l’armée et la police à arrêter, puis à emprisonner, hors de tout contrôle judiciaire, tout « suspect »3. Le régime militaire dura … jusqu’en 1985 » (source Wikipedia). Aucune scènes de torture, tabassage, canardage ne nous sont épargnées, et le courage des guerrilleros urbains est impressionnant, face à un régime et des hommes de main sanguinaires. Moura présente son héros martyr comme une sorte de figure christique, préparant le terrain avec les explications d’un prêtre (également révolutionnaire) sur la race noire de Christ (le Christ blanc étant une invention des colons). Marighella se sent investi d’une mission et lutte avec témérité et sans peur. Jusqu’au jour où les pertes dans ses rangs ébranlent sa détermination, l’étau se referme, et il adjure ses compagnons de se mettre en sécurité. Mais lui ne se sauve pas, malgré la peur qui s’empare de lui. Il tombe, sciemment semble-t-il, dans une embuscade tendue par les forces de l’ordre, et meurt sous leurs balles. Une page d’histoire qui nous fait connaître les exactions du régime du maréchal Castelo Branco et le martyre des premiers groupes d’opposants : un film donc nécessaire, pour nous, et pour tous les Brésiliens qui, semble-t-il, ignorent tout de cette dictature, que le président actuel Bolsonaro ne juge sans doute pas si terrible.

 

 

Kiz Kardeşler / A Tale of Three Sisters,  Emin Alper, Turquie, Allemagne, Pays-Bas, Grèce, 1h48 (Compétition) **

On change complètement d’environnement avec l’histoire de ces trois sœurs qui se déroule dans un petit village de montagne très pauvre en Anatolie centrale, dans les années 1980. Reyhan, Nurhan, deux soeurs, ont été confiées à tour de rôle à une famille nantie de la ville pour y servir de bonne d’enfants, et éventuellement acquérir des bases d’éducation. Comme elles n’ont pas satisfait aux exigences de leurs « parents » adoptifs (la première s’est retrouvée enceinte, la seconde a battu un des enfants), elles ont été renvoyées dans leur patelin. Privées de leur rêve d’une vie meilleure, elles semblent vouées à une vie de soumission dans ce village perdu dans la montagne. Et ce quotidien sans futur, c’est aussi celui des jeunes hommes. Le berger pas très futé et analphabète qu’à dû épouser Reyhan rêve aussi de partir à la ville, d’y servir le puissant docteur Necati qui semble posséder le village. La plus jeune des trois soeurs, Havva, pourrait être engagée par la famille du praticien et elle met tous ses espoirs dans cette possibilité, malgré les expériences négatives de ses deux aînées. Contraints au respect et à l’obéissance aux vieux restés au village (qui boivent, palabrent et fument), les jeunes ne peuvent que rêver de cette ville où tout serait différent. Est-ce cet enfermement qui a fait perdre la raison à une villageoise que l’on voit, par tous les temps, se déplacer par multiples culbutes sur les pentes … Le montage de Kiz Kardeşler manque un peu de rigueur, mais sa photo est superbe et sa thématique interpelle. Les jeunes générations ne veulent plus attendre, ils veulent que la société change, et leur combat pour faire bouger les choses est souvent sans espoir, comme ici. Le héros de Gully Boy (Zoya Akhtar) était plus chanceux, peut-être parce que la ville permet au regroupement des forces. Les protagonistes de La Paranza dei Bambini  (ci-après) veulent aussi une vie meilleure, ils veulent tout et vite, et ce par des voies que la loi réprouve.

La Paranza dei Bambini / Piranhas, Claudio Giovannesi, Italie, 1h50 (Compétition) ***

Dans une première scène, deux bandes d’enfants délinquants se battent pour un sapin de Noël érigé au sein d’une galerie marchande de Naples. Ils semblent avoir entre 14 et 18 ans, ne sont pas ou plus scolarisés, et vivent dans un monde où les héros sont les parrains de la camorra ou les super-héros ! Sur un tempo brutal et haletant, le film suit l’ascension de Nicola et de ses 7 comparses, dans le quartier de Forcella.  Le film est inspiré du roman éponyme de Roberto Saviano. C’est, toutes proportions gardées, The Godfather chez les teenagers. Une bande de jeunes voyous zone dans les rues napolitaines, sans le sou, pleins d’envies et de frustrations. Nicola propose à un vieux mafieux assigné à résidence de liquider ses rivaux, s’il fournit les armes à sa paranza (bande). Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils font le ménage, s’attirent les très bonnes grâces du capo, qui leur permet de servir (en smoking) à la fête de mariage de sa fille. Mais Nicola en veut plus : le pouvoir, l’argent et tous les luxes que celui-ci procure. La bande se croit invincible et ne craint qu’une chose, vivre médiocrement. Dans la dernière séquence du film, la paranza, à scooter, guidée par Nicola, part au combat : Christian, le cadet de Nicola qui avait trouvé la cachette d’armes de son frère, et s’amusait avec des copains à tirer contre des murs, vient de tomber sous les balles d’une bande rivale.

 

Une autre façon de refuser l’héritage de nos aînés, c’est celle adoptée par les jeunes qui décident de couper totalement avec leurs racines culturelles et religieuses et d’aller se battre pour Allah. C’est le sujet du dernier Téchiné.

L’adieu à la nuit, André Téchiné, France, Allemagne, (Compétition H.C.) ****

Pour leur 8ème collaboration, André Téchiné et Catherine Deneuve se plongent dans la question épineuse de la radicalisation des jeunes. Muriel (Deneuve), propriétaire d’un manège et d’une vaste propriété horticole, reçoit la visite de son petit-fils Alex (le jeune comédien suisse Kacey Mottet Klein) qui vient prendre congé avant de s’établir au Canada avec son amie musulmane. Très vite, la grand-mère aimante découvre qu’Alex va en fait rejoindre les rangs de Daesh. Elle tente, en vain bien entendu, de le retenir. La détermination du jeune homme, encouragé par un recruteur et par sa future femme, est inébranlable. Il a découvert la foi, la prière, la valeur de la vie après la mort, celle de la pureté avant le mariage, il renie complètement sa famille et les valeurs dans lesquelles il a grandi. On le voit arracher tout ce qui permet d’identifier la tombe de sa mère et jeter ce qu’il y a pris à la mer. Pour financer son départ, il vole sa grand-mère : rien ne peut l’arrêter. Kacey Mottet Klein est parfait dans ce personnage de mercenaire islamique sombre, renfermé et endurci. Et Catherine Deneuve convainc en grand-mère tolérante, libérale et rongée d’inquiétude. Un scénario très réussi, tout comme la prestation des acteurs et la mise en scène d’André Téchiné. Dommage que L’Adieu à la Nuit soit hors concours, il mériterait son Ours d’Argent !

 

Elisa y Marcela, Isabel Coixet, Espagne, 1h53 (Compétition)  ***

C’est un combat différent que présente Isabel Coixet, dans son très beau film en noir et blanc, financé par Netflix (entre autres). Le film s’inspire du livre éponyme de Narciso de Gabriel paru en 2008. Il raconte comment deux jeunes lesbiennes (Elisa Sanchez Lorigan et Marcela Gracia Ibeas) se firent passer pour homme et femme et réussirent à faire célébrer leur mariage en Espagne par un prêtre en 1901. Elisa avait pris l’identité d’un cousin éloigné disparu en mer, Mario Sanchez, et adopté un port viril pour camper un époux crédible. Le film commence par l’épilogue, en 1925 en Argentine, dans un bled perdu de la pampa : c’est là que ce couple maudit aurait trouvé refuge. Il faut remonter à 1898 pour que Marcela et Elisa se rencontrent, dans une institution religieuse où sont formées les enseignantes. Les manifestations de leur attirance mutuelle en sont aux prémices, mais attirent néanmoins l’attention : le film explore diverses étapes de leur histoire, et clôt chaque chapitre par une fermeture à l’iris qui souligne la scrutation générale. Qu’elles folâtrent dans la rivière ou soient prises par une averse, leurs formes se devinent sous leurs vêtements trempés. Coixet ajoute même un poulpe dans leurs premières étreintes (cet animal, doté de ventouses, aurait deux ou trois cœurs : tout un symbole !). Contraintes de se séparer, elles achèvent leur éducation séparément. Sans jamais perdre le contact : elles s’écrivent des lettres tendres (qu’elles lisent face à la caméra). Lorsqu’elles sont nommées dans deux écoles distantes de quelques kilomètres, elles décident de partager un logement, espérant être libres de s’aimer discrètement. Mais tout autour, hommes et femmes leur jettent l’opprobre, et Elisa est même agressée. Elle disparaît quelques mois et revient en 1901, dans la peau de Mario Sanchez. Mais ce mariage ne convainc personne. Elles prennent la fuite, se réfugient au Portugal et sont arrêtées et incarcérées à Porto. Etonnamment, leur histoire qui fait les choux gras de la presse, provoque un immense élan de solidarité féminine, et incite les autorités portugaises à refuser la demande d’extradition de l’Espagne (où tout tribunal pourrait requérir 10 à 20 ans de prison). Les dons venus de toutes parts leur permettent de quitter le pays. Leur mariage ne fut jamais annulé. Elles avaient juste tout un siècle d’avance ! C’est à elles que le mariage homosexuel doit d’avoir été autorisé en Espagne depuis 2005.

 

Šavovi / Stitches,  Miroslav Terzic, Serbie, Slovénie, Croatie, Bosnie et Herzégovine 2019, 1h37 (Panorama)  **

Basé sur un scandale qui a éclaté en Serbie il y a quelques années, où actuellement près de 500 familles recherchent des enfants disparus, le film aborde le thème du trafic d’enfants : durant plusieurs décennies, au sein même d’hôpitaux, un important réseau clandestin (obstétriciens, infirmiers, employés administratifs, employés de la morgue, fonctionnaires gouvernementaux, etc.) de trafic d’enfants aurait sévi.  Ana, la quarantaine, vit avec mari et fille à Belgrade, de nos jours. Lorsqu’Ana dépose un cake sur la table, son mari secoue la tête, et sa fille la fusille du regard : Ana fête depuis 18 ans la naissance de son fils mort-né, selon la version officielle. Depuis, elle poursuit une quête obsessionnelle et solitaire,  pour savoir la vérité, et avoir une tombe sur laquelle aller pleurer. L’obstétricienne responsable lui a même dit que l’enfant avait été jeté avec les déchets médicaux. Ana souffre, ne communique pas avec sa famille qu’elle s’est aliénée, sa fille lui en veut de ne penser qu’à ce frère inexistant, son mari voudrait tourner la page, tout le monde veut la faire taire. Et pourtant, elle partage cette traumatique expérience avec d’autres femmes serbes et croit fermement qu’on lui a volé son nouveau-né pour le vendre illégalement à des parents adoptifs. Le concours inopiné d’une jeune employée des archives a donné à Ana une raison de ne pas renoncer, ainsi que le sermon d’un nouveau chef de police qui lui dit qu’elle a donné son enfant en adoption et qu’il est trop tard pour changer d’avis. Elle retrouve un semblant de crédibilité auprès de sa famille, et aperçoit un adolescent qui pourrait bien être celui qu’elle a perdu. Une rencontre qui l’apaise. Pour souligner l’isolement et l’obsession d’Ana, on la montre arpenter les trottoirs déserts ou longer de hautes palissades, fixer du regard des jeunes gens, suivre et harceler des employés de l’hôpital et du commissariat, le visage fermé. Si le sujet est prenant, le traitement est un peu pénible, avec beaucoup de scènes tirées en longueur et trop d’incommunicabilité et de mutisme.

Le dernier film traité dans ce billet est un produit de la République populaire de Chine. On vient d’apprendre que les Ours vont se disputer entre 16 longs métrages au lieu de 17, le retrait brutal du film de Zhang Yimou de la Compétition, pour des « raisons techniques », ayant changé la donne. Son film décrit la saga d’un homme qui s’enfuit d’un camp de rééducation du nord-ouest de la Chine, dans les années 1970, parce qu’il meurt d’envie de voir un film. On sait que Zhang Yimou a été envoyé en camp durant la Révolution culturelle. Son scénario, approuvé par les autorités chinoises, rendait hommage aux films tournés en cette période troublée. Le film terminé gênerait-il les censeurs ? Le film de Wang Xiaoshuai a pu, lui, franchir la frontière. En quoi s’est-il montré meilleur élève ?

Di jiu tian Chang / So long, My Son, Wang Xiaoshuai, République populaire de Chine, 3h (Compétition)  ***

La politique de l’enfant unique a été appliquée en Chine de 1979 à 2015. Son but était d’éviter la surpopulation et de mieux garder les forces de travail sous contrôle. Avortement et stérilisation étaient conseillées, voire imposées, et les contrevenants lourdement pénalisés. C’est essentiellement la procréation et l’interdiction de celle-ci qui est au cœur de cette saga très impressionnante. Mais aussi la mort d’un enfant, la difficile relation avec un enfant adopté, les difficultés économiques dans une société en mutation où les uns feront fortune, alors que les autres peinent à nouer les deux bouts. Le film n’est pas toujours aisé à comprendre, il est truffé d’analepses qui ne sont pas toujours repérables d’emblée, il n’offre aucune indication de lieu ou de date, et le spectateur occidental a souvent des ratés dans la reconnaissance faciale et la mémorisation des noms propres. Mais il n’en reste pas moins que l’histoire de ces gens qui sont proches, que le malheur sépare, et qui finissent par se retrouver et se réconcilier, sur fond de quartiers urbains désaffectés et de petites bourgades portuaires, est passionnante et émouvante. Si les décors (usine, port de pêche, couloirs encombrés des immeubles et maisons misérables), sont une reconstitution, c’est très véridique. Et on s’attache à ces hommes, ces femmes et ces enfants que le malheur frappe, et qui sont portés et parfois noyés par les bouleversements économiques de la Chine post Mao. Encore une leçon d’histoire, illustrée par des histoires individuelles, qui raille légèrement le régime (les immenses fleurs-médailles garnissant la poitrine des parents-héros qui ont avorté, le chœur des enfants chantant les bienfaits de la République, la joie éphémère et folle de danser le madison dans un local privé, mais pas assez …) mais qui insiste surtout sur la restauration de l’harmonie momentanément perdue entre les protagonistes que le boom économique a diversement traités, mais nullement ruinés. Est-ce en montrant cela que Wang Xiaoshuai s’est montré meilleur élève que Zhang Yimou ?

Suzanne Déglon Scholer

 

Publié dans Général | Laisser un commentaire

Lignes de vie brisées à la Berlinale

Dimanche soir, après avoir vu 4 films en compétition, 4 hors concours et 7 dans diverses sections, on peut déjà se dire que Berlin valait le voyage.  Même si le cinéma présenté au festival nous rappelle que le monde va mal (exclusion, pauvreté, violence, homophobie, maltraitance, incommunicabilité, etc.).

 

Grâce à Dieu, François Ozon, France, 2h17, (Compétition), Distribution FilmCoopi en Suisse ****

Cette fiction documentée de François Ozon suit le combat engagé par Alexandre (Melvil Poupaud), victime d’abus dans son enfance, qui, découvrant que son agresseur, le Père Preynat, officie toujours auprès d’enfants, décide de parler haut et fort pour libérer la parole d’autres victimes. Il s’adresse en 2016 au Cardinal archevêque de Lyon, Prélat de toutes les Gaules, Monseigneur Barbarin, lequel compatit, s’indigne, prie avec et pour les victimes, promet d’agir et n’entreprend rien (ou presque : le prêtre pédophile est muté à maintes reprises, mais n’est pas défroqué).  Atermoiement durable. Face à l’omertà qui règne sur l’Eglise catholique, Alexandre cherchera les témoignages d’autres victimes. Avec François (Denis Ménochet), Gilles (Eric Caravaca) et Emmanuel (Swann Arlaud), ils vont créer l’association « La parole libérée », regroupant peu à peu quelque 70 témoignages. Les points de vue des victimes, aux horizons socio-culturels très différents, sont présentés en alternance, commentés par la lecture d’e-mails en voice over, décrits dans des échanges directs, ou suggérés par des analepses visuelles plus symboliques que naturalistes, le détail des abus étant explicité (c’est la parole qui importe), pas montré. Le père Preynat n’a jamais nié les faits et s’étonne du ressentiment de ses accusateurs : puisque sa hiérarchie ne l’a jamais puni, il est peut-être juste malade… (NDLR : son procès pénal devrait se tenir à fin 2019 ; ses avocats ont demandé le report de la sortie du film en salles – le 20 février –  pour ne pas porter atteinte à la présomption d’innocence ; le procès canonique du Père Preynat, commencé le 16 février 2017, a été suspendu durant un an, mais l’évêché de Lyon a annoncé sa réouverture en septembre 2018.).

Ozon tisse une trame avec des lignes de vie brisées, des protagonistes qui vont conjuguer leurs souffrances, leurs stigmates et leur colère refoulés pour dénoncer leur prédateur et exiger qu’il ne puisse plus exercer. Le procès pénal, dans lequel l’Archevêque Philippe Barbarin, au banc des accusés, doit répondre de « non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs et non assistance à personne en péril », s’est tenu du 7 au 10 janvier 2019 et les victimes ont pu s’exprimer.  Le jugement est attendu le le 7 mars 2019.

On se demande comment Ozon a pu tourner son film en plein milieu de cette bataille judiciaire encore en cours, épié par les avocats des parties. Il a déclaré à la revue Positif que « tout ce que disent les personnages qui vont être jugés est un « verbatim » de leurs déclarations dans la presse ». Selon lui, « les avocats de Mandarin productions ont tout relu et assuré qu’il n’y avait pas de problème », il est probablement inattaquable. Que déduire du plan d’ouverture (un prélat, vu de dos, dans sa majestueuse chape brodée (vous avez dit « chape » ?), marcher vers l’esplanade panoramique de la Basilique Notre Dame de Fourvière, qui surplombe la ville de Lyon) et du dernier plan ? Sur les hauteurs, la même imposante basilique brillant d’un éclat lumineux, et Lyon à ses pieds. Métaphore de la mainmise ecclésiastique ? Le titre du film vaut son pesant de réflexion : c’est un lapsus malheureux du Cardinal Barbarin qui a déclaré un jour en conférence de presse : « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits… »

The Kindness of Strangers, Lone Scherfig, Danemark, Canada, Suède, France, Film d’ouverture (Compétition, H.C.)  ***

Cette sorte de conte de fées se joue de nos jours à New-York, dans une société sans pitié pour les pauvres, les démunis, les exclus en général. Les chemins (le plus souvent les errances) de divers personnages marqués par le destin vont se croiser, entre une église (désaffectée), un restaurant russe et un hôpital où des individus savent encore tendre la main :  Clara (Zoé Kazan) qui fuit avec ses deux fils traumatisés un mari (et père) sadique – policier de surcroît -, Alice, une infirmière au service des urgences qui gère aussi une thérapie de groupe appelée « Le Pardon »  (Forgiveness), Marc (Tahar Rahim), un repris de justice renfermé qui retrouve du travail (un poste de chef de rang), Jeff, qui ne sait rien faire de ses dix doigts mais qui a toujours le geste qui sauve, John Peter, un avocat  scrupuleusement honnête, jamais content de ce qu’il accomplit, et surtout incapable de s’ouvrir, et Timofey (Bill Nighy), descendant d’immigrants russes qui possède le restaurant « Le Palais d’Hiver » dans la Grande Pomme.  Tous des solitaires que le sort n’a pas gâtés, des individus que le hasard va mettre en présence, qui vont peu à peu se rapprocher et s’entraider, dans une société où le système les ignore, voire les condamne.  C’est leur gentillesse qu’évoque le titre du film, grâce à laquelle ils vont former au final une sorte de grande famille recomposée. Ose-t-on évoquer Lubitsch ? Un journaliste allemand a balayé cette suggestion et la remplaçant par « Euro-Kitsch ». Au spectateur de juger.

 

Mr Jones, Agnieszka Holland, Pologne, Royaume-Uni, Ukraine (Compétition)  **

Gareth Jones (1905-1935), jeune journaliste gallois, tenta, en 1933, de révéler au monde occidental le génocide perpétré par Staline en Ukraine et le grand mensonge du plan quinquennal. Il a ainsi témoigné haut et fort du Holodomor, le génocide par la famine qui fit des millions de victimes en Ukraine. Jones était parti en URSS pour interviewer Staline. Mais par bribes et morceaux, il obtint des informations sur le génocide en Ukraine. Il enquêta, fouina au risque de sa vie, mais put regagner le Royaume-Uni. Il écrivit et témoigna de la tragédie en cours, mais se heurta à l’incrédulité et aux dénégations virulentes le journalistes étrangers à Moscou, en particulier d’un correspondant influent, Walter Duranty, qui faisait une confiance aveugle à la propagande soviétique et qui, fort de son Pulitzer, avait une vaste audience. Jones ne se laissa pas museler et poursuivit son combat pour la vérité, avec l’aide du magnat de la presse William Randolph Hearst. Dans son parcours de combattant, il rencontra le jeune George Orwell, lui inspirant sans le savoir le sujet de « Animals’ Farm ». Jones fut assassiné en Mongolie en 1935. Agnieszka Holland nous offre un magnifique film en costume, des décors et tenues d’époque criants de vérité. Peut-être était-il superflu de nous montrer les bacchanales organisées par Duranty à Moscou, et de glisser un gracieux personnage féminin dans l’histoire.

Der Goldene Handschuh, Fatih Akin, Allemagne, France (Compétition) ***

Basé sur le roman éponyme  de l’écrivain Heinz Strunk (paru en 2016), le film explore cinq années de la vie peu enviable de Fritz Honka, un assassin qui habitait un taudis dans le quartier de la Reeperbahn à Hambourg, au début des années 1970. « Zum Goldenen Handschudh » est la pinte de prédilection du tueur, un petit homme laid et contrefait, alcoolique invétéré, qui s’en prend de préférence aux prostituées âgées, défraîchies, celles dont personne ne veut. Il vit dans les combles, dans un logis mansardé, sordide et étriqué, d’une saleté repoussante. Les murs sont couverts de photos quasi pornographiques de femmes et d’hommes nus. Autour de sa table à manger, une bonne dizaine de poupées (habillées, elles !). Zonka est attiré par les femmes jeunes et jolies (celles qui hurleraient d’horreur s’il les approchait), mais semble aussi les détester. Il veut les pénétrer et les humilier. Il tue à quatre reprises, découpe ses victimes et engrange les morceaux dans un réduit. Pour couvrir les derniers cris de ses victimes, il passe, bien fort, le disque « Eine Träne geht auf Reisen »… Pour lutter contre l’inévitable pestilence, il garnit son appartement de petits sapins parfumés, de ceux que l’on met dans les voitures. Sorte de fil conducteur du film, un duo de teenagers, le malingre Willy mais surtout la blonde Petra, au visage de madone. Honka a une sorte de coup de foudre lorsqu’il l’aperçoit furtivement, un jour en 1974. Le hasard – un incendie dans son immeuble – mettra fin à l’impunité de Zonka, peu avant que la jeune fille ne devienne sa prochaine victime. Fatih Akin a concocté là un film d’horreur « d’école », il nous immerge dans une oeuvre épouvantable et cauchemardesque, parfaitement maîtrisée dans sa mise en scène et son interprétation.

The Operative, Yuval Adler, Allemagne, Israël, France, Etats-Unis, (Compétition, H.C.) **

À la fin des années 2000, alors que la tension entre l’Occident  et l’Iran à propos des bases nucléaires est à son paroxysme, Rachel (Diane Kruger), une agente du Mossad active au sein d’un réseau qui vise à anéantir les centres de recherche nucléaires iraniens, disparaît sans laisser de traces lors de l’enterrement de son père à Londres. Thomas, son référent, se lance à sa recherche. Mais il n’a qu’un seul indice : un message codé dont il ne perçoit pas le sens. Thomas doit la retrouver avant que d’autres ne la trouvent, et ne se débarrassent d’elle. Le Mossad, pour sa part, enjoint à Thomas de regagner Israël. Sur fond de tensions politiques bien actuelles, ce thriller d’espionnage raconte aussi une histoire de reconnaissance et d’amour. Parlé allemand, anglais et farsi, The Operative nous plonge avec réalisme dans la dure réalité des anonymes qui risquent leur peau au quotidien.

Öndög, Wang Quan’an, Mongolie, 1h40 (Compétition)   **

Le cadavre nu d’une femme assassinée est découvert dans la steppe mongole, vaste étendue inhabitée, où galopent parfois des chevaux sauvages. Un jeune policier inexpérimenté doit rester la nuit pour sécuriser le lieu du crime. Ses supérieurs lui adjoignent une bergère locale (que l’on surnomme « dinosaure ») qui connaît le terrain pour lui prêter main-forte. Cette jeune femme dans la trentaine est tout à fait autonome, elle n’a besoin d’un homme que pour faire boucherie ou aider une bête à mettre bas. À dos de son chameau à poils longs, elle revient réchauffer le jeune policier au milieu de la nuit : avec de l’alcool, des cigarettes, et la chaleur de son corps et de son feu. Lovés contre le chameau accroupi, ils s’étreignent longuement pour lutter contre le froid. Le lendemain, ils vont chacun leur chemin. Il y a dans cette partie du film des va-et-vient dans l’immensité dénudée de la steppe qui ne manquent pas de beauté, et quelques instants comiques avec les danses improvisées du jeune flic qui crève de froid et se trémousse – autour du cadavre – au son de son téléphone. Après, cela devient métaphysico-philosophique… Il est questions de dinosaures, d’œufs fertilisés fossilisés  (öndög), de pérennité et d’extinction, et on commence à s’ennuyer. Plus tard, la bergère enceinte, décide de ne pas avorter, elle porte un öndög. Pérennité assurée.

Der Boden unter den Füssen, Marie Kreutzer, Allemagne, Autriche, 1h48, (Compétition) ***

Lola Wegenstein (Valerie Pachner) n’a pas encore 30 ans, et poursuit à Rostock une brillante carrière de consultante dans une firme renommée : comme l’héroïne de Tony Erdmann (2006), elle travaille pour une firme que l’on engage pour optimiser les profits et restructurer le personnel. Lola est une gagnante, recherchée et appréciée, crainte et enviée de ses collègues, et de surcroît, amante de sa supérieure en chef. Elle travaille 100 heures par semaine et pratique régulièrement du sport. Personne ne sait qu’elle a une soeur aînée, Conny (Pia Hierzegger), actuellement en institution psychiatrique, que les deux sœurs ont un lourd passé familial, que Conny est suicidaire. Lola a les moyens, à défaut du temps, de subvenir aux besoins de sa sœur parano-schizophrène. Le film s’ouvre sur un plan de Lola endormie qui se réveille brusquement, plan que l’on revoit vers la fin du film. Un même poème désespéré est dit en voix off à chaque fois. Tout ce qu’on a vu entre deux : les rares visites de Lola à Conny, les appels de Conny sur le portable de sa sœur, la tentative de suicide aux médicaments, la réunion des sœurs où Conny semble presque étouffer son chat sur son cœur, le saut dans le vide de Conny :  s’agit-il d’aun cauchemar ?  D’un délire schizophrénique ?  De la mauvaise conscience qui taraude Lola ? Des symptômes d’un burn out ? Existe-t-elle vraiment, cette sœur ? Pourquoi Lola porte-t-elle des coiffures qui rappellent singulièrement celle de sa cheffe, et aussi celle de sa sœur ? Le spectateur se voit offrir plusieurs pistes de réponse.

Gospod Postol, imeto i’e Petrunija / God exists, Her Name is Petrunjia, Teona Strugar Mitevska, Macédoine, Belgique, Slovénie, Croatie, France, (Compétition)  **

Une jeune trentenaire macédonienne s’immisce dans une cérémonie traditionnellement réservée aux mâles, provoquant un scandale. Chaque année, le 19 janvier, pendant l’Epiphanie : le grand-prêtre lance une croix dans les eaux de la mer et des centaines d’hommes se jettent à l’eau pour la récupérer. Celui qui y réussit est béni pour toute l’année à venir et fait figure de héros. Petrunija, célibataire, historienne au chômage vivant chez ses parents, pas très gâtée par la nature, tombe sur la cérémonie, alors qu’elle revient d’une interview  (ratée) pour un emploi dans un sweatshop local. Sans réfléchir, elle décide de sauter, nage et s’empare de la croix. Les hommes l’attaquent immédiatement et lui arrachent son trophée et la traitent de tous les noms d’oiseaux qu’on peut imaginer ! Dans la mêlée et la confusion, Petruija réussit à s’enfuir, avec la croix. Son plongeon dans l’eau glacée a été filmé et et fait le buzz sur Internet. Elle est célèbre. La police l’arrête, et l’adjure de rendre la croix, peinant à justifier sa garde à vue, car elle n’a commis aucun crime. Commence un combat contre les hommes autour d’elle, contre les plongeurs furieux, contre le système, contre le monde entier. Elle refuse l’aide d’une journaliste TV qui aimerait couvrir le scoop. Mais en tenant tête à tous ceux qui veulent faire pression, elle découvre qu’elle possède une force certaine et qu’elle ne s’en laissera pas compter. La thématique est percutante, actuelle, un film de femme sur une femme, mais le scénario est un peu léger. S’il démarre bien, s’il accroche, il s’achève un peu en eau de vaisselle. Dommage…

Gully Boy, Zoya Akhtar, Inde, 2h28, (Berlinale Special) ***

Le film raconte comment Mourad, un jeune musulman d’un ghetto de Bombay, âgé de 22 ans, découvre qu’il aime le rap et qu’il est doué pour en faire. Et qu’il pourrait ainsi échapper à la délinquance ou à la servitude à laquelle sa condition semble le destiner. Il lutte pour réaliser son rêve, et franchir les barrières sociales. Religion et tradition l’obligent à obéir à son père (qui vient de ramener une deuxième épouse dans leur clapier familial), à respecter ses aînés, à se plier aux règles imposées à sa caste inférieure, et ne jamais tenter d’y échapper. C’est en décasyllabes qu’il crie sa révolte ou son espoir de prendre une fois sa revanche sur un sort injuste, c’est grâce à son talent qu’il va devenir « Gully Boy ». Les anciennes épopées se déclamaient en vers à dix pieds, ils servent ici à exprimer la voix d’une génération qui refuse de plier. Le vrai hip hop est un phénomène récent en Inde et comme partout dans le monde, il vient de la rue. Il constitue à lui seul un véritable espace politique, une échappée pour ceux qui n’ont rien à perdre, mais tout à gagner : briser toutes les chaînes de ces quartiers concentrationnaires où tous vivent les uns sur les autres, dans une promiscuité et une pauvreté effrayante, et où règne une tradition socio-religieuse qui écrase les jeunes au travers de la tyrannie des aînés. « Our Time Will Come » est l’une de ses compositions qui clôt ce film de Bollywood plus osé que d’habitude : les amoureux s’y embrassent à pleine bouche, l’incontournable scène dansée et chantée par les jeunes en tenue de loubards et se déroule au sein même du quartier crasseux où le héros vit avec sa famille et ses copains.

Temblores / Tremors, Jayro Bustamante, Espagne, 1h47 (Panorama) ***

Le ciel et la terre se déchaînent sur Guatemala City lorsque Pablo, après avoir fait son coming out,  quitte sa famille catholique pratiquante pour aller vivre avec Francisco. Son entourage ne peut qu’espérer qu’avec l’aide de Dieu il guérira. Sa femme lui interdit d’approcher ses enfants, il est tenu à distance comme un pédophile, il perd son travail. Une Eglise un peu particulière que fréquente sa famille lui offre du travail, ou plutôt un semblant de travail. Il est en fait inscrit dans une thérapie de groupe où les « malades » (des hommes comme lui) doivent prier, chanter, se battre nus les uns contre les autres en contrôlant leurs pulsions sexuelles, se soumettre à des traitements chimiques, obéir au doigt et à l’œil à des grandes prêtresses qui rappellent fâcheusement les télévangélistes. L’exorcisme pratiqué est bien entendu payé par la famille de Pablo. Il est peu à peu brisé dans ses velléités nouvelles et rentre dans le rang. Il n’est de toute façon pas assez fort pour supporter le rejet, la haine, le chantage, les passages à tabac, comme le supporte Francisco, et tous ceux du ghetto homosexuel. Une représentation bouleversante du sort réservé aux homosexuels en Amérique latine.

Au soir du quatrième jour du Festival, c’est à mon sens le film de François Ozon qui sort du lot. Curieusement, Öndög le serre de près dans les pronostics des professionnels, ce que me semble très peu justifié, même si on y voit une femme très entreprenante et indépendante. La tendance ♯metoo va très certainement influencer les jugements, comme elle a influencé les choix des films.

Suzanne Déglon Scholer

Derrière les petites étoiles attribuées à chaque film, notre barème inclut les critères suivants :

**** Excellent film susceptible de captiver un très large public mature par son intrigue, par le rythme et la cohérence de la narration, par le choix d’un vocabulaire précis pour exprimer un point de vue, par les choix musicaux et esthétiques. Très bonne adéquation entre le fond (thématiques actuelles, universelles) et la forme (mise en scène fluide, dialogues et langage visuel limpides, montage efficace, personnages étoffés). Informatif, enrichissant et jouissif.

*** Très grand film présentant une thématique actuelle et prégnante ciblant un public au fait de l’actualité et possédant une culture générale certaine. Narration claire et bien construite. Mise en scène bien maîtrisée, rigueur et clarté du propos.

** Bon film : Thématique dans l’air du temps, mais scénario inégal. Quelques bons comédiens, habités par leur personnage.  Rien de remarquable, ni dans le montage, ni dans la photo. Dialogues quelquefois inaudibles.

* Film moyen : Pas de véritable accroche, parfois distrayant, plus fréquemment soporifique : personnages peu étoffés incarnés par des comédiens sans doute peu inspirés. Scénario basique, beaucoup de longueurs.

Publié dans Général | Laisser un commentaire

La Berlinale s’ouvre en clôturant l’ère Kosslick

Kacey Mottet Klein, avec Catherine Deneuve, dans « Adieu à la nuit », le nouveau film d’André Téchiné en compétition à la Berlinale.

Le 31 mai 2019 sonnera l’heure du grand changement à la Berlinale, le contrat de Dieter Kosslick, directeur artistique depuis 2001, prend fin.  Retrouvera-t-on à la soirée d’ouverture du festival, le 7 février, le jovial Dieter Kosslick que nous connaissons, animant cette soirée de gala une dernière fois avec Anke Engelke ? A-t-il digéré l’affront de la fronde de 80 cinéastes qui avait réclamé son départ l’an dernier ? On verra bien.

Dès 2020, la Néerlandaise d’origine Mariette Rissenbeek (62 ans) et l’Italien Carlo Chatrian  (47 ans) assureront la direction bicéphale de la Berlinale. Tous deux ont un contrat de 5 ans. La nomination de deux étrangers parle en faveur du caractère international et cinéphile du festival. Première femme à la tête de la Berlinale, la nouvelle directrice exécutive réside depuis près de 40 ans en Allemagne, où elle a fait carrière dans le milieu cinématographique, occupant depuis 2007 le poste de directrice exécutive du German Film Service + Marketing GmbH, à Münich. Elle assurera la partie « commerciale » du festival.

Carlo Chatrian, critique et écrivain, quitte le poste de directeur artistique du Locarno Festival pour occuper celui de Berlin et en concocter la programmation. Mme Rissenbeek, qui parle couramment allemand, faisait partie du comité de sélection avant de poser sa candidature pour la direction du festival. M. Chatrian débarque, ne parle pas allemand et préfère le cinéma d’auteur aux grosses productions dont la Berlinale ne peut toutefois pas se passer. La « Powerfrau » respectera-t-elle le savoir curatorial de son partenaire ? Le cinéphile passionné (déjà frotté à l’art du compromis par la programmation de la Piazza Grande) se rendra-t-il à certains arguments économiques de sa coéquipière ? Chatrian saura-t-il être davantage qu’un faire-valoir de Rissenbeek ? Qui vivra verra. La Ministre et Déléguée du Gouvernement fédéral pour la Culture et les medias, Monika Grütters, est confiante : les énergies conjuguées des deux candidats vont permettre de générer des changements importants tout en perpétuant les valeurs d’un festival grand public qui se prévaut d’un engagement politique.

Que nous réserve cette 69e édition des Internationale Filmfestspiele Berlin ? Dans la Compétition internationale, 17 films en lice (et 6 hors compétition) pour les Ours d’or et d’argent, produits ou co-produits par 25 pays. La diversité tant dans les genres que dans les origines est au rendez-vous. Parmi les cinéastes des 17 œuvres choisies, 7 femmes : soit les 41% (merci #metoo) !

Le film d’ouverture sera The Kindness of Strangers de la réalisatrice danoise Lone Scherfig, un film choral sur quatre personnes qui traversent la pire crise de leur existence.  Andrea Riseborough, Zoe Kazan, Bill Nighy et Tahar Rahim tiennent les rôles principaux de ce drame dont l’action se déroule à New York.

En compétition internationale, pas de « made in Switzerland » cette année. Mais nous verrons 3 titres français : en compétition, le très attendu Grâce à Dieu de François Ozon (inspiré de l’affaire des victimes du père Preynat, prêtre lyonnais accusé en 2016 d’agressions sexuelles sur de jeunes garçons). Et hors compétition, L’Adieu à la Nuit d’André Téchiné, dans lequel notre jeune compatriote Kacey Mottet Klein campe un jeune Français séduit par Daesh au grand désespoir de sa grand-mère (Catherine Deneuve) et Varda par Agnès dans lequel la réalisatrice se raconte.

C’est l’iconique Juliette Binoche qui préside cette année le Jury de la Compétition internationale. On la verra également à l’écran dans Celle que vous croyez de Safy Nebbou, dans la section Berlinale Special. Et pour ne citer qu’une autre invitée de marque : Charlotte Rempling reçoit cette année un Ours d’honneur pour toute sa carrière.

La Rétrospective est intitulée cette année « Selbstbestimmt. Perspektiven von Filmemacherinnen ». Elle rassemble 26 longs métrages (fictions et documentaires) et une vingtaine de courts et moyens réalisés entre 1968 et 1999 par des femmes des deux Allemagnes et de l’Allemagne réunifiée. Il permettra de comparer une production ouest-allemande marquée par l’esprit de 1968, le mouvement féministe et le nouveau cinéma allemand aux films rigoureusement contrôlés par l’Etat en DDR. Un studio comme la DEFA a certes donné à quelques réalisatrices leur chance dans les années 1950 déjà, mais surtout pour faire des films destinés aux enfants. Vers la fin des années 1960, elles ont eu les coudées un peu plus franches, ce que nous pourrons découvrir.  La rétrospective 2019 nous offrira également l’occasion de rencontrer bon nombre de ces réalisatrices.

Dans un prochain billet, je me permettrai de vous communiquer nos premières impressions et de noter les films selon un barème de notre cru.

Suzanne Déglon Scholer

Publié dans Général | Laisser un commentaire

Looking For Sunshine – Une année dans la vie de Lara Gut

Capter la dynamique d’un sport, comme le ski alpin, c’est sans doute ce que la télévision sait faire de mieux. Choix des angles de caméra, rythme du montage dicté par le tempo de chaque discipline, fluidité des plans, ralentis quasi instantanés sur des passages cruciaux : au fil du temps, la qualité des retransmissions a atteint un niveau de qualité impressionnant. A tel point que le public préfère généralement suivre les compétitions depuis chez lui, plutôt qu’au bord des pistes. L’affluence est souvent dérisoire lors de certaines courses de Coupe du monde féminine. Ce que la réalisation réussit également à masquer avec brio.

Mais en dehors des 90 secondes d’un parcours sur la neige, que se passe-t-il dans la vie d’une athlète comme Lara Gut ? Niccolò Castelli a voulu montrer le hors champ du cirque blanc dans le documentaire « Looking For Sunshine« , qui sort en novembre dans les salles de cinéma. Né à Lugano en 1982, le réalisateur a su gagner la confiance de la championne, en la faisant d’abord tourner en 2012 dans la fiction « Tutti Giù« . Elle y interprétait une skieuse qui perdait le goût pour son sport, tant la pression de son entourage était forte… (Lire la fiche pédagogique e-media).

On devine que c’est avec ce même entourage que Niccolò Castelli (photo) a dû ruser pour arracher des moments de vérité et d’authenticité dans l’existence très cadrée de Lara Gut. De l’aveu du réalisateur, l’intéressée n’a pas opposé de résistance à ce que le caméra tourne à chaque fois qu’il le souhaitait. Le parti pris de base (pas d’interview de la star) cantonne d’abord le film à un suivi assez anecdotique de sa préparation physique.

Au gré d’un montage un rien chaotique, le spectateur a l’occasion de s’attendrir devant les premières sorties sur la neige de Lara, quand elle était haute comme trois pommes et moins musclée qu’aujourd’hui. Cette préparation physique intensive, le documentaire la capte au moins dans toute sa dureté. Sauter à pieds joints sur des barres parallèles toujours plus hautes ou s’entraîner à Ushuaïa sous la neige, quand tout le monde est à la plage, ça n’a rien de glamour…

Décidé dans l’euphorie de la victoire au général de la Coupe du monde (saison 2015-2016), cette année passée avec Lara Gut démarre à l’été 2016. La championne reste sur son petit nuage avec sa victoire au géant de Sölden, en ouverture de saison 2016-2017. Les championnats du monde à Saint-Moritz se profilent comme le couronnement de sa carrière : tout le monde attend qu’elle remporte enfin une médaille d’or pour compléter son superbe palmarès.

Mais Lara est poursuivie par la scoumoune : elle chute à Cortina une semaine avant les championnats du monde. Monstrueux coquard à la cuisse et tension supplémentaire. Lors du super-G dont elle est la favorite, elle se fait souffler la première place pour 3 centièmes. Et lors d’un entraînement sous la neige, elle se déchire les ligaments croisés du genou. La saison se termine, mais le film continue. Il suit les efforts de l’athlète pour revenir au plus haut niveau. Mais pas seulement. Un bébé dans les bras, lors d’une fête, Lara confie qu’elle a toujours mis l’athlète en priorité et un peu négligé sa personne. Un peu plus loin, on la voit discuter longuement avec son amie Anna Veith (née Fenninger). Ce sont donc ces six mois charnière de 2017 que « Looking For Sunshine » documente : celui du passage de la fille profilée pour le succès et surentourée à la femme plus autonome de ses choix.

Comme celui de quitter les réseaux sociaux.

Lara Gut vient d’effacer ses comptes Instagram et Twitter. « Je pense que ses sponsors ne sont pas très contents », commente  Niccolò Castelli. Comme il avait un accès privilégié à la star, il lui a parfois été proposé une somme à 5 chiffres pour fournir « une petite vidéo qui donnerait l’impression d’avoir été tournée par Lara Gut ». Car du temps où elle s’affichait sur les réseaux sociaux, elle touchait infiniment plus de followers qu’un spot traditionnel sur toutes les antennes de la SSR…

Christian Georges 

 

Publié dans Général | Laisser un commentaire

Incandescent : « Le Livre d’image » à Vidy-Lausanne

« Le Livre d’image » a été récompensé par une Palme d’or spéciale en mai 2018 au Festival de Cannes. Pour la diffusion de ce film hors normes, Jean-Luc Godard a imaginé un dispositif spécial au Théâtre Vidy-Lausanne. Il met quasiment le spectateur dans son salon ou sa salle de montage, prêtant tableaux, miroir et tapis, amplificateur et hauts-parleurs. Nous avons assisté à l’une des premières « représentations » du film vendredi 16 novembre. « Le livre d’image » est à voir à Vidy jusqu’au 30 de ce mois. Puis il vivra sa vie sur d’autres écrans.

Pas de pluriel.

Image au singulier.

Laisser les films aux faiseurs d’images.

Envisager son film comme un livre.

En 5 chapitres, comme les doigts de la main.

Sans souci d’être à la page.

Peut-on connaître le cinéma sur le bout des doigts ?

On peut.

Au théâtre ce soir : un livre sorti d’un monolithe noir.

La dalle de « 2001 » posée à l’horizontale sur une table.

Mystère du noir originel.

Poser un livre au pied de l’écran.

« Image et parole« , d’Anne-Marie Miéville.

Les civilisations issues des religions du Livre ont sacralisé les textes ?

Sacralisons le texte !

Le fragment de texte.

Comme la Pythie autrefois.

Oracle de Rolle.

Play, pause, play, replay.

DJ Godard.

MC Solaire.

L’image brûle.

Les plans brûlent.

Les blancs hurlent.

Les couleurs explosent.

« La guerre est là… »

Et le cinéma est tout cramé.

Celluloïd qui se détache, poisseux, comme les peaux à Hiroshima.

Perforations et corps perforés.

Visages radieux, aussi.

Oh la vie !

La vie bigger than life des films d’avant la Catastrophe.

Laquelle, du reste ?

Netflix ?

Corps glorieux.

Corps humiliés ou suppliciés.

Le sang versé en vain ?

Les films tournés en vain ?

La Ronde.

Infernale.

L’histoire qui se répète.

Le cinéaste qui répète ses Histoire(s)

Du cinéma.

« Salo » qui semble annoncer Salvini…

Depuis que le cinéma s’est arrêté en gare de La Ciotat, nous sommes embarqués.

Cinégénie du train.

Fascination du train.

Puis les palmes avant la Palme.

L’Arabie heureuse, que Daech n’aura pas réussi à défigurer.

Elle est retrouvée.

Quoi ? L’Eternité.

C’est la mer allée avec le soleil.

Ouvrir le temps du film à l’absence de temps.

Où il n’y a pas lieu d’attendre.

Godard peintre.

Repérages d’un film possible.

Albert Cossery.

Encore le cinéma ?

Encore l’espérance ?

Qu’emporter avec soi quand le monde brûle ?

Cocteau a dit :

« Le feu ! »

 

Christian Georges

Publié dans Général | Laisser un commentaire

Locarno Festival (6) « A Land Imagined », un Léopard d’or très défendable

Parce qu’elle ne figurait pas dans ses pronostics, l’attribution du Léopard d’or à « A Land Imagined » a surpris certains représentants de la presse à Locarno. Mais à y regarder de plus près, il est aisé de voir en quoi le film du Singapourien Yeo Siew Hua a pu séduire le président du jury Jia Zhang-ke.

« A Land Imagined » possède de nombreux traits communs aux films récents du réalisateur chinois (« A Touch of Sin », « 24 City » en particulier) : même fascination pour la transformation du paysage urbain (ici, la lutte incessante de Singapour pour gagner de la superficie sur la mer), même empathie pour les prolétaires déracinés et dépossédés d’eux-mêmes, même réflexion politique sur le coût humain de la croissance. Et même souci de dépasser le constat naturaliste avec une forme élégante.

Le film de Yeo Siew Hua s’appuie sur une solide assise documentaire. Il se montre habile à distiller les informations dans sa première demi-heure. Les deux policiers qui enquêtent sur la disparition trouble de deux ouvriers de chantier (un Chinois, un Bangladeshi)  sont confrontés à la question du sens de leur action. Qui se soucie de connaître le sort réservé à ces hommes, puisque tout a été fait pour rendre cette main-d’oeuvre impersonnelle et interchangeable ? La deuxième moitié du film est plus languissante, mais elle diffuse tout de même une inquiétude partagée aux quatre coins du globe. Jusqu’où peut aller la dissolution du moi dans des emplois qui n’assurent qu’une gratification très relative et dans un monde où les chansons populaires semblent être le dernier havre où s’exprime l’amour ?

Le palmarès n’a pas mauvaise allure, avec le Prix spécial attribué au secouant documentaire « M », de la Française Yolande Zauberman (lire notre critique). En récompensant les performances des comédiens Andra Guti (« Alice T. », notre critique ici) et Ki Joobong (« Gangbyun Hotel »), le jury n’omet pas des films qui possédaient leurs partisans convaincus. Mais une fois de plus, c’est le jury œcuménique qui s’est singularisé, en rattrapant l’un des films les plus appréciés de la compétition, le magnifique « Sibel » (notre critique ici).

Il faudra revenir, aussi, sur l’impressionnant (et désolant) documentaire primé à la Semaine de la critique. « Le Temps des forêts » (photo), du Français François-Xavier Drouet, donne la mesure des dégâts qu’occasionne, sous nos latitudes, la sylviculture envisagée comme une activité industrielle comme les autres. Au mépris des rythmes et des nécessités de la nature.

Christian Georges

 

Publié dans Général | Laisser un commentaire