Festival de Locarno (4) : viva Minnelli !

Se laisse-t-on volontiers perturber par un film ? Au Festival de Locarno, il arrive que les spectateurs fuient massivement des représentations dérangeantes. Ce qui ne fut pas le cas lors de la merveilleuse rétrospective consacrée à Vincente Minnelli. Même si ses films contiennent des éléments hautement perturbateurs. 

Dans “Un amour de jeunesse“, l’héroïne convalescente dresse l’oreille lors d’un cours d’architecture. Elle entend dire que les gens aiment être rassurés, pas perturbés. “Voilà pourquoi ils aiment la maison et ce qui s’y rattache. Alors qu’ils détestent l’art” (je cite de mémoire). Même dans un festival où l’on enchaîne projection sur projection, ce raisonnement simplificateur résiste à l’oubli. Il donne même de la profondeur à l’expérience cinéphilique. Pour être accepté, un film devrait donc bâtir un écrin de confort à son spectateur ? Le faire reposer dans des espaces aux lignes claires ? Lui ouvrir un balcon avec un point de vue imprenable sur la réalité ?

 

Il y aurait deux catégories de cinéastes : les “bâtisseurs de maisons”, soucieux de ne pas indisposer les locataires de leurs films et de leur rendre la circulation agréable; et les artistes, prêts à violenter leurs spectateurs, à les désorienter, à bousculer leurs certitudes et leurs préjugés.

 

En sortant de “Bachir Lazhar” *, de Philippe Falardeau (Piazza grande) nous avons eu le sentiment de nous trouver face à une “maison bien bâtie”. Cette histoire d’un immigrant algérien qui reprend au pied levé une classe montréalaise après le suicide de son institutrice a tout pour perturber, à commencer par les enseignants. Ne s’agit-il pas de la démonstration qu’un homme de bon sens peut gérer à satisfaction un groupe d’enfants, même sans disposer des diplômes nécessaires ? Tout, dans la mise en scène comme dans les dialogues, semble fait pour amener chaque spectateur à s’extasier sur la prouesse de cet homme si gentil, si pudique, si sensible, sans aucune zone d’ombre. Parler de “joli téléfilm” à propos de “Bachir Lazhar” fait bondir certains. “Quelle différence entre un téléfilm réussi et un film de cinéma ?” vous demandent-ils. La différence ? C’est sans doute qu’un film de cinéma a quelque chose qui résiste à l’adhésion immédiate du spectateur.

 

Sette opere di misericordia“, des frères De Serio (compétition), prend la voie opposée. Il refuse au spectateur ce qui fait l’ordinaire au cinéma : des dialogues fournisseurs d’informations, des actions saisies dans leur continuité, une identification au personnage. La trajectoire d’une clandestine moldave en Italie est l’occasion pour les réalisateurs de démontrer qu’ils ont tout retenu des leçons de survie dispensées par les frères Dardenne. Tout sauf l’essentiel. Car en dépit d’une certaine sécheresse de ton, les films des deux Belges sont constamment relancés par des contradictions humaines poignantes. A vouloir susciter l’inconfort, “Sette opere…” fait fuir des rangées entières de spectateurs sans convaincre pour autant les puristes résistants.

 

Cet antagonisme entre confort et inconfort aura été synthétisé de manière magistrale par Emmanuel Burdeau, lors de la rétrospective Minnelli. La comédie, résuma le critique, naît de la perturbation à l’intérieur de la maison (comme dans “The Long Long Trailer” ou dans “Il faut marier papa“). Le mélodrame, est suscité par la perturbation à l’intérieur de l’individu. Quand celui-ci ne parvient pas à se conformer aux attentes de la société. Dans le sublime “Comme un torrent” (photo ci-dessus), le personnage joué par Frank Sinatra n’en finit pas de se distancer de son frère et de sa réputation d’écrivain. Il tombe amoureux d’une prof de littérature très à l’aise pour vanter intellectuellement son talent, mais incapable de se laisser perturber dans son univers bourgeois par l’intrusion de cet homme si différent. Dans “Thé et sympathie“, l’étudiant Tom perturbe ses virils camarades par le simple fait d’être surpris en train de coudre avec des femmes sur une plage. Avec sa manière élégante et subtile de suggérer les souffrances du décalage et de l’exclusion, Vincente Minnelli réussit à susciter l’adhésion du plus grand nombre.

 

* Bachir Lazhar” a finalement obtenu le prix du public de la Piazza grande et le film sera rebaptisé “Monsieur Lazhar” pour toucher encore davantage de spectateurs lors de sa sortie en salles, en 2012.

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