Festival de Fribourg 2019 : des claques et des claquettes

La 33ème édition du FIFF, désormais présidé par Mathieu Fleury, ancien secrétaire général de la Fédération romande des consommateurs (parcours de bon augure !) a mis l’accent, une fois de plus, sur les thèmes qui lui sont chers :  barrières sociales, statut de la femme, racisme, maltraitance.  Mais le festival s’est ouvert et achevé avec le sourire. D’abord grâce à la comédie romantique fantastique chinoise How long will I love U / Chao Shi Kong Tong Ju (2018) du Chinois Su Lun (dans lequel un homme et une femme vivant dans le même appartement, mais à vingt ans d’écart, se réveillent un jour dans le même lit : le temps s’est mélangé les pinceaux !) . La manifestation a pris fin avec une romance philippine d’Irène Emma Villamor, Meet me in St. Gallen. Longtemps après une folle nuit sans lendemain, des amants se retrouvent à St-Gall sous la neige.

Nous n’avons pas eu l’occasion de voir le troisième long métrage de l’Uruguayen Álvaro Brechner  Compañeros – La Noche de 12 Años, qui a reçu le Prix du Public, le Prix Spécial du Jury ainsi que le Prix du Jury œcuménique. Ce n’est que partie remise : ce film racontant le calvaire de trois Tupamaros mis à l’isolement en 1973 par la dictature militaire a été acheté par le distributeur Trigon et il sortira fin mars en Suisse romande.

Coup de chapeau à l’équipe de programmation de Fribourg pour ses efforts en matière de parité : cinq femmes (sur douze cinéastes) proposaient leurs films dans la compétition internationale, parmi lesquelles la jeune réalisatrice afghane Sahra Mani, auteure d’un prégnant documentaire sur la justice afghane face au viol et l’inceste : A Thousand Girls like Me (lire la fiche pédagogique e-media).

Deux coups de cœur, tout d’abord pour le très classique et splendide The Third Wife (2018) de la Vietnamienne Ash Mayfair (photo ci-dessus), qui raconte le lent réveil de la révolte d’une adolescente mariée à 14 ans à un riche propriétaire terrien lequel veut absolument un fils, dans le Vietnam rural du XIXème siècle. La photo est magnifique, couleurs et textures des matières sont sensuellement éclairées, le cadre peut paraître idyllique, mais il est parsemé d’embûches et d’injustices. Il y a là un récit, une atmosphère et un délicat travail de caméra qui rappellent le splendide Epouses et Concubines de Zhang Yimou (1991). Le film a obtenu le Prix du Jury des Jeunes COMUNDO.

Dans un registre différent, rendant hommage au Swing Kids (1993) de Thomas Carter (qui raconte comment la Swingjugend allemande défiait les autorités nazies par le biais de la musique), Swing Kids / Seuwingkizeu (2018) du Sud-Coréen Hyeong-Cheol Kang est basé sur le spectacle musical Rho Ki-soo, énorme succès au box-office sud-coréen (photo ci-dessous). Porté par la star noire américaine du hip-hop, street jazz et claquettes Jared Grimes, et les prestations de ses quatre partenaires (qui, avec seulement six mois de pratique intensive de claquettes, s’en tirent remarquablement), ce film raconte la mise sur pied, pendant la Guerre de Corée en 1950, d’un spectacle dans le camp de prisonniers (nord-coréens) de Geoje, administré par l’armée américaine. La musique rapproche et unit, en dépit des barrières de langage et de doctrines. Mais un espion infiltré de Kim Il-Sung va dangereusement compromettre le projet. Au passage, beaucoup de thèmes sont évoqués : les effets funestes des idéologies, le manque de clairvoyance des autorités militaires, la subordination des femmes, le racisme…  Les artisans les plus actifs de l’incompréhension sont les traduttore, traditore nord-coréens, qui attisent à dessein les haines. On retrouve des accents de la grande comédie musicale hollywoodienne dans cette frénésie rythmée et désespérée qui nous tient en haleine jusqu’au bout. Et ne vous leurrez pas, ce n’est pas un « feelgood movie » …

The Looming Storm / Une pluie sans fin / Bao Xue Jiang Zhi, du Chinois Yue Dong, est un thriller qui se déroule en Chine, peu avant la rétrocession de Hong Kong à icelle en 1997. Un chef de sécurité d’une vieille usine étatique, mis à pied, entame une enquête obsessionnelle sur un tueur qui s’en prend à de jeunes femmes. Il n’est pas Sherlock Holmes, et ses déductions l’induisent en grave erreur. Le film s’achève sur un bilan amer en 2008, sous la neige, phénomène rarissime dans cette région, reflet des effets délétères de la tempête sociale de la décennie écoulée. Beaucoup d’effets métaphoriques, beaucoup de questions sans réponse, un climat glauque, un environnement décrépit sous une pluie persistante, autant de choix d’un metteur en scène qui a voulu dépeindre cette fin d’époque.

Le Jour où j’ai perdu mon ombre / Yom Adaatou Zouli (2018), de la Syrienne Soudade Kaadan, est un premier film qui a obtenu le Lion du futur – Luigi de Laurentiis à la Mostra de Venise en 2017. Pas de discours politique, mais l’aperçu du quotidien d’une mère à Damas, dans une Syrie dont les conflits ne cessent de décimer la population, où tout manque, vivres, eau, électricité, gaz, essence…  En quête d’une bonbonne de gaz pour faire un repas chaud à son petit garçon qu’elle a laissé seul, une jeune mère peine à regagner leur logis.  Ce road movie truffé de longueurs, avec une narration sans relief, souligne involontairement le caractère fauché et artificiel de la mise en scène. Une bonne partie du budget a dû passer dans les effets spéciaux, l’effaçage des ombres dont la disparition souligne le traumatisme subi par les individus.

Quant à Jinpa / Zhuang si le yi zhi yang (2018), du Chinois d’origine tibétaine Pema Tseden, c’est un road movie lent, contemplatif, une errance dans les plateaux désertiques du Kekexili, aux côtés d’un routier, Jinpa, qui prend à bord un marcheur, nommé aussi Jinpa, et qui écrase involontairement un mouton. À grand renfort d’alternance noir-blanc, sépia ou couleurs dans la photo, de répétition de scènes et de dialogues, de la sempiternelle mantra bouddhique de la compassion « Om mani padme hum », on suit le parcours d’un Jinpa qui veut sauver l’âme du mouton décédé et de l’autre Jinpa qui est venu, lui, tuer un homme, venger son père, et qui se rend compte qu’il s’est trompé. Vengeance, pardon, rédemption, de grands sujets…

S’il avait été en compétition internationale, El Hombre que cuida / Le Gardien, première réalisation du scénariste dominicain Alejandro Andújar, aurait mérité les honneurs du palmarès. Mais, petit joyau d’une cinématographie méconnue, il s’est retrouvé dans la section « Nouveau territoire ». Il se construit autour des clivages sociaux et de l’absurdité qui en découle pour des pauvres employés de riches, avec de grandes responsabilités, mais aucun droit. Les inégalités sociales sont d’autant plus criantes que le paysage est tout simplement splendide. Les cinq principaux personnages sont étoffés, leurs circonstances évoquées sans effets ni fioritures, et un cadre social très hiérarchisé et aliénant se dessine.

Dans la section « Décryptage », qui projette des films traitant de questions sociétales, politiques ou culturelles, nous avons revu Scarecrow / L’Epouvantail (USA, 1973) de Jerry Schatzberg, Mandingo (USA, 1975) de Richard Fleischer, Rue Cases-Nègres (France, 1983) de la trop rare Euzhan Palcy et découvert le splendide Belle (UK, 2013) d’Amma Assante. Est-il besoin de rappeler, dans Scarecrow, l’improbable amitié entre Francis, incarné par un tout jeune Pacino, falot, meurtri par la vie, débordant de gentillesse, toujours prêt à calmer le jeu par le rire et Max (Gene Hackman), imposant et colérique, toujours prêt à cogner ? Deux vagabonds, deux marginaux en quête de ce qui pourrait être leur rédemption : une place dans la société qui les a oubliés.

Mandingo brosse le portrait de la société esclavagiste blanche dans les états du Sud au XIXème siècle, avec son lot de brutalités et d’exactions exercées sur le bétail humain que sont les esclaves noirs. Rue Cases-Nègres raconte le quotidien, dans les années 1930 en Martinique, d’un enfant noir intelligent et brillant élève. Sa grand-mère (incarnée par Darling Legitimus, grand-mère de l’acteur Pascal Legitimus) et ses maîtres l’encouragent aux études qui, sur le papier, lui sont accessibles. Mais dans les faits, la pauvreté renvoie le jeune Noir dans les cordes. Quant à Belle, réalisé par une Britannique d’origine ghanéenne, il expose le sort de Dido Belle, fille illégitime métisse d’un capitaine de la Royal Navy, que son père confie à sa famille aristocrate. Belle reçoit une excellente éducation, hérite d’une jolie fortune, mais un obstacle demeure : la couleur de sa peau. Elle joindra les forces avec un jeune avocat idéaliste pour lutter contre l’esclavage, sur lequel repose, malheureusement, l’économie de l’Empire. Un magnifique et émouvant film en costumes, porté par une brillante distribution (Gugu Mbatha-Raw, Tom Wilkinson, Emily Watson, Miranda Richardson).

La section des « films de minuit » a permis de découvrir The Witch, Part 1, The Subversion (2018) de Park Hoon-jung, 1er volet d’une trilogie. Dans ce thriller horrifique sud-coréen, une fillette s’échappe d’un laboratoire où elle a été l’objet de modifications génétiques visant à faire d’elle une combattante invincible et létale, comme d’autres enfants d’ailleurs. Elle est recueillie et cachée par un vieux couple sans enfant, oublie son passé, jusqu’au jour où ses pouvoirs télékinétiques se révèlent accidentellement au grand jour. Elle est alors prise en chasse par une demi-douzaine d’autres jeunes, ses semblables, et un combat à mort s’engage. Que nous réserve le prochain épisode ? Le final semble annoncer la gémellité (ou le clonage ?) de personnages décédés et toujours autant de scènes de castagne brillamment chorégraphiées …  Le trio vitaminé Thierry Jobin, Marc Maeder et Jean-Philippe Bernard semble décidé à offrir l’intégrale de la trilogie à son public.

Programmé autrefois au FIFF, The Raid / Serbuan Maut (2011) était un thriller indonésien de Gareth Evans dans lequel un corps de police d’élite attaquait un immeuble-tour devenu la forteresse d’un caïd de la drogue. Buybust (2018), du Philippin Erik Matti, reprend le même concept, mais à l’horizontale : c’est un bidonville de Manille qu’infiltre une escouade policière d’élite, composée de gros bras mais aussi de protagonistes féminines, dont l’une, Manigan, est une véritable machine de guerre. La descente de police tourne mal, Manigan suspectait à raison des traîtres dans les hauts rangs de la police. Dans un taudis labyrinthique et claustrophobe, sombre et glauque, sous une pluie battante, les policiers sont pris en tenailles par les habitants du bidonville et par l’armée d’hommes de main de Biggie Chen, le caïd local. Des hordes de marginaux traquent les policiers, pour venger leurs morts, se mettant ainsi du côté des dealers. La lutte pour la survie est âpre et sanglante.  Sulfatage, corps à corps, électrocution, objet contondant, tout est bon pour éliminer l’adversaire. Filmé en caméra portée, au son des crépitements des armes à feu, truffé de scènes de combat incompréhensibles, parce que souvent non filmées en continu, le film avance à l’aune des cadavres. Une vraie hécatombe, dans un plan vu d’avion. On en voit au moins 300, tandis qu’à la radio, on vante la politique antidrogue du gouvernement et on avance le chiffre de 13 victimes ! Un film typique de minuit au FIFF, projeté devant une salle pleine !

L’édition 2019 a confirmé la formule gagnante de 2018 : moins de films (105, en provenance d’une soixantaine de pays), des projections massivement fréquentées (plus de 40’000 entrées), un bilan financier positif. À relever que cinq réalisatrices figurent au palmarès du FIFF (détails ici : https://www.fiff.ch/fr/le-palmares-du-fiff-2019 ). Parité en bonne voie. La 34e édition se tiendra du 20 au 28 mars 2010.

Suzanne Déglon Scholer

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2e Rencontres 7e art Lausanne – A la rencontre de Joel Coen, Jean-Jacques Annaud et Matt Dillon

A l’ECAL la semaine dernière, la rencontre entre Lionel Baier et Joel Coen, (sans son cadet Ethan, mais accompagné du chef-opérateur français Bruno Delbonnel qui a travaillé sur trois films des frères), s’est déroulée face à un public tellement nombreux qu’une retransmission dans une deuxième salle a dû être improvisée. L’excellente interprète d’origine iranienne Massoumeh Lahidji faisait le lien.

À l’inévitable question sur leurs sources d’inspiration : Joel répond qu’ils n’ont aucune peine à se mettre d’accord sur un sujet et adorent les citations, références et clins d’œil : par exemple, dans Hail Caesar, le ballet aquatique en hommage à Busby Berkeley (scène tournée dans la piscine de la MGM où Esther Williams et des centaines de naïades se sont produites). Lionel Baier se risque à un parallèle entre John Ford et les Coen, après un court extrait de Two Rode Together (1961, Les deux cavaliers, John Ford) : small talk entre James Stewart et Richard Widmark, passage calme qui est une sorte de respiration entre deux scènes d’action. Joel Coen remercie de la comparaison, tout en avouant que dans son jeune âge, il n’aimait ni John Ford, ni son acteur-fétiche John Wayne. C’est plus tard qu’il a découvert chez Wayne une grâce physique, une grâce de danseur, qu’ils aiment à trouver chez leurs interprètes. Les Coen ont une sorte de « famille » d’acteurs et de compositeurs. Ils choisissent avec un soin méticuleux les musiques (celles de Carter Burwell et T-Bone Burnett en particulier), mais il leur est arrivé de faire un film SANS musique (No Country for Old Men, 2008), un choix qui s’est imposé mais que Joel Coen n’explique pas à son auditoire. Les suggestions du chef-opérateur sont prises en considération et les Coen ont une prédilection pour les courtes focales (27 mm), ajoute Delbonnel.

Ce 18ème film des Coen, The Ballad of Buster Scruggs, est un film à sketches produit par Netflix, une sorte d’anthologie du western déclinant les mythes et clichés du genre, sur des musiques empruntées au patrimoine populaire. Les six histoires balancent entre l’élégiaque et le crépusculaire.

La première reprend le mythe du cowboy chantant (Tim Blake Nelson), redoutable gâchette, tout de blanc vêtu,  qui trouve son  challenger dans le « Kid », cavalier chantant tout de noir vêtu ! Dans la 2ème histoire, un pilleur de banque malchanceux (James Franco) échappe un certain temps aux attaques des Indiens et des Blancs, avant de sourire à une jolie fille depuis le gibet. Dans Meal Ticket, Liam Neeson incarne un montreur de monstre, en l’occurrence un manchot-cul-de-jatte (Harry Melling) qui récite de longs extraits de Shelley et du discours de Gettysburg face à un public toujours plus ténu. La haute littérature n’est pas « fun », les gens lui préfèrent une poule savante !

Dans le 4ème épisode (All Gold Canyon, d’après Jack London), un orpailleur chantant (Tom Waits) vient cribler de trous une nature idyllique et sauvage, invoquant « Mr Pocket » pour l’aider à trouver LE filon. Le 5ème chapitre, The Girl Who Got Rattled, raconte le tragique destin d’Alice, en route vers l’Oregon et vers un improbable mariage. Un vrai souffle de western passe dans cet épisode, le plus long des six. Quant au dernier sketch (The Mortal Remains), il se déroule dans une diligence où deux chasseurs de primes (Brendan Gleeson chantant l’agonie d’un homme atteint de syphilis et Jonjo O’Neill racontant son plaisir à voir ses victimes souffrir et mourir) font la conversation aux autres voyageurs, sans faire l’unanimité. Personne ne meurt dans ce conte noir, mais peut-être sont-ils déjà morts ? On ne voit pas tout de suite la cohérence dans ce film-patchwork. Et pourtant, elle y est. Il faudrait revoir The Ballad of Buster Scruggs pour mieux décortiquer cette démystification du patrimoine socio-culturel de l’Amérique.

Jean-Jacques Annaud (13 films – généralement excellents – en 42 ans de carrière)  a aussi eu le privilège de s’adresser au public de l’ECAL. Il épargne à Lionel Baier la peine de le présenter en évoquant une banderole  affichée à la FEMIS (Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son) où il était invité à parler aux élèves, probablement dans les années 1990 : « Annaud = Succès = Danger ! » Alors immédiatement hué par les étudiants, il s’est éclipsé tant bien que mal et n’a plus donné de masterclass jusqu’en 2018. Il lui semble qu’il n’est plus indispensable de rencontrer des échecs pour être approuvé, la consommation audiovisuelle a changé, le monde aussi. De nos jours, les films doivent avoir un succès immédiat, dans le monde entier, le premier jour. Ou alors une épée de Damoclès tombe et étouffe dans l’œuf les films sortis au mauvais moment…

Le cinéaste assure effectuer  un travail de préparation en amont long et minutieux : pour garder une vision scientifique et historique, Annaud dit acheter et lire quelque 300 livres par film, afin de s’instruire et de bien enraciner son film dans une réalité. Pas étonnant qu’il laisse souvent s’écouler deux à quatre ans entre deux réalisations !

Il avoue s’être fait une réputation de réalisateur « exigeant et chiant ». Dans L’Amant (1992), il voulait que les effets de la chaleur se voient à l’écran. Il a eu besoin d’un gros budget « humidité », faisant mouiller et chauffer les décors. Ses interprètes n’ont pas immédiatement apprécié ! Pour le même film, il voulait une scène d’amour torride sur le carrelage entre Jane March et Tony Leung. Elle fut tournée, mais l’image était floue. Pour une 2ème prise, il fallut attendre un mois, le temps que les ecchymoses de la comédienne disparaissent. La prise suivante était parfaitement nette. Mais dans le film, c’est la prise floue qu’on voit, plus sensuelle, en adéquation avec le sens de la scène. Quitte à fâcher la comédienne !

En règle générale, Annaud ne répète pas « à blanc », il filme directement les répétitions à 5 caméras et enchaîne, ce qui est parfois « flippant » pour ses acteurs. C’est rendu possible par le travail effectué en amont, la collaboration avec le compositeur, le choix des angles de prises de vue, les prévisions de découpage. Tout en étant conscient que le décor, les mouvements des personnages et de caméra peuvent être altérés par des circonstances imprévues et qu’il faut alors rapidement s’adapter, tourner les imprévus à son avantage, être parfaitement réactif et faire d’un inconvénient un avantage. Belle leçon d’attitude positive. Le réalisateur se fait une joie de rappeler que le travail un amont peut avoir un caractère peu banal : avec Anthony Burgess, pour La Guerre du Feu (1981), il s’est attelé à la création d’une langue de 300 mots environ. Encore une occasion d’enrichir sa bibliothèque de dictionnaires de toutes sortes. Et de nous imiter les essais de sonorités, gutturales de préférence, qu’ils ont pratiquées à haute voix avant de sélectionner la meilleure.

Faut-il lire un message dans ses films ? Oui, c’est sous-entendu dans des productions telles que La Guerre du Feu (1981), hommage à l’homme primitif, ou L’Ours (1988), Le Dernier Loup (2015), hymnes à la nature sauvage. Pour ce dernier, il a adoré tourner avec des Chinois en Chine : il y a trouvé un très bon climat sur le tournage ; beaucoup de techniciens avaient fait des mémoires sur un de ses films ; il était en outre secondé de sa scripte et épouse, Laurence Duval Annaud et de collaborateurs réguliers. Lionel Baier le lance sur The Name of the Rose (1986), où Annaud a mis tout son charme et son don de persuasion pour convaincre Umberto Eco qu’il était le réalisateur de la situation. Et que Sean Connery était le William de Baskerville idéal ! Tourné dans l’Abbaye cistercienne d’Eberbach (Allemagne) et dans des décors pharaoniques construits à Cinecitta, le film est un thriller médiéval, une enquête menée par un moine franciscain sur des morts barbares dans un monastère bénédictin. Formant un tandem à la Sherlock Holmes et Watson, Baskerville et le jeune novice Adso (Christian Slater) pratiquent une méthode cartésienne, rationnelle, basée sur l’observation. Ils suscitent peur et méfiance chez les moines superstitieux et frustrés, à la botte de l’Inquisition. Contre des représentants de l’Eglise qui ont oublié tout devoir de charité et se faisandent tout en défendant leurs privilèges, que peut un Baskerville ? Connery domine de son imposante silhouette cette charge puissante contre l’Eglise.

On ne dissimulera pas notre plaisir d’avoir  rencontré un autre invité de marque à Lausanne. Matt Dillon (né en 1964) a joué dans cinq films avant de percer grâce à Francis Ford Coppola dans Outsiders et Rumble Fish, tous deux sortis en 1983. C’est Drugstore Cowboy (1989) de Gus Van Sant qui a été montré à la soirée de clôture. Ce même jour, on a pu (re)voir Factotum (2005) de Bent Hamer avant de rencontrer Dillon en chair et en os. Son personnage principal, Hank Chinaski, est un alter ego de Charles Bukowski, écrivain américain d’origine allemande. Dillon incarne un être auto-destructeur, incapable de se plier à la moindre discipline, qui enchaîne les petits boulots et les liaisons, sans y prendre vraiment goût. Il n’est bon qu’au lit et affirme que les bons amants sont ceux qui n’ont rien d’autre à faire. Il se dit écrivain, gribouille constamment sur des feuilles, envoie ses essais à des éditeurs… et n’est jamais publié. Loser débraillé, bordélique, asocial et irrévérencieux, toujours en train de boire et fumer, il est « trash & destroy » en bon français ! Dillon a aimé ce rôle, parce qu’il avait lu tout Bukowski dont il aimait le non-respect des conventions.

Ado, Matt Dillon était mauvais élève, mais lecteur assidu. Il a trouvé néanmoins le temps de suivre quelques cours de Lee Strasberg à l’Actors Studio à la fin des années 1970. Très à l’aise dans les rôles de mauvais garçon, et certes flatté par l’appellation « new James Dean » que les Européens, plus que les Américains, lui ont collée, il s’est reconnu dans les histoires de Suzanne Eloise Hinton, auteure de The Outsiders (1967) et de Rumble Fish (1975), devenue une amie.

Mais il n’a pas joué que des rôles de petite frappe. Il s’est laissé tenter par la comédie, grâce à Garry Marshall qui l’a engagé pour The Flamingo Kid (1984) après avoir vu un téléfilm dans lequel Dillon s’essayait au registre comique : The Great American Fourth of July and Other Disasters (1982). Sa plus célèbre prestation comique est sans doute dans There Is Something about Mary (1998, des frères Farrelly). Il conclut la digression sur le comique dans sa carrière avec une citation « Shakespeare :  “Many a true word hath been spoken in jest” » (« Bien des vérités peuvent être exprimées en plaisantant »).

Dillon est passé en 2002 derrière la caméra pour City of Ghosts (2002). Il a pu diriger James Caan, Stellan Skarsgård et Gérard Depardieu !  Il est assez fier de ce film dont la distribution a été plutôt confidentielle. Il n’en dit pas plus, sinon qu’il a depuis lors beaucoup plus d’empathie pour les réalisateurs !  Il travaille en ce moment à un documentaire sur le musicien cubain Francisco Feove, un scat singer de 77 ans qu’il admire beaucoup.

Le comédien se sent surtout l’obligé de son impresario, Vic Ramos, qui l’avait encouragé à découvrir les films de répertoire (surtout européens) projetés en double programme dans une salle d’art et d’essai à New York. C’est peut-être là qu’il a pu découvrir Bruno Ganz dans Schwarz und Weiss wie Tage und Nächte (1978, Wolfgang Petersen). Il parle avec émotion du comédien magnifique et de l’homme généreux et plein d’empathie. Il est très fier d’avoir pu partager un tournage avec lui, et d’avoir été choisi par Lars von Trier pour jouer à ses côtés dans The House that Jack built.

Vers la 3e édition

Forts de l’expérience de l’an dernier, les organisateurs des Rencontres 7e art Lausanne avaient légèrement réduit la voilure: 4 jours au lieu de 5. De 7 affiches différente en 2018, offrant un compendium sur le cinéma par 7 des invités, on a passé à 3 affiches-images de films cultes. On avait d’emblée cette année l’impression de voir des salles beaucoup plus pleines : à juste titre ! Quelque 10’000 visiteurs, dont environ 6’000 dans les 41 projections proposées. Dimanche soir, à la cérémonie de clôture, un président Perez radieux nous a donné rendez-vous à l’année prochaine (du 4 au 8 mars 2020). Il est vrai que cette manifestation sans compétition, qui n’est pas sans rappeler le Festival Lumière de Lyon, a fait sortir de chez eux, outre les cinéphiles et cinéphages habituels, bien des curieux enclins à voir des titres connus sur grand écran ou à rencontrer des pointures de cinéma. Pari gagné : les rencontres ont rempli leur mission d’expérience collective chère à Vincent Perez.

Suzanne Déglon Scholer

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2e Rencontres 7e art Lausanne – Au-delà des limites

Pour cette seconde édition, la manifestation proposait une trentaine de longs métrages (dont les deux tiers font partie des collections de la Cinémathèque suisse). Des œuvres qui ont marqué leur époque, osé, provoqué, souvent dépassé les limites, pratiqué la transgression tous azimuts, et en cela, ont été un miroir de la société. Ce mini-festival a a accentué son caractère rassembleur, entre le Beau-Rivage-Palace et le Capitole transformé pour la soirée d’ouverture en palais (presque cannois) avec tapis (bleu !) déroulé sur le trottoir de l’Avenue du Théâtre. Ça, c’est le bling bling. Les r7al, ce sont aussi 41 projections (6000 spectateurs) et les discussions dans les écoles (ECAL, EJMA, EHL, etc.), les cinémas Pathé et les salles de la Cinémathèque. S’y est ajouté cette année son « Espace des Rencontres » (Rue de Genève 19) dont la déco papier alu et les pâtisseries faites maison ont quelque chose d’alternatif fort sympathique. Les sponsors de la première heure ont rempilé (ils auraient signé pour trois ans).

La partie officielle de la soirée d’inauguration a duré quelque 70 minutes, avec diverses interventions, dont celle remarquable et remarquée d’Alain Berset (conseiller fédéral et président de la Confédération en 2018), qui pratique l’humour et l’autodérision avec talent. Le maître de cérémonie, Vincent Perez, sait susciter enthousiasme et fidélité : plusieurs de ses invités présents sont venus en témoigner ! Une jolie palette de personnalités entourait la gracieuse Golshifteh Farahani, lorsqu’elle a déclaré ouverte la deuxième édition (photo ci-dessus, de g. à d. : B. Delbonnel, A. Zviaguintsev, J.-J. Annaud, P. Auster, G. Farahani, J. Coen, J. Thomas, V. Perez). Plus de 800 personnes ont assisté à la projection de The Ballad of Buster Scruggs, le tout dernier opus des frères Coen, financé par Netflix (sur lequel nous reviendrons).

Vincent Perez s’est arraché pour quelques jours au plateau de L’Affaire Dreyfus que tourne Roman Polanski pour se muer en directeur ubiquitaire des r7al et donner l’occasion de (re)voir des classiques du grand écran qu’il n’est plus nécessaire de présenter, parmi lesquels Belle de Jour (Buñuel, 1967), Metropolis  (Fritz Lang, 1927), Apocalypse Now (Francis F. Coppola, 2001) et autre The Last Emperor (Bernardo Bertolucci, 1987), en version restaurée 3D.

Avant de foncer au Capitole pour régler les derniers détails de la soirée d’ouverture, Vincent Perez présentait au public de l’ECAL le légendaire producteur britannique Jeremy Thomas (au centre, ci-dessus). Né en 1949, adoubé Commandeur de l’ordre de l’Empire britannique en 2009, il a produit quelque 70 films entre 1976 et 2018, pour la fine fleur du cinéma dans le monde entier. Qui ne se souvient pas de Furyo 1983, The Last Emperor 1987, Little Buddha 1993, Young Adam 2003, plus récemment A Dangerous Method, 2011, ou encore The Man Who Killed Don Quichotte, que Jeremy Thomas a sauvé de la débâcle en 2018 ?

Interrogé par le cinéaste Lionel Biaer, Jeremy Thomas évoque son étonnant parcours de producteur indépendant : fils et neveu des cinéastes Ralph et Gerald Thomas, il ne pouvait que tomber dans le chaudron du 7e Art. Il a quitté tôt l’école, mais s’est formé au contact d’hôtes de ses parents (Dirk Bogarde, Katherine Hepburn, …) et en hantant les séances du NFT (National Film Theatre). Il a suivi sa vie durant ses coups de cœur, ses goûts, plutôt que son flair de producteur. L’homme dit avoir eu la chance de faire les films qu’il aimait, sans avoir à se forcer de faire les films que le public était supposé aimer. Ses premiers pas professionnels, il les fit en tant que monteur (pour Ken Loach, entre autres), activité qui permet un survol complet de la création d’un film : la meilleure place pour apprendre (comme l’avait dit son papa).

À la question de savoir s’il est « interventionniste » sur un plateau, il déclare prendre les décisions délicates en amont, se tenant en retrait durant le tournage tout en prodiguant son soutien. Il faut de la diplomatie, de la psychologie, l’important n’étant pas d’être aimé, mais de savoir gérer l’équipe, et aussi de se retrouver avec les bonnes composantes : comme ce fut le cas pour Merry Christmas Mr Lawrence (Furyo).

Oshima avait approché Jeremy Thomas avec un scénario de 250 pages, l’histoire de l’amour d’un homme pour un homme, « pas une histoire de gays », précise-t-il. Soit une histoire à l’opposé de celle de The Bridge on the River Kwai (1957). Si le film de Lean véhiculait le mépris des Japonais pour leurs prisonniers anglais qui s’accrochent à la vie au lieu de se suicider, le film d’Oshima montrait la détermination des Anglais à survivre pour revenir tuer leurs bourreaux ! David Bowie, grand admirateur d’Oshima, a adoré l’idée de faire le film sur une île du Pacifique avec Jeremy Thomas. C’était encore l’époque du « tope-là », des accords qui se concluaient sur une négociation orale, en personne !

Thomas se reconnaît d’une autre génération avec une autre idéologie. Il se compare à une feuille qui flotte sur une rivière, et ne coule pas. Maintenant, on juge sur scénario, tout a changé. Surtout dans la façon de consommer l’image, ce n’est plus une expérience de groupe (comme la définit aussi Vincent Perez), mais une approche solitaire, sur son portable, son ordinateur… Cependant, bien loin d’être un anarchiste, il s’adapte, suivant la maxime de Malcolm Mc Laren : « Mutate or Die » ! Il compose avec celles et ceux qu’il connaît dans ce grand club des pros du cinéma, où l’on finit par savoir qui aime les mêmes choses que soi.

C’est dans cet esprit qu’il a produit High Rise (2015), une dystopie sociale très dérangeante de JG. Ballard portée à l’écran par Ben Wheatley, un poulain du réalisateur anglais Nicolas Roeg, et ce avec une pléïade de stars. Il mentionne en outre que son fils est un agent, atout non négligeable. Une dernière question touche aux nouveaux supports d’images (YouTube, iPhone, Vimeo, etc.). Etonnamment, Jeremy Thomas y voit une pépinière possible de talents qui resteraient inconnus si la tyrannie du matériel coûteux persistait. Il a un peu l’impression d’avoir eu cette chance, conjonction positive de circonstances, avec The Last Emperor, dont l’idée est venue à la bonne époque et pour lequel la Chine lui a donné 25 millions de dollars. De nos jours, aucun indépendant ne pourrait se lancer dans une aventure de cette envergure.

« Il ne faut jamais retourner là où on a été heureux »

Pour la venue d’Andreï Zviaguintsev (1964), les r7al montraient Elena (2012) et Leviathan (2014), tableaux sans concession de la réalité sociale et politique de la Russie, malade de l’argent et du pouvoir, où la religion, asservie au pouvoir, revient en force. Encensé en Occident, Zviaguintsev  (1964) l’est un peu moins en Russie, au service de laquelle il refuse de mettre son art. Dans son pays, Zviaguintsev est fréquemment attaqué dans les médias comme christo- et russophobe. Une constante dans les cinq films qu’il a réalisés jusqu’ici, cinq chefs-d’œuvre : il dresse le portrait d’un  Etat russe dont le désengagement social et le retour à un système ultra-autoritaire et arbitraire sont flagrants. Il dresse un bilan de la désintégration de toute morale au profit de la quête d’un bonheur matériel immédiat.

Secondé par le formidable Joël Chapron, interprète et spécialiste du cinéma russe, il répondait vendredi aux questions de Lionel Baier et des élèves de l’ECAL. Interrogé sur les cinéastes qui l’ont marqué, il cite Bresson, les frères Dardenne, Rohmer, Antonioni, Bergman. Il a « fait ses écoles de cinéma » en Europe, et nourri ainsi un penchant pour les plans statiques, pour une façon de filmer qui suggère ce que pensent les personnages : techniques assez éloignées du cinéma théâtral. Il ose même lancer : « Le mouvement, c’est Marvel ! ».

Interpellé sur le parallèle qui est toujours tiré entre Tarkovski et lui, Zvinguiatsev répond que l’exercice est absolument vain. Il a établi une liste de 125 films qui ont compté dans sa vie, moins de cinéastes que de films, bien entendu. Il cherche toujours et encore sa propre voie, en essayant d’être à leur hauteur, sans imiter ces films qu’il a ingérés. En cela, il se conforme au proverbe russe : « Il ne faut jamais retourner là où on a été heureux ». Il veut que ses films respirent et relèvent de « sa voix pure ». Comme il ne revoit pas ses films après coup, il est incapable de voir une évolution. Par contre, une constante : il fait intervenir des enfants dans quasi chaque film. Il explique que le casting d’enfants est très long et requiert patience, rigueur, psychologie et souvent recours à des subterfuges pour stimuler des émotions ou des réactions.

Tout le travail en amont du film est essentiel et très long. Souvent plus d’un an pour finaliser l’écriture, les repérages, le choix des interprètes, sans parler du financement. Si ses manipulations sont couronnées de succès, une prise suffit, il en fait tout au plus vingt-cinq. Il dit ne pas connaître vraiment son public, mais sait qu’il existe. Il tourne les films qu’il aime et essaie d’être fidèle à lui-même, à son cinéma qui est un cinéma d’auteur. Il s’adresse à un public doté d’une certaine culture, et dans presque chacun de ses films, détourne une imagerie religieuse, la spoliant de son sens spirituel : il cite Leviathan, 2014 (le festin de deux représentants du pouvoir, le maire et l’évêque, qui discutent business, encadrés par des icônes, rappelle La Cène), Le Retour, 2003, (le père gisant dans une barque, référence au tableau d’Andrea Mantegna « Lamentations sur le Christ mort ») ou encore Elena, 2012 (l’héroïne, telle qu’on la voit sur l’affiche, est une inquiétante anti-Madone à l’enfant, qui pousse l’amour « au-delà des limites »). Certes, ces références sont un « plus » pour un public cultivé. Mais ne pas les déceler ne nuit en rien à la compréhension du film. C’est ce que conclut Zviaguintsev, disert et aimable. Il pourrait continuer pendant des heures à entretenir la vaste audience suspendue aux lèvres de son interprète ! Mais il est temps de présenter Elena au public du Capitole.

Elena, une solide gaillarde, a été, voilà dix ans, l’infirmière du riche Vladimir, hospitalisé pour un infarctus. Elle est sa femme depuis deux ans. Ils forment un couple qui n’a rien à se dire et occupent un vaste appartement ordré, sobrement meublé, des meubles solides, mais quelconques. Dans de longs plans-séquences, sur une musique de Philip Glass, compositeur attitré de Zviaguintsev, on découvre le cadre froid, statique dans lequel Elena a pu se hisser. Le fils d’Elena, chômeur, vit avec femme et enfants dans un logement étriqué d’un H.L.M. sis à côté d’une centrale nucléaire, à l’orée de Moscou. Il compte sur l’argent du beau-père pour s’en sortir. Mais Vladimir refuse d’aider un parasite et le renvoie à ses responsabilités. Un second infarctus va changer les choses. Tranquillement, Elena utilise ses talents d’infirmière pour mettre un terme fatal à la convalescence de son ladre d’époux. On comprend très vite qu’elle ne s’est jamais intégrée au milieu bourgeois. Au refus de son époux de venir à l’aide de son fils : elle accuse de ne pas comprendre et l’assimile à la classe possédante ennemie en citant la Bible : « Les premiers seront les derniers » (phrase qui résonne évidemment comme une menace, ce que le mari ne comprend pas). Et doucement, sans cris et sans heurts, le film va s’acheminer vers l’élimination du riche au profit des inutiles qui, à l’instar d’une gangrène, vont envahir l’appartement cossu du défunt et en effacer la mémoire. Ici, les gueux prennent le pouvoir. Dans les quatre autres films de Zviaguintsev, ce sont des membres de la classe moyenne travailleuse qui sont broyés par le système.

Suzanne Déglon Scholer

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Claps de fin à la Berlinale

Le festival de Berlin s’est achevé samedi 16 février : les attributions des récompenses par le jury présidé par Juliette Binoche n’étaient pas tout à fait à notre goût, mais cela n’est jamais le cas. Grâce à Dieu de François Ozon, notre favori, a obtenu l’Ours d’argent (Grand Prix du Jury). La fresque historique chinoise Di jiu tian chang est récompensée grâce à Yong Mei (Ours d’argent pour la meilleure actrice) et Wang Jingchun (Ours d’argent pour le meilleur acteur). Pour ces prix d’interprétation, le jury a manqué de jugeote ou d’audace… C’est à Jonas Dassler (le tueur de Der Goldene Handschuh) et aux interprètes de ses victimes (Margarete Tiesel, Martina Eitner-Acheampong, Barbara Krabbe et Tilla Kratochwil) qu’aurait dû être attribué l’Ours d’argent d’interprétation, dans leurs rôles autrement plus exigeants ! L’Ours d’argent pour le meilleur scénario va à La Paranza dei bambini (Maurizio Braucci, Claudio Giovannesi et Robert Saviano), dont nous avons déjà parlé dans un précédent billet. Pour un aperçu complet et précis des récompenses attribuées lors de cette 69e édition, prière de vous rendre sur cette page.

Synonymes, Nadav Lapid, France, Israël, Allemagne, 2h03 (Compétition) – Ours d’Or 2019 – Prix Fipresci 2019 **

Yoav (Tom Mercier), un ex de Tsahal, veut devenir Français en France, et espère que son exil le sauvera de la folie de son pays. Comme le disait un ami : « Il en faut, du courage, pour décider de quitter son pays natal pour toujours et de décider que sa patrie d’adoption serait celle de Descartes, Molière et Houellebecq… ». C’est avec ces idées en tête que nous sommes allés assister à la projection en première mondiale, nous souvenant que Nadav Lapid avait emporté le prix spécial du Jury du Festival de Locarno 2011 avec Le Policier, film qui opposait les méthodes musclées des policiers israéliens et celles non moins brutales des militants d’extrême-gauche, y dénonçant l’inadéquation de la violence.

Le héros s’installe dans un vaste appartement vide. S’y douche, s’y promène en tenue d’Adam (bien musclé, bien membré) et s’endort à même le sol. Au milieu de la nuit, un bruit le réveille : on lui a volé ses affaires. Nu comme un ver, il se lance à la poursuite du cambrioleur et se retrouve enfermé dehors. Il trouve aide et assistance chez un couple de bobos de l’immeuble qui lui offre gîte, vêtements, nourriture et argent. Charlotte (Louise Chevillotte) est musicienne et le trouve à son goût. Emile (Quentin Dolmaire), écrivain en panne d’inspiration et fils à papa, est aussi sous le charme. Yoav, relogé dans un local miteux où il se prépare chaque jour le même repas, (des pâtes à la tomate pour 1,28 euros), prépare son examen de naturalisation. Les questions à l’animatrice et les réponses de celle-ci ne manquent pas de sel : un vrai catéchisme de la France, mère patrie des Droits de l’homme et de la femme ! Quand vient le moment d’apprendre La Marseillaise, Yoav  tonitrue les vers bien sanglants de Rouget de Lisle.

Par ailleurs, pour se faire des sous, il travaille brièvement comme vigile à l’ambassade israélienne, pose pour un vidéaste qui lui demande de se dévêtir, se toucher et débiter une litanie d’obscénités en hébreu ! Il raconte sa vie de soldat à Emile, a une liaison avec Charlotte et hante les rues de Paris en psalmodiant des chaînes de synonymes. Absurde est le mot qui vient à l’esprit pour qualifier ce film. Absurde, burlesque, mais néanmoins critique. Face à la recrudescence des actes antisémites en France, les Juifs sont de plus en plus enclins à rejoindre Israël. Yoav est donc aux antipodes des Juifs français. Par ce jeu des paradoxes, Lapid épingle la France des Droits de l’Homme pour la confronter à la réalité française. «Je crois que d’une certaine manière, le film parle d’être israélien dans un moment où on ne peut pas l’être», a expliqué le réalisateur. Est-ce pour cela que le jury de la Fipresci (Fédération internationale de la presse cinématographique) lui a aussi décerné son prix ? Une chose est patente : le film, avec ses apocopes, coquecigrues, paronomases et autres apories, va donner du fil à retordre au spectateur lambda qui cherchera à comprendre.

 

Idol, Lee Su-Jin (Corée du Sud) 2h20 (section Panorama). **

Le politicien Koo Myung-hui, candidat à un haut poste gouvernemental, surprend sa femme dans le garage en train de laver une de leurs voitures à grande eau. Contre le flanc du véhicule, le corps d’un inconnu couvert de sang, enveloppé dans du plastique. Le fils de Koo l’a renversé, il l’a mis dans le coffre et est rentré. Koo, en bon citoyen et homme de morale, convainc son fils de se rendre aux autorités. Le cadavre est retrouvé deux jours plus tard, dans le caniveau, près du lieu de l’accident (supposé) : il s’agit de Bu-nam, un jeune homme psychiquement handicapé. Idol développe deux quêtes en parallèle : celle du père de la victime, effondré, qui veut connaître la vérité et retrouver l’émigrée chinoise clandestine Ryeon-hwa, dont on apprend qu’elle ne quittait jamais Bu-nam d’une semelle parce qu’il lui avait promis le mariage. Et celle de Koo, qui recherche aussi la mystérieuse fiancée, mais pour essayer de la faire taire, quitte à souiller ses mains (et ses roues) de sang. On est donc plongé dans un thriller politique glauque jalonné d’éléments noirs, tellement jalonné d’ailleurs qu’il en devient très confus, surtout pour le spectateur qui doit se contenter de sous-titres approximatifs ! Peu à peu, nous découvrons la vraie nature de Koo sous son masque d’humanité : un ambitieux dépourvu de scrupules. Instillant dans tous ses personnages un côté sombre et immoral, Idol aborde le problème de l’immigration clandestine, de la lutte des classes, de la corruption politique, et probablement d’autres sujets qui furent « lost in translation » …

 

Le nom Casey Affleck attire, et on avait salué sa prestation dans Manchester by the Sea (Kenneth Lonergan, 2016), The Killer Inside Me (Michael Winterbottom, 2010), ou encore dans  The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (Andrew Dominik, 2007).

Affleck présentait dans la section Panorama Light of my Life (*), un film post-apocalyptique dans lequel les femmes, décimées par une épidémie qui ne touche que le sexe faible, ont disparu. Les rares survivantes sont pourchassées par des mâles sans doute en rut. Casey Affleck, père aimant et protecteur, sa fille (11 ans) déguisée en garçon qui a survécu par miracle, déambulent dans la forêt et s’installent ici et là dans des maisons abandonnées. Affleck ne convainc guère avec sa voix geignarde, sa mollesse et ses tirades interminables. Ce road movie, fuite sans fin dans un monde hostile et brutal, n’a ni l’intensité ni l’émotion de The Road (John Hillcoat, 2009), The Book of Eli (Albert and Allen Hughes, 2010), Maggie (Henry Hobson, 2015) ou autre A Quiet Place (John Krasinski, 2018). Il pourrait se jouer dans les bois du Jorat…  Casey Affleck n’a pas fait preuve d’une grande originalité dans cette réalisation. Pour ne rien arranger, il est constamment devant la caméra, alors qu’il n’a ni le talent ni le physique de son frère Ben.

Dans un registre très différent, nous avons découvert, quelques mois après les Américains, les images filmées en janvier 1972 par Sydney Pollack : un concert de la diva du blues, Aretha Franklin, alors qu’elle avait 29 ans.

Amazing Grace, Alan Elliott, documentaire créé à partir de matériel original de Warner Bros de 1972, Etats-Unis, (Compétition H.C.) **

Invisible depuis la sortie en 1972 de l’album Amazing Graceen raison d’un contentieux juridique, le documentaire mythique tourné par Sydney Pollack est enfin sorti des caves de la Warner.  Enregistré sous la houlette du Révérend James Cleveland et de son « Southern California Gospel Choir », dans la modeste église « New Temple Missionary Baptist Church » de Los Angeles, l’album se vendit à plus de deux millions d’exemplaires.  Mais on a dû attendre presque 50 ans pour voir le film annoncé sur la jaquette.

Faute de claps (de début et fin), le son n’était pas toujours synchro avec l’image, et Pollack s’est arraché les cheveux avant d’abandonner le montage. C’est à l’acharnement, à la passion et au savoir-faire du producteur de musique Alan Elliott que le concert a pu être presque totalement reconstitué, en 2010. Pourtant, Aretha Franklin se lance dans une bataille juridique en 2011 pour interdire le montage final de 90 minutes. Le film retourne aux oubliettes. La chanteuse décède en août 2018, et c’est sa famille qui en autorise finalement la diffusion.

La star de la soul music, après d’énormes succès, avait décidé de renouer avec le gospel. Le concert fut enregistré sur deux jours. Entourée d’un public essentiellement noir – coiffures afro ou perruque noires – du chœur vêtu en noir avec gilet argenté, qui fait son entrée en chantant et dansant, et de ses musiciens, Aretha Franklin apparaît en longue robe blanche  à paillettes. Le film est un montage des répétitions et des performances en public. C’est avec « Amazing Grace » (modulé de façon absolument innovante pendant 11 minutes) qu’elle réussit à interpréter tout un gospel seule !  Pour qui ne pratique pas les cultes des congrégations noires, cette foule en transe, cette ferveur hystérique, ces répons entre chanteuse, public et chœur, et ces crises convulsives sont dérangeants. Ils couvrent la prestation de Miss Franklin. Les fréquentes interférences du révérend dans les interprétations de Miss Franklin et son attitude de bon berger paternaliste m’ont paru déplacées. On se perd en conjectures sur les raisons qui ont poussé Aretha à interdire le film : peut-être est-ce à cause de ça ?  Lors de la deuxième soirée, il y avait nettement plus de Blancs dans la salle et, parmi eux, Mick Jagger, Keith Richards et même John Lennon. Pour tous ceux qui adorent le gospel, ce film est incontournable. Pour ma part, je préfère la Aretha de « Think » dans les Blues Brothers (John Landis, 1980).

Mentionnons deux documentaires que nous n’avons pu intégrer dans notre programme berlinois. Les échos sur place étaient bons, et il y a de fortes chances que le premier soit diffusé sur l’une de nos chaînes nationales et l’autre en salle. Dans le docu-fiction Brechttourné à Prague par l’Allemand Heinrich Breloer, Burghart Klaußner campe Bertolt Brecht, écrivain et dramaturge allemand (1898-1956), après son retour d’exil. On y suit le parcours d’un homme passionnément engagé politiquement et profondément meurtri. Mais lit-on encore Brecht dans nos gymnases ?

Quant au documentaire Varda par Agnès,  il a rencontré un succès certain à la séance de presse et à la conférence qui a suivi. Agnès Varda, avec son éternelle coupe au bol racines blanches, bout des mèches bordeaux, mêle réflexions et anecdotes aux photographies en noir et blanc et en couleur, et commente abondamment sa carrière. Elle raconte feu Jacques Demy et parle de leur fils comédien Mathieu Demy, des gens de la profession avec lesquels elle a travaillé, de cinécriture, des nouvelles technologies, de son insatiable curiosité de tout. Un film que les Helvètes pourraient voir au Capitole à Lausanne, si la Cinémathèque l’achète.

Nous achevons ce compte-rendu berlinois avec un adieu ému à l’immense acteur suisse-alémanique Bruno Ganz, qui nous a quittés samedi 16 février 2019, à l’âge de 77 ans. L’an dernier encore, il nous avait encore une fois épatés dans Fortuna de Germinal Roaux.

Suzanne Déglon Scholer

 

PS : Bonne nouvelle pour François Ozon et Grâce à Dieu : le film a été autorisé à sortir comme prévu mercredi 20 février 2019, la demande de report des avocats du Père Preynat ayant été refusée.

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Berlinale (3) : le prix amer de la réussite

Les films de la Berlinale continuent de passer en revue les maux sociétaux : machiavélisme politique, exactions de la dictature, trafic d’enfants, répression de l’homosexualité, criminalité juvénile, rébellion des jeunes, et aussi leur radicalisation, contrôle des naissances… Le festival tire à sa fin. C’est toujours Grâce à Dieu de François Ozon qui a notre préférence, suivi de Di Jiu Tian Chang, et … Der Goldene Handschuh. La presse cinématographique couvre désormais Dieter Kosslick de louanges et de remerciements. Belle sortie en fanfare, finalement !

Vice, Adam McKay, Etats-Unis, (Compétition, H.C.) ****

Fin connaisseur des arcanes de la politique américaine, Dick Cheney (Christian Bale) a fait carrière en politique et dans toutes sortes d’affaires plus ou moins légitimes. Derrière tout homme puissant, il y a une femme et la sienne, Lynne (Amy Adams), féroce éminence grise,  l’a poussé et mené là où il est arrivé. Il a réussi, sans faire de bruit, à se hisser au poste de vice-président aux côtés de George W. Bush (deux éléphants, ça trompe, ça trompe …). Devenu en 2001 le 2ème homme le plus puissant des Etats-Unis, ce bulldozer pragmatique et ambitieux, manipulant ses collègues comme des pions, a largement contribué à imposer un nouvel ordre mondial (il est le mauvais génie derrière la guerre en Irak, la pratique de la torture, l’ouverture de Guantanamo en 2001, etc.) dont on sent encore les (néfastes) conséquences aujourd’hui… Cheney a survécu à cinq crises cardiaques, colosse increvable (comme un autre Républicain plus près de nous). L’acteur Christian Bale a dû se goinfrer pour atteindre la forte corpulence du politicien. Méconnaissable, ce comédien fait caméléon devient sous nos yeux (il campe Cheney de 17 à 75 ans) le poids lourd de la politique au timbre de voix mécanique et à la démarche raide et pesante qui s’imposa à la Maison Blanche durant les deux mandats de George W. Bush. Avec des images du 11 septembre, et les décisions prises au nom de la « guerre au terrorisme », le film nous fait revivre dans une reconstitution soignée les deux premières décennies du XXIe siècle. Vice est porté par une palette d’excellents comédiens grâce auxquels on est plus que tenté d’adhérer à la vérité selon Adam McKay. Vice est truffé d’inserts qui illustrent et explicitent la succession des événements, présentés et commentés en voice-over par un personnage qui ne nous sera révélé qu’à la fin. Ces intermèdes sont souvent pleins d’humour, comme par exemple ce faux « générique de fin » à mi-film, ou les dernières scènes, après le vrai générique de fin.

 

Marighella, Wagner Moura, Brésil, 2h35 (Compétition H.C.)  **

Carlos Marighella (1911-1969) est un écrivain et poète marxiste brésilien, qui s’engagea activement dans l’opposition à la dictature militaire mise en place après le coup d’état du 31 mars 1964. Le film est basé sur le livre “Carlos Marighella – O Guerrilheiro que incendiou o munde » (Le Guerrier qui mit le feu au Monde) de Mario Magalhães. Cette première réalisation de Wagner Moura documente avec un réalisme brutal les cinq dernières années de la vie de Marighella. Soudanais d’origine, Marighella mena hardiment des actions révolutionnaires contre un gouvernement qui avait peu à peu mis en place « plusieurs actes institutionnels aboutissant … à la suspension de la Constitution de 1946, la dissolution du Congrès, la suppression des libertés individuelles et l’instauration d’un code de procédure pénale militaire qui autorise l’armée et la police à arrêter, puis à emprisonner, hors de tout contrôle judiciaire, tout « suspect »3. Le régime militaire dura … jusqu’en 1985 » (source Wikipedia). Aucune scènes de torture, tabassage, canardage ne nous sont épargnées, et le courage des guerrilleros urbains est impressionnant, face à un régime et des hommes de main sanguinaires. Moura présente son héros martyr comme une sorte de figure christique, préparant le terrain avec les explications d’un prêtre (également révolutionnaire) sur la race noire de Christ (le Christ blanc étant une invention des colons). Marighella se sent investi d’une mission et lutte avec témérité et sans peur. Jusqu’au jour où les pertes dans ses rangs ébranlent sa détermination, l’étau se referme, et il adjure ses compagnons de se mettre en sécurité. Mais lui ne se sauve pas, malgré la peur qui s’empare de lui. Il tombe, sciemment semble-t-il, dans une embuscade tendue par les forces de l’ordre, et meurt sous leurs balles. Une page d’histoire qui nous fait connaître les exactions du régime du maréchal Castelo Branco et le martyre des premiers groupes d’opposants : un film donc nécessaire, pour nous, et pour tous les Brésiliens qui, semble-t-il, ignorent tout de cette dictature, que le président actuel Bolsonaro ne juge sans doute pas si terrible.

 

 

Kiz Kardeşler / A Tale of Three Sisters,  Emin Alper, Turquie, Allemagne, Pays-Bas, Grèce, 1h48 (Compétition) **

On change complètement d’environnement avec l’histoire de ces trois sœurs qui se déroule dans un petit village de montagne très pauvre en Anatolie centrale, dans les années 1980. Reyhan, Nurhan, deux soeurs, ont été confiées à tour de rôle à une famille nantie de la ville pour y servir de bonne d’enfants, et éventuellement acquérir des bases d’éducation. Comme elles n’ont pas satisfait aux exigences de leurs « parents » adoptifs (la première s’est retrouvée enceinte, la seconde a battu un des enfants), elles ont été renvoyées dans leur patelin. Privées de leur rêve d’une vie meilleure, elles semblent vouées à une vie de soumission dans ce village perdu dans la montagne. Et ce quotidien sans futur, c’est aussi celui des jeunes hommes. Le berger pas très futé et analphabète qu’à dû épouser Reyhan rêve aussi de partir à la ville, d’y servir le puissant docteur Necati qui semble posséder le village. La plus jeune des trois soeurs, Havva, pourrait être engagée par la famille du praticien et elle met tous ses espoirs dans cette possibilité, malgré les expériences négatives de ses deux aînées. Contraints au respect et à l’obéissance aux vieux restés au village (qui boivent, palabrent et fument), les jeunes ne peuvent que rêver de cette ville où tout serait différent. Est-ce cet enfermement qui a fait perdre la raison à une villageoise que l’on voit, par tous les temps, se déplacer par multiples culbutes sur les pentes … Le montage de Kiz Kardeşler manque un peu de rigueur, mais sa photo est superbe et sa thématique interpelle. Les jeunes générations ne veulent plus attendre, ils veulent que la société change, et leur combat pour faire bouger les choses est souvent sans espoir, comme ici. Le héros de Gully Boy (Zoya Akhtar) était plus chanceux, peut-être parce que la ville permet au regroupement des forces. Les protagonistes de La Paranza dei Bambini  (ci-après) veulent aussi une vie meilleure, ils veulent tout et vite, et ce par des voies que la loi réprouve.

La Paranza dei Bambini / Piranhas, Claudio Giovannesi, Italie, 1h50 (Compétition) ***

Dans une première scène, deux bandes d’enfants délinquants se battent pour un sapin de Noël érigé au sein d’une galerie marchande de Naples. Ils semblent avoir entre 14 et 18 ans, ne sont pas ou plus scolarisés, et vivent dans un monde où les héros sont les parrains de la camorra ou les super-héros ! Sur un tempo brutal et haletant, le film suit l’ascension de Nicola et de ses 7 comparses, dans le quartier de Forcella.  Le film est inspiré du roman éponyme de Roberto Saviano. C’est, toutes proportions gardées, The Godfather chez les teenagers. Une bande de jeunes voyous zone dans les rues napolitaines, sans le sou, pleins d’envies et de frustrations. Nicola propose à un vieux mafieux assigné à résidence de liquider ses rivaux, s’il fournit les armes à sa paranza (bande). Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils font le ménage, s’attirent les très bonnes grâces du capo, qui leur permet de servir (en smoking) à la fête de mariage de sa fille. Mais Nicola en veut plus : le pouvoir, l’argent et tous les luxes que celui-ci procure. La bande se croit invincible et ne craint qu’une chose, vivre médiocrement. Dans la dernière séquence du film, la paranza, à scooter, guidée par Nicola, part au combat : Christian, le cadet de Nicola qui avait trouvé la cachette d’armes de son frère, et s’amusait avec des copains à tirer contre des murs, vient de tomber sous les balles d’une bande rivale.

 

Une autre façon de refuser l’héritage de nos aînés, c’est celle adoptée par les jeunes qui décident de couper totalement avec leurs racines culturelles et religieuses et d’aller se battre pour Allah. C’est le sujet du dernier Téchiné.

L’adieu à la nuit, André Téchiné, France, Allemagne, (Compétition H.C.) ****

Pour leur 8ème collaboration, André Téchiné et Catherine Deneuve se plongent dans la question épineuse de la radicalisation des jeunes. Muriel (Deneuve), propriétaire d’un manège et d’une vaste propriété horticole, reçoit la visite de son petit-fils Alex (le jeune comédien suisse Kacey Mottet Klein) qui vient prendre congé avant de s’établir au Canada avec son amie musulmane. Très vite, la grand-mère aimante découvre qu’Alex va en fait rejoindre les rangs de Daesh. Elle tente, en vain bien entendu, de le retenir. La détermination du jeune homme, encouragé par un recruteur et par sa future femme, est inébranlable. Il a découvert la foi, la prière, la valeur de la vie après la mort, celle de la pureté avant le mariage, il renie complètement sa famille et les valeurs dans lesquelles il a grandi. On le voit arracher tout ce qui permet d’identifier la tombe de sa mère et jeter ce qu’il y a pris à la mer. Pour financer son départ, il vole sa grand-mère : rien ne peut l’arrêter. Kacey Mottet Klein est parfait dans ce personnage de mercenaire islamique sombre, renfermé et endurci. Et Catherine Deneuve convainc en grand-mère tolérante, libérale et rongée d’inquiétude. Un scénario très réussi, tout comme la prestation des acteurs et la mise en scène d’André Téchiné. Dommage que L’Adieu à la Nuit soit hors concours, il mériterait son Ours d’Argent !

 

Elisa y Marcela, Isabel Coixet, Espagne, 1h53 (Compétition)  ***

C’est un combat différent que présente Isabel Coixet, dans son très beau film en noir et blanc, financé par Netflix (entre autres). Le film s’inspire du livre éponyme de Narciso de Gabriel paru en 2008. Il raconte comment deux jeunes lesbiennes (Elisa Sanchez Lorigan et Marcela Gracia Ibeas) se firent passer pour homme et femme et réussirent à faire célébrer leur mariage en Espagne par un prêtre en 1901. Elisa avait pris l’identité d’un cousin éloigné disparu en mer, Mario Sanchez, et adopté un port viril pour camper un époux crédible. Le film commence par l’épilogue, en 1925 en Argentine, dans un bled perdu de la pampa : c’est là que ce couple maudit aurait trouvé refuge. Il faut remonter à 1898 pour que Marcela et Elisa se rencontrent, dans une institution religieuse où sont formées les enseignantes. Les manifestations de leur attirance mutuelle en sont aux prémices, mais attirent néanmoins l’attention : le film explore diverses étapes de leur histoire, et clôt chaque chapitre par une fermeture à l’iris qui souligne la scrutation générale. Qu’elles folâtrent dans la rivière ou soient prises par une averse, leurs formes se devinent sous leurs vêtements trempés. Coixet ajoute même un poulpe dans leurs premières étreintes (cet animal, doté de ventouses, aurait deux ou trois cœurs : tout un symbole !). Contraintes de se séparer, elles achèvent leur éducation séparément. Sans jamais perdre le contact : elles s’écrivent des lettres tendres (qu’elles lisent face à la caméra). Lorsqu’elles sont nommées dans deux écoles distantes de quelques kilomètres, elles décident de partager un logement, espérant être libres de s’aimer discrètement. Mais tout autour, hommes et femmes leur jettent l’opprobre, et Elisa est même agressée. Elle disparaît quelques mois et revient en 1901, dans la peau de Mario Sanchez. Mais ce mariage ne convainc personne. Elles prennent la fuite, se réfugient au Portugal et sont arrêtées et incarcérées à Porto. Etonnamment, leur histoire qui fait les choux gras de la presse, provoque un immense élan de solidarité féminine, et incite les autorités portugaises à refuser la demande d’extradition de l’Espagne (où tout tribunal pourrait requérir 10 à 20 ans de prison). Les dons venus de toutes parts leur permettent de quitter le pays. Leur mariage ne fut jamais annulé. Elles avaient juste tout un siècle d’avance ! C’est à elles que le mariage homosexuel doit d’avoir été autorisé en Espagne depuis 2005.

 

Šavovi / Stitches,  Miroslav Terzic, Serbie, Slovénie, Croatie, Bosnie et Herzégovine 2019, 1h37 (Panorama)  **

Basé sur un scandale qui a éclaté en Serbie il y a quelques années, où actuellement près de 500 familles recherchent des enfants disparus, le film aborde le thème du trafic d’enfants : durant plusieurs décennies, au sein même d’hôpitaux, un important réseau clandestin (obstétriciens, infirmiers, employés administratifs, employés de la morgue, fonctionnaires gouvernementaux, etc.) de trafic d’enfants aurait sévi.  Ana, la quarantaine, vit avec mari et fille à Belgrade, de nos jours. Lorsqu’Ana dépose un cake sur la table, son mari secoue la tête, et sa fille la fusille du regard : Ana fête depuis 18 ans la naissance de son fils mort-né, selon la version officielle. Depuis, elle poursuit une quête obsessionnelle et solitaire,  pour savoir la vérité, et avoir une tombe sur laquelle aller pleurer. L’obstétricienne responsable lui a même dit que l’enfant avait été jeté avec les déchets médicaux. Ana souffre, ne communique pas avec sa famille qu’elle s’est aliénée, sa fille lui en veut de ne penser qu’à ce frère inexistant, son mari voudrait tourner la page, tout le monde veut la faire taire. Et pourtant, elle partage cette traumatique expérience avec d’autres femmes serbes et croit fermement qu’on lui a volé son nouveau-né pour le vendre illégalement à des parents adoptifs. Le concours inopiné d’une jeune employée des archives a donné à Ana une raison de ne pas renoncer, ainsi que le sermon d’un nouveau chef de police qui lui dit qu’elle a donné son enfant en adoption et qu’il est trop tard pour changer d’avis. Elle retrouve un semblant de crédibilité auprès de sa famille, et aperçoit un adolescent qui pourrait bien être celui qu’elle a perdu. Une rencontre qui l’apaise. Pour souligner l’isolement et l’obsession d’Ana, on la montre arpenter les trottoirs déserts ou longer de hautes palissades, fixer du regard des jeunes gens, suivre et harceler des employés de l’hôpital et du commissariat, le visage fermé. Si le sujet est prenant, le traitement est un peu pénible, avec beaucoup de scènes tirées en longueur et trop d’incommunicabilité et de mutisme.

Le dernier film traité dans ce billet est un produit de la République populaire de Chine. On vient d’apprendre que les Ours vont se disputer entre 16 longs métrages au lieu de 17, le retrait brutal du film de Zhang Yimou de la Compétition, pour des « raisons techniques », ayant changé la donne. Son film décrit la saga d’un homme qui s’enfuit d’un camp de rééducation du nord-ouest de la Chine, dans les années 1970, parce qu’il meurt d’envie de voir un film. On sait que Zhang Yimou a été envoyé en camp durant la Révolution culturelle. Son scénario, approuvé par les autorités chinoises, rendait hommage aux films tournés en cette période troublée. Le film terminé gênerait-il les censeurs ? Le film de Wang Xiaoshuai a pu, lui, franchir la frontière. En quoi s’est-il montré meilleur élève ?

Di jiu tian Chang / So long, My Son, Wang Xiaoshuai, République populaire de Chine, 3h (Compétition)  ***

La politique de l’enfant unique a été appliquée en Chine de 1979 à 2015. Son but était d’éviter la surpopulation et de mieux garder les forces de travail sous contrôle. Avortement et stérilisation étaient conseillées, voire imposées, et les contrevenants lourdement pénalisés. C’est essentiellement la procréation et l’interdiction de celle-ci qui est au cœur de cette saga très impressionnante. Mais aussi la mort d’un enfant, la difficile relation avec un enfant adopté, les difficultés économiques dans une société en mutation où les uns feront fortune, alors que les autres peinent à nouer les deux bouts. Le film n’est pas toujours aisé à comprendre, il est truffé d’analepses qui ne sont pas toujours repérables d’emblée, il n’offre aucune indication de lieu ou de date, et le spectateur occidental a souvent des ratés dans la reconnaissance faciale et la mémorisation des noms propres. Mais il n’en reste pas moins que l’histoire de ces gens qui sont proches, que le malheur sépare, et qui finissent par se retrouver et se réconcilier, sur fond de quartiers urbains désaffectés et de petites bourgades portuaires, est passionnante et émouvante. Si les décors (usine, port de pêche, couloirs encombrés des immeubles et maisons misérables), sont une reconstitution, c’est très véridique. Et on s’attache à ces hommes, ces femmes et ces enfants que le malheur frappe, et qui sont portés et parfois noyés par les bouleversements économiques de la Chine post Mao. Encore une leçon d’histoire, illustrée par des histoires individuelles, qui raille légèrement le régime (les immenses fleurs-médailles garnissant la poitrine des parents-héros qui ont avorté, le chœur des enfants chantant les bienfaits de la République, la joie éphémère et folle de danser le madison dans un local privé, mais pas assez …) mais qui insiste surtout sur la restauration de l’harmonie momentanément perdue entre les protagonistes que le boom économique a diversement traités, mais nullement ruinés. Est-ce en montrant cela que Wang Xiaoshuai s’est montré meilleur élève que Zhang Yimou ?

Suzanne Déglon Scholer

 

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Lignes de vie brisées à la Berlinale

Dimanche soir, après avoir vu 4 films en compétition, 4 hors concours et 7 dans diverses sections, on peut déjà se dire que Berlin valait le voyage.  Même si le cinéma présenté au festival nous rappelle que le monde va mal (exclusion, pauvreté, violence, homophobie, maltraitance, incommunicabilité, etc.).

 

Grâce à Dieu, François Ozon, France, 2h17, (Compétition), Distribution FilmCoopi en Suisse ****

Cette fiction documentée de François Ozon suit le combat engagé par Alexandre (Melvil Poupaud), victime d’abus dans son enfance, qui, découvrant que son agresseur, le Père Preynat, officie toujours auprès d’enfants, décide de parler haut et fort pour libérer la parole d’autres victimes. Il s’adresse en 2016 au Cardinal archevêque de Lyon, Prélat de toutes les Gaules, Monseigneur Barbarin, lequel compatit, s’indigne, prie avec et pour les victimes, promet d’agir et n’entreprend rien (ou presque : le prêtre pédophile est muté à maintes reprises, mais n’est pas défroqué).  Atermoiement durable. Face à l’omertà qui règne sur l’Eglise catholique, Alexandre cherchera les témoignages d’autres victimes. Avec François (Denis Ménochet), Gilles (Eric Caravaca) et Emmanuel (Swann Arlaud), ils vont créer l’association « La parole libérée », regroupant peu à peu quelque 70 témoignages. Les points de vue des victimes, aux horizons socio-culturels très différents, sont présentés en alternance, commentés par la lecture d’e-mails en voice over, décrits dans des échanges directs, ou suggérés par des analepses visuelles plus symboliques que naturalistes, le détail des abus étant explicité (c’est la parole qui importe), pas montré. Le père Preynat n’a jamais nié les faits et s’étonne du ressentiment de ses accusateurs : puisque sa hiérarchie ne l’a jamais puni, il est peut-être juste malade… (NDLR : son procès pénal devrait se tenir à fin 2019 ; ses avocats ont demandé le report de la sortie du film en salles – le 20 février –  pour ne pas porter atteinte à la présomption d’innocence ; le procès canonique du Père Preynat, commencé le 16 février 2017, a été suspendu durant un an, mais l’évêché de Lyon a annoncé sa réouverture en septembre 2018.).

Ozon tisse une trame avec des lignes de vie brisées, des protagonistes qui vont conjuguer leurs souffrances, leurs stigmates et leur colère refoulés pour dénoncer leur prédateur et exiger qu’il ne puisse plus exercer. Le procès pénal, dans lequel l’Archevêque Philippe Barbarin, au banc des accusés, doit répondre de « non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs et non assistance à personne en péril », s’est tenu du 7 au 10 janvier 2019 et les victimes ont pu s’exprimer.  Le jugement est attendu le le 7 mars 2019.

On se demande comment Ozon a pu tourner son film en plein milieu de cette bataille judiciaire encore en cours, épié par les avocats des parties. Il a déclaré à la revue Positif que « tout ce que disent les personnages qui vont être jugés est un « verbatim » de leurs déclarations dans la presse ». Selon lui, « les avocats de Mandarin productions ont tout relu et assuré qu’il n’y avait pas de problème », il est probablement inattaquable. Que déduire du plan d’ouverture (un prélat, vu de dos, dans sa majestueuse chape brodée (vous avez dit « chape » ?), marcher vers l’esplanade panoramique de la Basilique Notre Dame de Fourvière, qui surplombe la ville de Lyon) et du dernier plan ? Sur les hauteurs, la même imposante basilique brillant d’un éclat lumineux, et Lyon à ses pieds. Métaphore de la mainmise ecclésiastique ? Le titre du film vaut son pesant de réflexion : c’est un lapsus malheureux du Cardinal Barbarin qui a déclaré un jour en conférence de presse : « La majorité des faits, grâce à Dieu, sont prescrits… »

The Kindness of Strangers, Lone Scherfig, Danemark, Canada, Suède, France, Film d’ouverture (Compétition, H.C.)  ***

Cette sorte de conte de fées se joue de nos jours à New-York, dans une société sans pitié pour les pauvres, les démunis, les exclus en général. Les chemins (le plus souvent les errances) de divers personnages marqués par le destin vont se croiser, entre une église (désaffectée), un restaurant russe et un hôpital où des individus savent encore tendre la main :  Clara (Zoé Kazan) qui fuit avec ses deux fils traumatisés un mari (et père) sadique – policier de surcroît -, Alice, une infirmière au service des urgences qui gère aussi une thérapie de groupe appelée « Le Pardon »  (Forgiveness), Marc (Tahar Rahim), un repris de justice renfermé qui retrouve du travail (un poste de chef de rang), Jeff, qui ne sait rien faire de ses dix doigts mais qui a toujours le geste qui sauve, John Peter, un avocat  scrupuleusement honnête, jamais content de ce qu’il accomplit, et surtout incapable de s’ouvrir, et Timofey (Bill Nighy), descendant d’immigrants russes qui possède le restaurant « Le Palais d’Hiver » dans la Grande Pomme.  Tous des solitaires que le sort n’a pas gâtés, des individus que le hasard va mettre en présence, qui vont peu à peu se rapprocher et s’entraider, dans une société où le système les ignore, voire les condamne.  C’est leur gentillesse qu’évoque le titre du film, grâce à laquelle ils vont former au final une sorte de grande famille recomposée. Ose-t-on évoquer Lubitsch ? Un journaliste allemand a balayé cette suggestion et la remplaçant par « Euro-Kitsch ». Au spectateur de juger.

 

Mr Jones, Agnieszka Holland, Pologne, Royaume-Uni, Ukraine (Compétition)  **

Gareth Jones (1905-1935), jeune journaliste gallois, tenta, en 1933, de révéler au monde occidental le génocide perpétré par Staline en Ukraine et le grand mensonge du plan quinquennal. Il a ainsi témoigné haut et fort du Holodomor, le génocide par la famine qui fit des millions de victimes en Ukraine. Jones était parti en URSS pour interviewer Staline. Mais par bribes et morceaux, il obtint des informations sur le génocide en Ukraine. Il enquêta, fouina au risque de sa vie, mais put regagner le Royaume-Uni. Il écrivit et témoigna de la tragédie en cours, mais se heurta à l’incrédulité et aux dénégations virulentes le journalistes étrangers à Moscou, en particulier d’un correspondant influent, Walter Duranty, qui faisait une confiance aveugle à la propagande soviétique et qui, fort de son Pulitzer, avait une vaste audience. Jones ne se laissa pas museler et poursuivit son combat pour la vérité, avec l’aide du magnat de la presse William Randolph Hearst. Dans son parcours de combattant, il rencontra le jeune George Orwell, lui inspirant sans le savoir le sujet de « Animals’ Farm ». Jones fut assassiné en Mongolie en 1935. Agnieszka Holland nous offre un magnifique film en costume, des décors et tenues d’époque criants de vérité. Peut-être était-il superflu de nous montrer les bacchanales organisées par Duranty à Moscou, et de glisser un gracieux personnage féminin dans l’histoire.

Der Goldene Handschuh, Fatih Akin, Allemagne, France (Compétition) ***

Basé sur le roman éponyme  de l’écrivain Heinz Strunk (paru en 2016), le film explore cinq années de la vie peu enviable de Fritz Honka, un assassin qui habitait un taudis dans le quartier de la Reeperbahn à Hambourg, au début des années 1970. « Zum Goldenen Handschudh » est la pinte de prédilection du tueur, un petit homme laid et contrefait, alcoolique invétéré, qui s’en prend de préférence aux prostituées âgées, défraîchies, celles dont personne ne veut. Il vit dans les combles, dans un logis mansardé, sordide et étriqué, d’une saleté repoussante. Les murs sont couverts de photos quasi pornographiques de femmes et d’hommes nus. Autour de sa table à manger, une bonne dizaine de poupées (habillées, elles !). Zonka est attiré par les femmes jeunes et jolies (celles qui hurleraient d’horreur s’il les approchait), mais semble aussi les détester. Il veut les pénétrer et les humilier. Il tue à quatre reprises, découpe ses victimes et engrange les morceaux dans un réduit. Pour couvrir les derniers cris de ses victimes, il passe, bien fort, le disque « Eine Träne geht auf Reisen »… Pour lutter contre l’inévitable pestilence, il garnit son appartement de petits sapins parfumés, de ceux que l’on met dans les voitures. Sorte de fil conducteur du film, un duo de teenagers, le malingre Willy mais surtout la blonde Petra, au visage de madone. Honka a une sorte de coup de foudre lorsqu’il l’aperçoit furtivement, un jour en 1974. Le hasard – un incendie dans son immeuble – mettra fin à l’impunité de Zonka, peu avant que la jeune fille ne devienne sa prochaine victime. Fatih Akin a concocté là un film d’horreur « d’école », il nous immerge dans une oeuvre épouvantable et cauchemardesque, parfaitement maîtrisée dans sa mise en scène et son interprétation.

The Operative, Yuval Adler, Allemagne, Israël, France, Etats-Unis, (Compétition, H.C.) **

À la fin des années 2000, alors que la tension entre l’Occident  et l’Iran à propos des bases nucléaires est à son paroxysme, Rachel (Diane Kruger), une agente du Mossad active au sein d’un réseau qui vise à anéantir les centres de recherche nucléaires iraniens, disparaît sans laisser de traces lors de l’enterrement de son père à Londres. Thomas, son référent, se lance à sa recherche. Mais il n’a qu’un seul indice : un message codé dont il ne perçoit pas le sens. Thomas doit la retrouver avant que d’autres ne la trouvent, et ne se débarrassent d’elle. Le Mossad, pour sa part, enjoint à Thomas de regagner Israël. Sur fond de tensions politiques bien actuelles, ce thriller d’espionnage raconte aussi une histoire de reconnaissance et d’amour. Parlé allemand, anglais et farsi, The Operative nous plonge avec réalisme dans la dure réalité des anonymes qui risquent leur peau au quotidien.

Öndög, Wang Quan’an, Mongolie, 1h40 (Compétition)   **

Le cadavre nu d’une femme assassinée est découvert dans la steppe mongole, vaste étendue inhabitée, où galopent parfois des chevaux sauvages. Un jeune policier inexpérimenté doit rester la nuit pour sécuriser le lieu du crime. Ses supérieurs lui adjoignent une bergère locale (que l’on surnomme « dinosaure ») qui connaît le terrain pour lui prêter main-forte. Cette jeune femme dans la trentaine est tout à fait autonome, elle n’a besoin d’un homme que pour faire boucherie ou aider une bête à mettre bas. À dos de son chameau à poils longs, elle revient réchauffer le jeune policier au milieu de la nuit : avec de l’alcool, des cigarettes, et la chaleur de son corps et de son feu. Lovés contre le chameau accroupi, ils s’étreignent longuement pour lutter contre le froid. Le lendemain, ils vont chacun leur chemin. Il y a dans cette partie du film des va-et-vient dans l’immensité dénudée de la steppe qui ne manquent pas de beauté, et quelques instants comiques avec les danses improvisées du jeune flic qui crève de froid et se trémousse – autour du cadavre – au son de son téléphone. Après, cela devient métaphysico-philosophique… Il est questions de dinosaures, d’œufs fertilisés fossilisés  (öndög), de pérennité et d’extinction, et on commence à s’ennuyer. Plus tard, la bergère enceinte, décide de ne pas avorter, elle porte un öndög. Pérennité assurée.

Der Boden unter den Füssen, Marie Kreutzer, Allemagne, Autriche, 1h48, (Compétition) ***

Lola Wegenstein (Valerie Pachner) n’a pas encore 30 ans, et poursuit à Rostock une brillante carrière de consultante dans une firme renommée : comme l’héroïne de Tony Erdmann (2006), elle travaille pour une firme que l’on engage pour optimiser les profits et restructurer le personnel. Lola est une gagnante, recherchée et appréciée, crainte et enviée de ses collègues, et de surcroît, amante de sa supérieure en chef. Elle travaille 100 heures par semaine et pratique régulièrement du sport. Personne ne sait qu’elle a une soeur aînée, Conny (Pia Hierzegger), actuellement en institution psychiatrique, que les deux sœurs ont un lourd passé familial, que Conny est suicidaire. Lola a les moyens, à défaut du temps, de subvenir aux besoins de sa sœur parano-schizophrène. Le film s’ouvre sur un plan de Lola endormie qui se réveille brusquement, plan que l’on revoit vers la fin du film. Un même poème désespéré est dit en voix off à chaque fois. Tout ce qu’on a vu entre deux : les rares visites de Lola à Conny, les appels de Conny sur le portable de sa sœur, la tentative de suicide aux médicaments, la réunion des sœurs où Conny semble presque étouffer son chat sur son cœur, le saut dans le vide de Conny :  s’agit-il d’aun cauchemar ?  D’un délire schizophrénique ?  De la mauvaise conscience qui taraude Lola ? Des symptômes d’un burn out ? Existe-t-elle vraiment, cette sœur ? Pourquoi Lola porte-t-elle des coiffures qui rappellent singulièrement celle de sa cheffe, et aussi celle de sa sœur ? Le spectateur se voit offrir plusieurs pistes de réponse.

Gospod Postol, imeto i’e Petrunija / God exists, Her Name is Petrunjia, Teona Strugar Mitevska, Macédoine, Belgique, Slovénie, Croatie, France, (Compétition)  **

Une jeune trentenaire macédonienne s’immisce dans une cérémonie traditionnellement réservée aux mâles, provoquant un scandale. Chaque année, le 19 janvier, pendant l’Epiphanie : le grand-prêtre lance une croix dans les eaux de la mer et des centaines d’hommes se jettent à l’eau pour la récupérer. Celui qui y réussit est béni pour toute l’année à venir et fait figure de héros. Petrunija, célibataire, historienne au chômage vivant chez ses parents, pas très gâtée par la nature, tombe sur la cérémonie, alors qu’elle revient d’une interview  (ratée) pour un emploi dans un sweatshop local. Sans réfléchir, elle décide de sauter, nage et s’empare de la croix. Les hommes l’attaquent immédiatement et lui arrachent son trophée et la traitent de tous les noms d’oiseaux qu’on peut imaginer ! Dans la mêlée et la confusion, Petruija réussit à s’enfuir, avec la croix. Son plongeon dans l’eau glacée a été filmé et et fait le buzz sur Internet. Elle est célèbre. La police l’arrête, et l’adjure de rendre la croix, peinant à justifier sa garde à vue, car elle n’a commis aucun crime. Commence un combat contre les hommes autour d’elle, contre les plongeurs furieux, contre le système, contre le monde entier. Elle refuse l’aide d’une journaliste TV qui aimerait couvrir le scoop. Mais en tenant tête à tous ceux qui veulent faire pression, elle découvre qu’elle possède une force certaine et qu’elle ne s’en laissera pas compter. La thématique est percutante, actuelle, un film de femme sur une femme, mais le scénario est un peu léger. S’il démarre bien, s’il accroche, il s’achève un peu en eau de vaisselle. Dommage…

Gully Boy, Zoya Akhtar, Inde, 2h28, (Berlinale Special) ***

Le film raconte comment Mourad, un jeune musulman d’un ghetto de Bombay, âgé de 22 ans, découvre qu’il aime le rap et qu’il est doué pour en faire. Et qu’il pourrait ainsi échapper à la délinquance ou à la servitude à laquelle sa condition semble le destiner. Il lutte pour réaliser son rêve, et franchir les barrières sociales. Religion et tradition l’obligent à obéir à son père (qui vient de ramener une deuxième épouse dans leur clapier familial), à respecter ses aînés, à se plier aux règles imposées à sa caste inférieure, et ne jamais tenter d’y échapper. C’est en décasyllabes qu’il crie sa révolte ou son espoir de prendre une fois sa revanche sur un sort injuste, c’est grâce à son talent qu’il va devenir « Gully Boy ». Les anciennes épopées se déclamaient en vers à dix pieds, ils servent ici à exprimer la voix d’une génération qui refuse de plier. Le vrai hip hop est un phénomène récent en Inde et comme partout dans le monde, il vient de la rue. Il constitue à lui seul un véritable espace politique, une échappée pour ceux qui n’ont rien à perdre, mais tout à gagner : briser toutes les chaînes de ces quartiers concentrationnaires où tous vivent les uns sur les autres, dans une promiscuité et une pauvreté effrayante, et où règne une tradition socio-religieuse qui écrase les jeunes au travers de la tyrannie des aînés. « Our Time Will Come » est l’une de ses compositions qui clôt ce film de Bollywood plus osé que d’habitude : les amoureux s’y embrassent à pleine bouche, l’incontournable scène dansée et chantée par les jeunes en tenue de loubards et se déroule au sein même du quartier crasseux où le héros vit avec sa famille et ses copains.

Temblores / Tremors, Jayro Bustamante, Espagne, 1h47 (Panorama) ***

Le ciel et la terre se déchaînent sur Guatemala City lorsque Pablo, après avoir fait son coming out,  quitte sa famille catholique pratiquante pour aller vivre avec Francisco. Son entourage ne peut qu’espérer qu’avec l’aide de Dieu il guérira. Sa femme lui interdit d’approcher ses enfants, il est tenu à distance comme un pédophile, il perd son travail. Une Eglise un peu particulière que fréquente sa famille lui offre du travail, ou plutôt un semblant de travail. Il est en fait inscrit dans une thérapie de groupe où les « malades » (des hommes comme lui) doivent prier, chanter, se battre nus les uns contre les autres en contrôlant leurs pulsions sexuelles, se soumettre à des traitements chimiques, obéir au doigt et à l’œil à des grandes prêtresses qui rappellent fâcheusement les télévangélistes. L’exorcisme pratiqué est bien entendu payé par la famille de Pablo. Il est peu à peu brisé dans ses velléités nouvelles et rentre dans le rang. Il n’est de toute façon pas assez fort pour supporter le rejet, la haine, le chantage, les passages à tabac, comme le supporte Francisco, et tous ceux du ghetto homosexuel. Une représentation bouleversante du sort réservé aux homosexuels en Amérique latine.

Au soir du quatrième jour du Festival, c’est à mon sens le film de François Ozon qui sort du lot. Curieusement, Öndög le serre de près dans les pronostics des professionnels, ce que me semble très peu justifié, même si on y voit une femme très entreprenante et indépendante. La tendance ♯metoo va très certainement influencer les jugements, comme elle a influencé les choix des films.

Suzanne Déglon Scholer

Derrière les petites étoiles attribuées à chaque film, notre barème inclut les critères suivants :

**** Excellent film susceptible de captiver un très large public mature par son intrigue, par le rythme et la cohérence de la narration, par le choix d’un vocabulaire précis pour exprimer un point de vue, par les choix musicaux et esthétiques. Très bonne adéquation entre le fond (thématiques actuelles, universelles) et la forme (mise en scène fluide, dialogues et langage visuel limpides, montage efficace, personnages étoffés). Informatif, enrichissant et jouissif.

*** Très grand film présentant une thématique actuelle et prégnante ciblant un public au fait de l’actualité et possédant une culture générale certaine. Narration claire et bien construite. Mise en scène bien maîtrisée, rigueur et clarté du propos.

** Bon film : Thématique dans l’air du temps, mais scénario inégal. Quelques bons comédiens, habités par leur personnage.  Rien de remarquable, ni dans le montage, ni dans la photo. Dialogues quelquefois inaudibles.

* Film moyen : Pas de véritable accroche, parfois distrayant, plus fréquemment soporifique : personnages peu étoffés incarnés par des comédiens sans doute peu inspirés. Scénario basique, beaucoup de longueurs.

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La Berlinale s’ouvre en clôturant l’ère Kosslick

Kacey Mottet Klein, avec Catherine Deneuve, dans « Adieu à la nuit », le nouveau film d’André Téchiné en compétition à la Berlinale.

Le 31 mai 2019 sonnera l’heure du grand changement à la Berlinale, le contrat de Dieter Kosslick, directeur artistique depuis 2001, prend fin.  Retrouvera-t-on à la soirée d’ouverture du festival, le 7 février, le jovial Dieter Kosslick que nous connaissons, animant cette soirée de gala une dernière fois avec Anke Engelke ? A-t-il digéré l’affront de la fronde de 80 cinéastes qui avait réclamé son départ l’an dernier ? On verra bien.

Dès 2020, la Néerlandaise d’origine Mariette Rissenbeek (62 ans) et l’Italien Carlo Chatrian  (47 ans) assureront la direction bicéphale de la Berlinale. Tous deux ont un contrat de 5 ans. La nomination de deux étrangers parle en faveur du caractère international et cinéphile du festival. Première femme à la tête de la Berlinale, la nouvelle directrice exécutive réside depuis près de 40 ans en Allemagne, où elle a fait carrière dans le milieu cinématographique, occupant depuis 2007 le poste de directrice exécutive du German Film Service + Marketing GmbH, à Münich. Elle assurera la partie « commerciale » du festival.

Carlo Chatrian, critique et écrivain, quitte le poste de directeur artistique du Locarno Festival pour occuper celui de Berlin et en concocter la programmation. Mme Rissenbeek, qui parle couramment allemand, faisait partie du comité de sélection avant de poser sa candidature pour la direction du festival. M. Chatrian débarque, ne parle pas allemand et préfère le cinéma d’auteur aux grosses productions dont la Berlinale ne peut toutefois pas se passer. La « Powerfrau » respectera-t-elle le savoir curatorial de son partenaire ? Le cinéphile passionné (déjà frotté à l’art du compromis par la programmation de la Piazza Grande) se rendra-t-il à certains arguments économiques de sa coéquipière ? Chatrian saura-t-il être davantage qu’un faire-valoir de Rissenbeek ? Qui vivra verra. La Ministre et Déléguée du Gouvernement fédéral pour la Culture et les medias, Monika Grütters, est confiante : les énergies conjuguées des deux candidats vont permettre de générer des changements importants tout en perpétuant les valeurs d’un festival grand public qui se prévaut d’un engagement politique.

Que nous réserve cette 69e édition des Internationale Filmfestspiele Berlin ? Dans la Compétition internationale, 17 films en lice (et 6 hors compétition) pour les Ours d’or et d’argent, produits ou co-produits par 25 pays. La diversité tant dans les genres que dans les origines est au rendez-vous. Parmi les cinéastes des 17 œuvres choisies, 7 femmes : soit les 41% (merci #metoo) !

Le film d’ouverture sera The Kindness of Strangers de la réalisatrice danoise Lone Scherfig, un film choral sur quatre personnes qui traversent la pire crise de leur existence.  Andrea Riseborough, Zoe Kazan, Bill Nighy et Tahar Rahim tiennent les rôles principaux de ce drame dont l’action se déroule à New York.

En compétition internationale, pas de « made in Switzerland » cette année. Mais nous verrons 3 titres français : en compétition, le très attendu Grâce à Dieu de François Ozon (inspiré de l’affaire des victimes du père Preynat, prêtre lyonnais accusé en 2016 d’agressions sexuelles sur de jeunes garçons). Et hors compétition, L’Adieu à la Nuit d’André Téchiné, dans lequel notre jeune compatriote Kacey Mottet Klein campe un jeune Français séduit par Daesh au grand désespoir de sa grand-mère (Catherine Deneuve) et Varda par Agnès dans lequel la réalisatrice se raconte.

C’est l’iconique Juliette Binoche qui préside cette année le Jury de la Compétition internationale. On la verra également à l’écran dans Celle que vous croyez de Safy Nebbou, dans la section Berlinale Special. Et pour ne citer qu’une autre invitée de marque : Charlotte Rempling reçoit cette année un Ours d’honneur pour toute sa carrière.

La Rétrospective est intitulée cette année « Selbstbestimmt. Perspektiven von Filmemacherinnen ». Elle rassemble 26 longs métrages (fictions et documentaires) et une vingtaine de courts et moyens réalisés entre 1968 et 1999 par des femmes des deux Allemagnes et de l’Allemagne réunifiée. Il permettra de comparer une production ouest-allemande marquée par l’esprit de 1968, le mouvement féministe et le nouveau cinéma allemand aux films rigoureusement contrôlés par l’Etat en DDR. Un studio comme la DEFA a certes donné à quelques réalisatrices leur chance dans les années 1950 déjà, mais surtout pour faire des films destinés aux enfants. Vers la fin des années 1960, elles ont eu les coudées un peu plus franches, ce que nous pourrons découvrir.  La rétrospective 2019 nous offrira également l’occasion de rencontrer bon nombre de ces réalisatrices.

Dans un prochain billet, je me permettrai de vous communiquer nos premières impressions et de noter les films selon un barème de notre cru.

Suzanne Déglon Scholer

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