Echos du NIFFF (6) : « Le Cabinet du Dr. Caligari », « La Nuit du chasseur »

Le NIFFF a eu une riche idée de confier une carte blanche à un musicien de la scène rock. Le Reverend Beat Man a ainsi permis aux spectateurs de remonter assez loin dans l’histoire du cinéma pour partager des chocs esthétiques. « Le Cabinet du Dr. Caligari » a été réalisé il y a presque 100 ans (en 1920), mais ses trouvailles expressionnistes continuent d’irriguer l’imaginaire des cinéastes (on pense forcément à Tim Burton). Les décors fantasques, les lignes de fuite insolites, les contrastes excessifs, ne prennent leur sens que lors de la révélation du twist final. Que ce film de Robert Wiene ait été rangé par les nazis comme l’exemple même d’un « art dégénéré » ne le rend que plus précieux historiquement.

Cabinet-Docteur-Caligari

En présentant « La Nuit du chasseur » (1955), le Reverend Beat Man s’est plu à décrire un de ces films qui gratte le vernis des apparences et dévoile la noirceur des êtres, fussent-ils des religieux. Selon le site IMDb, Gary Cooper refusa le rôle principal de ce qui allait être l’unique film mis en scène par l’acteur Charles Laughton . Ce révérend incarné par Robert Mitchum est au clergé ce que le Reverend Beat Man est aux congrégations protestantes. Un type qui usurpe son titre ou qui joue de l’autorité que ce titre lui confère.

La troisième scène du film est l’une des plus fortes que l’on ait jamais vues au cinéma. Un père revient en trombe vers ses enfants. La police aux trousses, il cherche fiévreusement où cacher la liasse de dollars dérobée lors d’un hold-up. Il fait promettre aux enfants de ne jamais révéler la planque (inconnue du spectateur), avant d’être plaqué au sol et emmené par les flics. Le génie du film est de faire ressentir cette double violence du point de vue des enfants. Douleur de voir leur père incapable de s’élever de sa condition de traîne-misère. Condition que le geste des policiers qui le maintiennent à terre rend plus insupportable encore.

La-nuit-du-chasseur

Tout le film acquiert une dimension fantastique par l’échappée nocturne en barque, par la figure démoniaque de Mitchum, faux dévot prêt à tout pour faire cracher leur secret aux enfants. Avec une merveilleuse ambivalence, Laughton, parvient dans le même élan à dénoncer les envolées des prêcheurs hypocrites et la crédulité des bonnes âmes, tout en illustrant fidèlement l’Evangile (quand le Christ appelle à se méfier des loups déguisés en agneaux).

Lilian Gish compose une inoubliable sentinelle qui veille sur l’enfance en péril (photo ci-dessus). « Il ne dort jamais ? » murmure un des enfants en entendant un soir revenir son infernal beau-père. Non, le Mal ne dort jamais. Mais sa victoire n’est pas une fatalité. Le personnage de Mitchum en convient de manière quasi comique. Dans une boîte à strip-tease, fixant une blonde platine en train de faire son numéro, il laisse échapper, la main crispée sur un couteau : « On ne peut pas les tuer toutes… »

Christian Georges

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Echos du NIFFF (5) : « Bushwick »

Bushwick

Film d’action indépendant ? Série B ? Série Z ? Présenté en séance de minuit à Sundance, puis à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes avant le NIFFF (en compétition internationale), « Bushwick » démarre sous les meilleurs auspices : après le quadrillage par hélicoptère du quartier de Brooklyn qui donne son titre au film, l’intrusion dans le cadre des deux premières victimes est tout à fait saisissante.

Les deux réalisateurs Cary Murnion et Jonathan Milott plongent le public dans une désorientation qui est celle de son héroïne (Brittany Snow). Un climat de guerre civile s’est emparé de la réalité urbaine ordinaire. On ne sait pas quelle milice lourdement équipée ratisse maison par maison, rencontrant une résistance inattendue de la population. Les plans séquences très fluides contribuent à l’effet d’immersion tout comme le black out médiatique. Ici au moins, on voit ce qu’il advient quand les médias ont réellement été envoyés au tapis et que les antennes de téléphonie mobile ne servent plus à rien !

Mais cette dystopie financée par Netflix bute sur des incohérences lorsqu’il s’agit de donner un soubassement politique à toute cette affaire. Les réalisateurs avouent que l’idée du film leur est venue d’une saillie du gouverneur du Texas Rick Perry, prêt à imaginer la sécession de son Etat au moment de l’élection de Barack Obama à la présidence. Le renforcement des pouvoirs du gouvernement central n’est plus à l’ordre du jour, pas davantage que le contrôle des armes à feu. Dans une scène plutôt drôle du film, les membres d’un gang rechignent à mettre leurs pétards au service des civils qui tentent de rejoindre une zone démilitarisée. Tout en proclamant que la violence leur fait horreur et qu’ils ne cherchent nullement à glorifier l’emploi des armes, Murnion et Milott accumulent néanmoins les séquences shoot-them-up, en esquivant la question des valeurs propres à renforcer ou à défaire les Etats-Unis.

Christian Georges

 

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Echos du NIFFF (4) : « The Real Thing »

The_Real_Thing

L’adjectif « fantastique » accolé au festival neuchâtelois est parfois à prendre au premier degré. Que 70 enfants et adolescents réalisent un long métrage et le montrent en public au NIFFF relève en effet d’une expérience fantastique, dont l’aboutissement a eu lieu mercredi au cinéma Studio.

« The Real Thing » est un projet de l’association Filmkids. Basée à Zurich, elle se voue à initier les enfants et ados au langage du cinéma par la pratique, via des camps. Les premières idées pour le scénario de « The Real Thing » s’échafaudent en octobre 2015. A l’été 2016, les Suisses allemands s’installent à La Chaux-du-Milieu (NE) pour un mois de tournage dans la vallée de la Brévine, au Locle et au Val-de-Travers. Le montage est terminé cet hiver. Le film est prêt pour le Festival Ciné Jeunesse Suisse, pour le NIFFF et…pour une sortie en salles. Si le projet sur deux ans a englouti 250’000 CHF, il n’aurait pas été possible sans une accumulation de prestations en nature et d’apports bénévoles, confie son mentor This Lüscher.

« Ce n’est pas un film de vieux ! » lança un des protagonistes à l’issue de la projection de mercredi à Neuchâtel. Traduction à l’intention des plus de 18 ans : c’est vraiment le point de vue des jeunes et leur perception de la réalité que le collectif (coaché par près de 25 adultes tout de même) a voulu restituer.

Le fil rouge du film ? Un voyage en autocar, qui voit la troupe des jeunes Alémaniques mettre le cap sur la contrée la plus exotique du pays pour un ado de la Goldküste. D’emblée, on saisit la propension à vivre en temps réel via le smartphone et la messagerie instantanée. Les textos crépitent. On se filme en train de faire des conneries. Et ce qui se dit en face-à-face peut être contredit par texto dans les secondes qui suivent. Il y a de quoi être bluffé par la complexité de cette communication à triple détente, qui voit des créatures à peine sorties de l’enfance amenées à gérer le langage verbal, le non-verbal et le numérique, pour s’affirmer, se faire respecter et…aimer peut-être.

Consigne avait été donnée de ponctuer le film de segments rattachés à des genres cinématographiques bien définis. La partie « Fantasy » exploite à merveille les décors moussus du Vallon pour des sortilèges tout droit sortis du « Seigneur des anneaux« . La comédie fait de la piscine de Boveresse le haut lieu d’un bain forcé. L’horreur se place à la jointure de la télé-réalité et de « Paranormal Activity« . L’épisode le plus surprenant relève du « Coming of Age » : un petit génie de l’informatique voit ses études à Stanford compromises par la grossesse inattendue de sa copine (dispute vacharde à la clé).

Dans une telle entreprise, la part prise par les adultes est difficile à évaluer. Elle contribue au rendu technique impeccable du produit. Du point de vue du contenu, « The Real Thing » laisse assez clairement entrevoir les attentes et aspirations des adolescents : le désir de réussite, l’affirmation via la compétence technique, l’attachement à des fétiches (ah, la carte dorée du jeu « Leaf of Legends », dont il n’existe que cinq exemplaires au monde !), le souci de témoigner son attachement sans éveiller la suspicion ou la moquerie des pairs, l’impatience des filles d’en finir avec le bullshit imposé par les garçons. Tout un apprentissage de la vie. The real thing, quoi…

Christian Georges

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Echos du NIFFF (3) : « The Endless » et « Before We Vanish »

The_Endless

Montré en compétition à Neuchâtel, « The Endless » marque déjà la troisième présence au NIFFF de Justin Benson et Aaron Moorhead (après « Resolution » et « Spring« ). Les deux Américains ne se contentent pas de co-réaliser le film, ils en interprètent (bien) les rôles principaux, en conservant leurs prénoms usuels. L’originalité du pitch ? Après la mort accidentelle de leur mère, Justin et Aaron ont été élevés dans une communauté à l’écart du monde. Pour soustraire son frère à l’influence de ce qu’il percevait comme une secte apocalyptique, Justin a fini par rompre avec elle. Les deux frangins vivotent comme nettoyeurs sur appel, dans un mélange d’inadaptation sociale et de soulagement résigné. Lorsqu’ils reçoivent une cassette qui renvoie à ce passé refoulé, Aaron encourage son frère à l’emmener pour deux jours dans la communauté, dont il garde de bons souvenirs d’enfance.

D’où vient la menace ?  Le spectateur guette chaque indice d’une emprise ou d’un dérèglement mortifère. Or les membres de la communauté paraissent plutôt rassurants, malgré leurs sourires forcés. Voilà des gens apparemment sains, qui cherchent à vendre leur bière artisanale et à fabriquer leurs propres habits, affranchis du consumérisme frénétique de l’American way of life. Cette normalité déroutante, Benson et Moorehead ne la laissent pas assez prendre le dessus. Ils sèment comme des petits cailloux des Giacometti dans le paysage et surchargent leurs plans d’effets sonores grondants. Jouet de forces qui le dépassent et qui menacent de l’anéantir, l’homme n’est qu’une entité insignifiante dans le cosmos : la vision de l’auteur de science-fiction H. P. Lovecraft (1890-1937) n’en finit pas d’inspirer les cinéastes.

Before_We_Vanish

Le pessimisme de Lovecraft semble avoir aussi contaminé le Japonais Kyioshi Kurosawa, qui montre en concours « Avant que nous disparaissions » (« Before We Vanish », photo ci-dessus), après avoir été en sélection officielle en mai à Cannes (Un Certain regard). C’est en effet sans remords et sans émotion que des aliens entreprennent l’invasion de la Terre en annonçant tranquillement l’éradication de l’espèce humaine. La belle idée du film, c’est que les aliens squattent des corps humains soudain lisses et peu expressifs, comme vidés de toute expérience et de tout ce qui leste une existence. En pointant le doigt sur le front de leurs victimes, ces envahisseurs ont pour consigne de voler aux humains des concepts (le travail, la famille, les autres, l’amour…), les laissant comme des pantins désemparés.

Rattrapé in extremis par un sursaut d’humanisme, le film préfigure pourtant la prise du pouvoir de l’intelligence artificielle et des robots sur les organismes imparfaits que nous sommes. Lorsque le journaliste du film échoue à alerter les passants de la réalité de cette prise de pouvoir en cours, son découragement illustre la difficulté à prévenir un tsunami silencieux qui laissera sur la rive des armées d’inutiles.

Christian Georges

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Echos du NIFFF (2) – Marlina, la tueuse en quatre actes

Marlina

Un « western féministe » ? L’étiquette paraissait alléchante pour le premier film projeté au Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF). Sur une idée de Garin Nugroho, la réalisatrice indonésienne Mouly Surya déploie un récit qui refuse de se couler dans un genre bien défini. Le fantastique y joue une place prépondérante et saisissante. Dans les collines de l’île plutôt aride de Sumba, une veuve vit aux côtés du corps de son mari momifié. Lorsque débarque un motard poivre et sel, celui-ci déclare tout à trac que ses potes viendront bientôt prendre possession de son bétail et profiter de ses charmes.

L’originalité du film tient à son refus du naturalisme, une fois passée la mise en place. Mouly Surya se déplace insensiblement vers le terrain improbable de la comédie surréaliste, au gré d’une mise en scène tirée au cordeau (plans fixes, scènes peu découpées). De la difficulté de faire attester un viol dans un commissariat aux violences conjugales qui n’épargnent pas les femmes enceintes, le film pointe divers archaïsmes sans s’arrêter au constat résigné. C’est dans la jubilatoire prise de pouvoir par les femmes que « Marlina la tueuse en quatre actes » trouve à la fois sa singularité et sa limite. En s’écartant du réalisme, en chargeant les personnages masculins, le film offre aux héroïnes du quotidien une revanche un peu trop volontariste pour être crédible. Propre sur lui dans ses choix esthétiques (photo, musique), il aurait gagné à être lesté de la saleté du réel et du poids des contingences pratiques en quelques circonstances. Quand elle prend la route en portant la tête tranchée de son violeur, Marlina n’éprouve guère les tourments incommodants qui font tout le sel de l’infernal « Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia » (Sam Peckinpah, 1974).

Christian Georges

 

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Kid-O-NIFFF : une première convaincante

Kidonifff

Montrer des films réalisés dans le cadre des écoles de Suisse romande sur grand écran, c’est possible ! Le 26 avril, les meilleurs titres du Festival Reflex étaient projetés à Nyon dans le cadre de Visions du Réel. Le 16 juin, l’immense écran de Cinémont à Delémont accueillait les films d’animation et les films vidéo du Festival de l’Ultracourt. Le 30 juin à Neuchâtel, jour de l’ouverture du NIFFF, une vingtaine de films réalisés dans les écoles neuchâteloises étaient projetés dans la salle comble du cinéma Studio, à l’enseigne de Kid-O-NIFFF.

Quels enseignements tirer de ces trois soirées ? Produire des réalisations médiatiques est un apprentissage explicitement prévu dans le Plan d’études romand. Les classes qui se consacrent au travail de longue haleine qu’est la réalisation d’un film ne dérogent pas au programme. Elles l’appliquent en développant de nombreuses compétences, tant disciplinaires que transversales (français, lors de l’écriture du scénario, de la rédaction et de l’interprétation des dialogues ; activités créatrices et manuelles, avec la réalisation des story-boards, des décors, des personnages, voire des costumes ; MITIC avec la prise en main des appareils de prise de vues, de montage et d’enregistrement du son ; collaboration, communication, pensée créatrice, démarche réflexive…).

La projection publique sur grand écran est un accomplissement et une épreuve pour les travaux d’élèves. Le travail collectif est reconnu et magnifié. La projection dans des conditions techniques optimales amplifie les qualités comme les défauts des réalisations. Bonne surprise : avec les outils numériques actuels, le niveau technique est souvent très élevé pour des films d’amateurs.

A Neuchâtel, le Service de l’enseignement obligatoire avait proposé un coaching important aux classes de la 3e à la 11e année. Dans le cadre du projet Anima-Films, l’enseignante de vidéo Lilo Wullschleger a suivi de très nombreux projets de films d’animation. Cet accompagnement sera reconduit durant l’année scolaire 2017-2018. Avis aux amateurs !

Il vaut la peine de découvrir en ligne les réalisations des classes de la 3e à la 8e année. On peut les (re)voir ici et ici. L’expression spontanée des petits sur des motifs enfantins fait merveille. Alors qu’en 8e année, les élèves se risquent déjà à traiter de problématiques lourdes, telles que le harcèlement scolaire ou l’exil forcé, comme dans « Le Voyage de Sanaa« .

Au NIFFF, la présence de la cheffe du Département de l’éducation et de la famille, Monika Maire-Hefti, donnait à cette soirée une caution politique bienvenue (son homologue Martial Courtet avait aussi assisté au Festival de l’Ultracourt en juin).

Christian Georges

 

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Monsieur Stone au Kremlin

« Conversations avec M. Poutine » fait l’événement. C’est justifié. L’ancien ministre Hubert Védrine l’a d’ailleurs souligné lundi : il n’est pas si courant qu’une chaîne de service public (France 3 en l’occurrence) sorte du cadre habituel (les « petites phrases » extraites pour renforcer la perception dominante d’un personnage politique). Diffuser quatre heures de dialogue avec un des puissants de la planète permet de mieux comprendre sa logique, son point de vue, les intérêts qu’il défend (les deux premiers épisodes ont été diffusés lundi ; l’épisode 3 le sera mercredi et le 4 jeudi).

Documentaire, documenteur ? Au moins le titre du film ne triche pas sur la marchandise : il s’agit ni plus ni moins que de conversations (montées à partir de plusieurs entretiens qui se sont déroulés sur deux ans). Rien à voir avec une enquête journalistique, ni avec un entretien offensif (comme le « Hard Talk » de la BBC). La parole de Vladimir Poutine se déploie sans que ses affirmations courent le risque d’être contredites par des experts, ou une voix off assassine. Oliver Stone est mieux préparé que son air débraillé ou que ses notes brouillonnes le laissent croire. Complaisant ? Parfois. Obséquieux ? A l’occasion, quand il se montre plus anti-américain que Poutine lui-même. Mais le réalisateur de « Tueurs nés » n’a pas son pareil pour embrayer sur un sujet à l’improviste. Exemple : « 15% de la population russe est musulmane. Et vous me dites que vous ne faites pas de recueil de données à grande échelle à leur sujet ? »

Pourquoi Poutine accepte-t-il de consacrer autant de son temps à cette entreprise ? Parce que son orgueil sent qu’il le vaut bien. Parce que la caution du réalisateur oscarisé lui permet d’échapper à l’accusation de propagande. La mise en scène de l’entretien rejoint la mise en scène du pouvoir. M. Poutine reçoit dans des lieux qui disent à eux seuls l’aspiration d’un pays à la grandeur et au respect (l’avion présidentiel, la résidence présidentielle, des salles cossues, les ors de la cour du tsar). Et quand il dialogue dans une patinoire déserte après un match de hockey, ou au volant d’une Mercedes, il s’efforce de démontrer que Iceman peut devenir un Mr Cool tel que l’incarnait Barack Obama.

La manière de capter les conversations (à plusieurs caméras, en mouvement), le montage volontiers heurté, sont intéressants : ils obligent ce président rompu au contrôle absolu de son image à un effort surhumain qui suscite forcément de la fascination. Le film a également le mérite de rappeler des faits têtus : comme l’extension successive des frontières de l’OTAN vers l’est (en 1999, en 2004, en 2008) malgré les promesses faites par les Américains à l’époque du démantèlement de l’Union soviétique (un événement qui a conduit 25 millions de citoyens à se retrouver exilés à leur insu).

Pour ceux qui avaient oublié les circonstances du départ de Boris Eltsine, « Conversations avec M. Poutine » offre une archive extraordinaire : le message télévisé d’un homme qui articule péniblement, dernier avatar d’une longue lignée de dignitaires croulants. Révélatrice aussi, la manière dont le président actuel amoindrit le rôle historique de Mikhaïl Gorbatchev, réduit à un velléitaire roulé dans la farine.

« Si vous voulez conserver votre admiration pour l’honnête homme, ne l’approchez pas de trop près. Si vous voulez conserver votre mépris pour le misérable, ne l’approchez pas de trop près non plus », a dit un jour quelqu’un. Oliver Stone a cherché à approcher un dirigeant controversé d’aussi près que celui-ci le lui octroyait. En ce sens, il rappelle le personnage interprété par James Stewart dans le film de Frank Capra « Mr Smith au Sénat« . Un idéaliste que tout porte à croire sujet à la manipulation parvient tout de même à arracher un résultat. Monsieur Stone au Kremlin nous laisse sur l’impression que dégage tout documentaire : il révèle autant qu’il dissimule. Vladimir Poutine donne à réfléchir quand il assène que les Américains « n’ont pas d’alliés, mais que des vassaux ». Il interpelle quand il laisse entendre que « les Etats qui peuvent jouir de leur souveraineté se comptent sur les doigts des deux mains ». C’est sa vérité, et il y aura toujours la nécessité d’aller au-delà des apparences, au-delà de la parole donnée, même sous le sceau de la confidence.

Est-ce que le président des Etats-Unis Donald Trump accepterait des conversations à bâtons rompus avec un réalisateur russe, disons Nikita Mikhalkov, pour diffusion à la télévision russe ? L’exercice pourrait également se révéler profitable pour revoir nos a priori…

Christian Georges

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