C’est un garçon "différent", nous avertit d’emblée la chanson d’Indochine. Dans le clip réalisé par le Québecois Xavier Dolan, la violence se déchaîne contre cette différence. On lance au garçon des boulettes de papier en classe, on lui dévaste son casier, on le projette à terre, on urine sur lui, on le hisse sur une croix, puis on lui mitraille la poitrine avec des gros calibres. Il y aurait de quoi tuer un boeuf, mais le garçon, à la dernière image du clip, trouve encore la force de murmurer "Merci…" Dans toute cause (et on a compris de laquelle il s’agit ici), le martyr ne regrette pas ce qui lui arrive, il l’accueille avec reconnaissance…
Quelle que soit la décision du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) en France, l’impact sur les heures de passage du clip à la télévision aura un faible impact sur l’audience potentielle, puisque ce film en noir et blanc de six minutes a été vu plus de 500.000 fois sur YouTube. Dont une bonne partie ont sans doute moins de 18 ans.
Malgré leur crudité, les images du clip n’ont rien d’une représentation réaliste, naturaliste. Xavier Dolan adopte le noir et blanc et un format d’image carré. Ses images sont léchées et recourent à des archétypes. Le tableau noir symbolise l’Ecole dans un cadre intemporel. Les uniformes donnent aux élèves l’air policé des gosses de riches. Le climat de bizutage renvoie aux tourments des élèves du film de Lindsay Anderson "If". La représentation de la crucifixion emprunte au registre "gore" de "La Passion du Christ" de Mel Gibson.
L’outrance des situations va crescendo, sans que quiconque réagisse pour défendre la victime. Dans un plan fulgurant – meilleure idée du clip – les témoins adolescents filment le supplicié avec leur téléphone portable, un bandeau autour des yeux. Tout capter, sans rien voir, fatalité de notre époque ? Signe de déréalisation supplémentaire, le directeur de l’école apparaît sous les traits d’un cow-boy à chapeau, qui siffle la fin de la récréation.
Dans une lettre ouverte adressée à la présidente du CSA, Xavier Dolan affirme que son clip a été "produit non pas dans l’optique d’exploiter la violence de manière superficielle, mais bien dans celle de fournir à la jeunesse une œuvre à la fois réaliste et poétique, et qui puisse illustrer de manière graphique la brutalité dont ils sont tour à tour les dépositaires, instigateurs, ou témoins."
Dans "Le Temps" du mardi 7 mai, des spécialistes genevois du harcèlement scolaire restent sceptiques. Selon eux, le film de Xavier Dolan "reste à la surface des choses. La violence y est évoquée par des "symboles" alors que le harcèlement peut être beaucoup moins visible et peut constituer une atteinte à la santé dans la durée". Pire : "Le clip ne propose aucune solution au phénomène du harcèlement". Il pourrait même "donner des idées à ceux qui n’y pensaient pas". Le soupçon selon lequel le groupe Indochine a savamment orchestré sa campagne de promo pour faire le buzz est très puissant. Pour rappel, YouTube négocie en amont, avec les artistes qui sortent des clips, le montant des rétrocessions publicitaires versées, en fonction du nombre de vues. Quant à Xavier Dolan, recalé par le Festival de Cannes, où il espérait présenter "Tom à la ferme" (après "Laurence Anyways"), il trouve le moyen de soigner sa notoriété d’une autre manière.
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